La statistique graphique
Je dois parler de la représentation des faits statistiques par les procédés graphiques, autrement dît de la statistique graphique, que nous pouvons définir : — V expression des faits statistiques par des pi'océdés géométriques,^^ Le sujet m'a été proposé par la Société de Statistique de Londres. Je l'ai accepté. Depuis dix-sept ans, je fais un fréquent usage de ces procédés dans mon enseignement, au Collège de France, au Conservatoire des Arts et Métiers et à l'Ecole libre des Sciences politiques ; je les ai souvent employés pour faire pénétrer jusque dans l'enseignement secondaire et même primaire quelques notions relatives à la géographie économique. Je suis convaincu que l'emploi de ces procédés est très profitable aux études statistiques et surtout à la vulgarisation de leurs résultats, qu'il est bon, par conséquent, d'en propager la connaissance et de marquer les principales applications qu'on en peut faire ; et je pense, comme le bureau de la Société de Statistique de Londres, que la solennité de ce Congrès était une occasion favorable pour exposer la question.
Ne vous attendez pas cependant. Messieurs, à entendre dans cette conférence d'importantes nouveautés. Le sujet est connu, et je n'ai pas l'intention de discuter ou de renouveler les théorèmes sur lesquels est fondée la construction des graphiques.
J'aurais beaucoup plus à apprendre des géomètres que je ne pourrais leur enseigner moi-même sur cette matière, et, si je hasardais quelque démonstration, je fatiguerais inutilement l'attention de ceux qui ne sont pas géomètres.
Ce que je me propose, c'est de dire la raison d'être des figures en statistique, d'en essayer une classification et de mettre en lumière leur utilité par quelques exemples.
On peut dire que la statistique graphique est à la statistique numérique ce que, dans le drame, l'action est au récit. Horace a donné aux acteurs une règle que nous pouvons appliquer à notre sujet : —
" Segnius irritant anîmos dc^missa per aareui Quain quœ suut oculis subjeeta fidelibus.'^
Et, détournant de son sens un vers de Boileau, nous dirions volontiers aux statisticiens : —
" Do fig-ures sans nombre égayez votre ouvrage. '*
Les chiffres, en effet, sont des abstractions : quand l'œil les a lus, l'intelligence en saisit le sens ; mais elle ne le fait que par une
Levasseur — La Statistique graphlqup.
série d'opérations de Tesprit qui perçoit successivement chacun des nombres alignés en longues colonnes; elle a besoin, pour se rendre compte de leur relation, d'un effort que les plus habiles ne font pas sans peine. Les figures, au contraire, sont des formes sensibles, des images qui non seulement attirent et fixent le regard, maïs permettent d'apercevoir et de comprendre tout un ensemble d'un coup d'œil et qui font sur l'esprit une impression plus vive, souvent même plus profonde et plus durable que les chiffres. C'est là un avantage considérable : c'est la principale raison d'être de la statistique graphique.
Celle-ci ne doit cependant pas s'enorgueillir outre mesure du rôle qu'elle est appelée à jouer et se faire illusion jusqu'à croire qu'il est le principal de la pièce. Il ne faut jamais oublier que le premier rôle appartient à la statistique numérique. Celui qui dresse une statistique, compte et additionne des unités ; il les classe, en forme des groupes qu'il compare et dont il tire des moyennes; en un mot, il agit sur des nombres; il fait œuvre de recenseur et de calculateur. C'est par là qu'il faut nécessairement commencer ; on peut même se borner là : c'est ce que les statisticiens font le plus souvent. Toutefois il est bon d'ajouter, en passant, que la science des nombres ne saurait suffire, et que si le calculateur n'est pas familiarisé, par la connaissance de la législation, des institutions et de l'état social des peuples, dans tous les détails de la matière qu'il traite numériquement, il est exposé à commettre de grossières erreurs, tout en présentant des opérations en apparence exactes, et à n'aboutir qu'à une œuvre médiocre, souvent même dangereuse par rillusion de rigueur mathématique qu'elle produit.
La statistique graphique ne vient qu'après l'établissement de la statistique par les nombres ; elle n'est qu'un mode d'expression et, par conséquent, elle est une forme subordonnée. Le géomètre et le cartographe reçoivent les chiffres ; leur œuvre consiste à les transformer en figures qui en fassent mieux comprendre le sens et les rapports.
Pour atteindre ce but, la statistique graphique dispose de trois genres de procédés : les figures, les cartes et les solides. Nous allons indiques successivement les principaux procédés de chacun de ces gemmes.