‹ La Stèle de Mesa: roi de Moab, 896 av. J.C., lettre à M. e Cte de VogüeChapitre 1 sur 6 · LIBRAIRIE POLYTECHNIQUE DE J. BAUDRY · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE POLYTECHNIQUE DE J. BAUDRY

RUE DBS SAlNTS-PftRBS, 15

LA

Jérusalem, 16 janTÎer 1870.

Depuis très-longiemps je savais, par des rapports d'indig*ènes et de Bédouins, qu'il existait à Dhibân , Tancienne Dibon , de l'autre côté de la mer Morte, un g'ros bloc de pierre noire couvert de caractères. Je soupçonnai tout d'abord l'importance de ce monument, mais je ne song'eai pas à aller à Dhibân m'assurer de l'exactitude des descriptions qui m'en avaient été faites; un voyag'e transjordanien est une entreprise difficile et surtout'une affaire fort coûteuse. Cependant des informations recueillies ultérieurement me donnèrent la certitude que la pierre noire était une stèle et que les caractères gravés étaient phéniciens. Je reçus même d'un Arabe de la ville, en tournée dans ces parag'es, la copie très-grossièrement faite de plusieurs lignes de l'inscription. Il n'y avait plus de doute possible; je résolus dès-lors de me procurer à tout prix l'estampag^e d'un monument aussi précieux. J'envoyai à Dhibân, avec deux cavaliers de la tribu du cheikh Qablan, un jeune Arabe très-intelligent, Yâqo^b Garavacca. Il obtint, non sans difficulté, des Béni-* Hamîdé ou Hamaïdé, propriétaires de la pierre, l'autorisation d'en prendre un estampag*e. Pendant l'opération , une de ces querelles si fréquentes chez les Bédouins s'éleva entre les Beni-Hamîdé présents; une rixe s'ensuivit, et mes hommes n'eurent que le temps de rega-

g'ner leurs chevaux et de partir au g*alop. Le pauvre Yâqoub eût même dans la bag*arre la jambe traversée d'un coup de lance. L'estampag*e était perdu sans la présence d'esprit d'un des compag*nons de route de Yâqoub, cheikh DJemîl, qui, au milieu de la mêlée, se Jeta dans le trou au fond duquel était la pierre, arracha le papier encore humide qui la recouvrait, en jeta les lambeaux dans un pan de son abaye^ sauta sur son cheval et vint rejoindre ventre à terre ses deux compagnons.

Le but de l'expédition était donc atteint : j'avais un estampag*e ; mais dans quel état, hélas! Les lambeaux tout mouillés s'étaient fripés et chiffonnés en séchant, et les caractères n'avaient laissé que des traces imperceptibles. On ne pouvait les disting*uer que par transparence, en interposant la feuille entre l'œil et une bougie ou un rayon de soleil. J'en lus cependant assez pour me convaincre de l'importance capitale de cette découverte.

Sur ces entrefaites j'eus l'occasion de faire connaissance avec un cheikh de la puissante tribu des Beni-Sakher, voisin des Béni- Hamîdé. Cheikh *Id el-Faëz avait vu la pierre ; il se fit fort de désintéresser les Beni-Hamîdé et de me l'apporter à Jérusalem. Il demanda quatre cents médjidiés dont je lui donnai moitié d'avance. C'était une grosse somme et je courais grand risque de ne revoir ni pierre, ni arguent, ni Bédouin. Au bout de deux semaines, Cheikh 4d me rapporta loyalement l'arguent, en me disant gue, pendant qu'il était à Jérusalem à traiter avec moi, les Beni-Hamîdé avaient mis l'inscription en pièces; il donnait pour mobile à cet acte de sauvagerie incompréhensible une demande qui leur aurait été adressée au sujet de ce monument par l'autorité turque^ à qui ils voulaient ôter un prétexte d'intervenir dans leurs affaires. Je ne croyais pas un mot de toute cette histoire, malgré les assurances fornielles de cheikh 'Id. Son récit n'était pourtant que trop vrai, comme je viens d'en acquérir la preuve il y a quelques jours seulement.

Après cet échec, je renonçai momentanément à la stèle de Dhibân, et je m'occupai d'étudier l'estampage en lambeaux que j'en possédais, La semaine dernière je vis arriver tout à coup cheikh Djemîl,

que j'avais envoyé plus tard à la découverte, armé d'une brosse et de papier à estampag*e. Il me rapportait deux estampages, assez culroitement pris d'ailleurs, de deux grands fragments de la pierre, plus des petits morceaux de la pierre elle-même avec des caractères. Il me fcdlut bien me rendre à l'évidence.

Ces renseigpnements concordaient d'ailleurs pleinement avec ceux du capilaine Warren, qui était au courant de mon histoire et qui de son côté avait mis en campagne un autre Bédouin. Son homme lui rapporta également l'estampag^e des deux mêmes frag*ments, et quelques petits morceaux avec des caractères.

Ayant acquis la certitude de la destruction de ce monument, je me mis immédiatement à essayer de le reconstruire avec les éléments que j'en possédais : mon premier estampage, qui m'en donnait à peu près l'ensemble avec des lacunes malheureusement considérables ; mes èstampag^es partiels des deux grands fragments; la copie, indéchiffrable en elle-même^ de quelques lignes, et les petits morceaux.

C'est le résultat de ce premier travail que je vous demande de soumettre aujourd'hui à l'Académie. Ce résultat, obtenu seulement en quelques jours, laisse certainement beaucoup à désirer. On est loin encore, je l'espère, du degré qu'une étude plus suivie permettra d'atteindre. Mais je me hâte de le livrer tel quel à la publicité, ne voulant pas retarder davantage la connaissance d'un monument aussi précieux pour la science.

D'après les détails qui m'ont été donnés par différentes personnes, la pierre était un gros bloc massif, mesurant cinq empans (chiber) de hauteur, sur trois de largeur et environ autant d'épaisseur. D'après les estampages, elle aurait eu 1 mètre de hauteur et 0,60 centimètres de largeur, avec une épaisseur ég*^e. La pierre, comme j'ai pu m'en ns^nvevdevisu^ par les morceaux qui m'en ont été rapportés, est une sorte de basalte d'un noir bleuâtre, semé de paillettes brillantes, à l'intérieur, et couvert d'une patine mate brune sur les parties de la face gravées. Le g^in compacte de cette pierre donnait au monument un poids énorme et en aurait rendu le transport très^ difficile.

La forme de la stèle était celle d'un carré long*, termine en haut par une partie arrondie; Tang'le inférieur de droite était déjà cassé depuis fort longtemps.

J'ai compté trente-quatre lig'nes dans ce que m'ont fourni mes estampages. Les lig'nes du haut sont plus courtes que les autres, la pierre diminuant de larg'eur à sa partie supérieure. La moyenne des lettres par ligne est de trente-trois à trente-cinq. Le long* de la partie droite régnait une espèce de petit rebord faisant encadrement et se prolongeant presque Jusqu'au bas. Il avait disparu à gauche.

Les caractères sont petits comparativement à la superficie qu'ils recouvrent; ils sont peu profondément gravés à cause de Textrême dureté de la pierre. Plusieurs d'entre eux doivent être peu lisibles sur la pierre même, car, chaque fois que j'ai voulu recourir à la copie partielle pour une lettre douteuse dans mon estampage, la lettre avait été sautée par le copiste. Une remarque du plus haut intérêt, c'est que tous tes mots sont séparés par des points et que le texte est divisé en versets par des barres verticales; ce qui aide singulièrement au déchiffrement et à l'interprétation,

L'esquissé ci-jointe, qui donne les caractères de grandeur naturelle^ est une restitution obtenue par le rapprochement et la superposition de l'estampage en lambeaux et des deux estampages partiels. Le trait bleu indique les déchirures du premier, la ligne ponctuée les limites des deux autres (1).

La concordance des lignes, déterminée à grand'peine et vérifiée à plusieurs reprises, peut être considérée comme certaine. Ce dessin est accompagné de quelques estampages des petits morceaux avec caractères, que je possède.

(i) J'ai réduit l'esquisse de M. Ganneau au tien de l'original et l'ai fait reproduire sur la planche qui accompagne cette brochure; j'ai également reproduit les traits ponctués qui indiquent les limites des grands fragments : mais j'ai supprimé les traits bleus qui compliquaient singulièrement le dessin fait aune aussi petite échelle ; je puis d^ailleurs certifier des nombreuses d/ècfairures de l'estampage dont j'ai tenu les sept morceaux entre mes mains à Jérusaleqi. M. V.

Page 1