L’ÉCOLE DE SÉVILLE ET SES PREMIERS MAITRES
I. (page 145). — Il faudrait écrire un volume entier sur l'art mudejar et l’art mozarabe si l’on voulait donner une idée de l’impression profonde que la civilisation musulmane fit et laissa sur la société espagnole et des modifications que subirent l’esprit, le cœur et l’âme de l’Espagne.
J’ai considéré les divers aspects de la question soit dans une lecture faite h la séance publique de l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres [Reflets de l'Orient sur le théâtre de Calderon. Séance annuelle du 16 novembre 1900), soit dans la préface d’un volume paru en 1907 ; Le Théâtre édifiant durant Le Siècle d'Or, soit dans un article du Correspondant [Les origines orientales du drame espagnol. — Juin, 1906, p. 880 et suiv.) et soitici même (p. 21, 33 a 37. 43î 47’ 48-)- Mme Dieulafoy de son côté a parlé de l’architecture mudejare dans Aragon et Valence
(p. 41 à 48). Mais ce ne sont là que des notes.
En attendant que je traite plus complètement ce sujet quelques faits doivent être retenus.
Ne voit-on pas en 1505, au nombre des architectes de la Tour Neuve (Tour Penchée) deSaragosse, un Israélite, Ince de Gali, et deux musulmans, Ermez Valaber et Monferriz ? La Connetablie de Castille ne s’adressei-el!e pas à Mahomet de Segovie pour construire vers la même époque son palais de Burgos, la Casa del Cordon (J. Dieulafoy, Castille et Andalousie) ? En 1567, coupole delà cathédrale de Burgos n’est-elle pas encore construite d’après le type très spécial des coupoles persanes et ne se ferme-t-elle pas sur une étoile à huit pointes de style iranien ?
Ces quelques faits montrent jusqu’à l’évidence le prolongement de l’influence de l’Islam. Mais si l’on remonte à plusieurs siècles en arrière, elle se manifeste dans toutes les
branches de l’activité humaine et elle s’exerce même sur la langue qui en est restée imprégnée.
Dès 804, des mots arabes se trouvent dans les chartes officielles.
Au ix^ siècle, un évêque de Séville traduit la Bible en arabe à l’usage des mozarabes et donne une version arabe des décrets canoniques ; il en ressort que le clergé catholique andalou lisait l’arabe plus facilement que le latin. Saint Euloge, après Paulus Alvarus de Cordoue, affirme que certains chrétiens, — tel Isaac le martyr — parlaient l’arabe h la perfection. Paulus Alvarus de Cordoue [Indiciilus Luminosits^ x'’ siècle) reproche à ses compatriotes de négliger leur langue pour des raffinements hébreux et arabes. Alvar Fanez, le bras droit du Cid, signe en arabe.
Le dinar chrétien copie les formes et les inscriptions des monnaies almoravides afin de combattre la popularité du dinar musulman. Au XIII® siècle on frappe encore des monnaies espagnoles avec, au revers, des symboles arabes.
L’alphabet coutique sert parfois à écrire en latin des maximes chrétiennes (Voy. cidessus, p. 35, et ci-dessous, p. 146) et l’alphabet arabe, le castillan. Cette dernière transcription se nomme = l’étranger dans
le sens de [^âp^apo^) comme l’arabe corrompu des Mores d’Espagne ou le mauvais latin parlé par les mozarabes). L’on en use dans les documents légaux et même, après la reconquête, dans beaucoup d’ouvrages composant la littérature dite aljamiada Au nombre des deux ou trois cents manuscrits aljamiados connus sont La Alaban^a de Mahoma, \ePoenia de José ou Historia de Yàçuf [Hadiç de Yiiçuj)^ qui est un exemple typique et très intéressant de la littérature aljamiada^ dù, semble-t-il, à un More aragonais du xiv® siècle, et beaucoup de thèmes occidentaux. Parmi les auteurs célèbres qui ont usé de cette curieuse transcription, l’on citera le More aragonais Muhammad Rabadan et Mahomat el-Xartosse (un espagnol sans doute).
Vers la meme époque et surtout au xiii® siècle, sous l’inspiration d’Alphonse le Savant l'Alfonso X, 1220-1284), les traductions en espagnol d’ouvrages écrits en arabe se multi-
NOTES DU CHAPITRE XII (page 145).
plient. Dès son accession au trône (1252), ce monarque s’entoure de savants et de collaborateurs juifs et musulmans et d’Espagnols très versés dans la connaissance de l’arabe. C’est ainsi que sont traduits le Taîmnd, le Coran, les lettres apocryphes d’Alexandre, le Recueil de Sentences de Flussain-ibn-lshàk al-Hàdi et Kalilah-ib-Dimnah d’où naît toute une branche littéraire.
D’autre part, le récit des Exploits du Cid comporte cette phrase caractéristique : « Ainsi parle Abenferax en son arabe, d’où cette histoire est tirée », et les passages empruntés sont nombreux. La Crbnica general ou Estoria d' Espannaco\x\'çiosé(^ âiÇ. 1260 à 1268, qui s’étend de l’occupation de l’Europe par les fils de Japhet à la mort de saint Ferdinand, est également composée en puisant en partie aux sources orientales. Elle fut également écrite sous l'inspiration d’Alphonse X. Enfin les Guerres civiles de Grenade [Gnerras civiles de Granada)d(^ Gines Ferez de Hita que l’auteur feint de traduire d’un ouvrage arabe d’un prétendu Ibn Hamin et qui dénotent une connaissance très approfondie des moeurs et des coutumes des Mores, furent également le fruit de nombreuses recherches faites en pays musulman.
L’infiltration se produisait par suite des contacts incessants entre chrétiens et musulmans, autant en terre more qu’en terre espagnole, contacts qui survécurent aux expulsions ordonnées par les monarques et dont les dernières eurent lieu sous Philippe II et sous Philippe III après la révolte des Alpujaras.
Il y eut aussi beaucoup d’unions et de mariages mixtes. Quelques-unes furent célèbres. Tels le mariage (peut-être légendaire) d’Egilona, la veuve de Rodéric, avec Abd-al- Aziz fils de Mousa, le vainqueur de son époux, et celui d’Alphonse de Leon avec la fille d’un émir de Tolède. Alphonse VI de Castille épousa de son côté la fille d’un émir de Séville. Une romance tirée de la Crônica General nous apprend qu’Alphonse V maria sa sœur avec un Arabe nommé Al-Mansour et elle ajoute que « le mariage déplut à Dieu ». Il est en effet probable que le clergé catholique faisait obstacle à ces mariages, surtout quand il
s’agissait d’une chrétienne donnée à un musulman, mais il était impuissant à les éviter et les tolérait, ou bien les fiancés passaient outre à la défense, comme on en a des preuves très multiples et décisives.
2. (page 146). — Parmi les anciens minarets servant de clocher, je relève encore le clocher de l’église de San Marcos et celui de Omnium Sanctorum. J’ajouterai qu’à Tolède, h Séville, à Cordoue, à Grenade, les vieilles églises qui ne sont pas voûtées sont couvertes de toitures à égout que portent des fermes apparentes de style mudejar, fermes peintes et dorées, souvent très belles et parfois d’une admirable conservation (Voy. note 35 du chap. XII, p. 156). Je placerai au premier rang de ces charpentes, celles du palais d’Alcala de Henares.
3. (page 146). — La première en date de toutes ces églises a été désaffectée il y a quelques années et sert aujourd’hui d’entrepôt. Elle était placée sous le vocable de Santa Lucia et renfermait une Concepci 'on de Montanes. Il sera bientôt parlé de cette statue justement admirée par les habitants de Séville.
4. (page 147). — Cean Bermudez, t. I, p. xxxviii et t. III, p. 133.
5. (page 147). — C. B., t. I, p. xxxviii et t. IV, p. 325 et t. U, p. I.