‹ La structure du protoplasma et les théories sur l'hérédité et les grands problèmes de la biologie généraleChapitre 196 sur 251 · I. COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF · texte numérisé non relu

I. COUP D'ŒIL RÉTROSPECTIF

Après avoir étudié et discuté les nombreuses théories émises pour résoudre les problèmes de l'Hérédité et de l'Évolution, nous sommes obligés de reconnaître qu'aucune ne présente une solution acceptable. Toutes pèchent en quelques points, non pas accessoires mais fondamentaux , et la plupart sont, en outre, appuyées sur des hypothèses gratuites et tout à fait improbables.

Ce qui est le plus grave en cela, c'est que leur insuffisance ne tient pas aux théories elles-mêmes dont plusieurs sont combinées avec un art si admirable qu'il n'est guère possible de faire mieux; elle tient au système qui les englobe , à la conception même qui leur sert de point du départ.

Nous n'avons pas à revenir sur V Animisme ni sur ÏÉvolutionnisme qui n'ont qu'un intérêt historique. Dans les théories microméristes celles qui admettent des particules universelles et immortelles sont dans le même cas. Quant aux autres, on ne peut les condamner sans discussion avec la même désinvolture ; mais, pour avoir des alluresplus scientifiques, elles n'en sont pas plus vraies. Rappelons en quelques mots les objections principales qui les ruinent.

Les systèmes de Spencer, de Haacke, tous ceux qui ne voient dans l'organisme qu'un cristal, de forme extrêmement complexe, constitué par des particules toutes identiques entre elles, réalisant cette forme complexe par le seul jeu de leurs attractions moléculaires, se heurtent à l'impossibilité d'expliquer pourquoi ces particules ne réalisent pas la forme cristalline

LA THÉORIE DES CAUSES ACTUELLES

parfaite dès qu'elles sont en nombre suffisant pour le faire; pourquoi elles s'agencent, parfois en même nombre que chez l'imago, pour former une larve de taille égale et de forme tout à fait diGférente. Ces théories expliquent peut-être (?) la formation de l'organisme , elles sont radicalement impuissantes à expliquer son évolution. La cristallisation et tous les processus qu'on peut rattacher à elle impliquent une formation d'emblée ou par les voies les plus courtes, et toute évolution qui suit des voies détournées obéit à des forces d'une autre nature que celles qui précipitent les unes vers les autres les molécules d'un cristal.

Que l'on substitue aux forces moléculaires qui émanent des particules initiales, les mouvements, ondulatoires ou autres, qui les agitent, que l'on dise Périgénèse au lieu de Cristallisation , la difficulté n'en sera pas amoindrie. Si l'on veut expliquer la vie par les propriétés des particules du protoplasma, il faut, de toute nécessité, que ces particules soient de natures variées et très multiples.

Ceux qui ont vu dans ces particules les simples éléments d'une substance chimique ont choisi un terrain solide , car il n'y a pas à nier que les diverses parties de l'organisme n'aient des constitutions chimiques différentes et ne doivent à leur nature chimique une bonne part au moins de leurs propriétés. Mais, sur cette base solide, ils n'ont rien édifié. Ni Hanstein, ni Bertuold, ni Gautier, personne enfin n'a imaginé une théorie quelque peu complète de l'Hérédité et de l'Évolution fondée sur la constitution chimique et simple du protoplasma.

On en peut dire autant des théories d'ALTMANN et de Wiesner. Granules et Plasomes sont très acceptables , mais on ne peut dire s'ils seraient capables de tout expliquer, ceux qui les ont découverts ou imaginés n'ayant pas tenté de le faire.

Celle de Roux: peut être rangée à côté des précédentes sous ce rapport. Roux a ouvert une voie, trouvé un facteur de première importance, mais il n'explique ni la Différenciation ontégénétique ni l'Hérédité.

Cette sobriété exagérée d'hypothèses et de déductions que l'on peut reprocher aux théories fondées sur l'idée des particules non représentatives ne se retrouve pas dans celles qui attribuent une valeur représentative aux particules constitutives du protoplasma. A l'inverse des précédentes, celles-là expliquent tout, ou du moins prétendent tout expliquer' ; car nous avons vu que toutes présentent de grosses lacunes, bien plus, des im-

' Toutes ces théories ne sont autre quelque chose de plus scientifique et chose qu'une tentative de substitution de de plus précis à ce qu'on appelle le sang.

COUP d'oeil rétrospectif.

possibilités qui réduisent à néant leurs apparents avantages. Dans la Pangénèse de Darwin, c'est l'attraction par les cellules des Gemmules qui leur sont destinées, c'est le classement des germes; dans celles de N,egeli, de DE Vries, de 0. Hertwig, de Weismann, c'est l'impossibilité d'expliquer la DifTérencialion ontogéné tique.

Mais, arriveraient-elles à triompher de ces objections graves que l'invraisemblance et souvent l'impossibilité de leurs hypothèses empêcherait de les admettre. Tout le monde s'accorde à reconnaître l'invraisemblance des Gemmules et quant aux Micelles, Pangènes, Idiohlmtes oixEiophores ou tous autres facteurs de propriétés élémentaires qu'il plaira d'imaginer, nous avons démontré qu'il fallait les rejeter, comme insuffisants s'ils représentent des propriétés concrètes simples, comme inconcevables s'ils représentent des propriétés abstraites.

D'ailleurs, toutes ces hypothèses où l'on imagine de toutes pièces une constitution précise et compliquée du protoplasma sont condamnées d'avance parce qu'elles inventent des choses qui ne s'inventent pas. — Je ne crains pas d'affirmer que si, par impossible, quelqu'un trouvait le moyen d'expliquer sans exception aucune et sans laisser prise à aucune objection, la Vie, l'Hérédité, l'Évolution ontogénétique et phylogénétique, et tous les grands processus biologiques si souvent énumérés dans cet ouvrage, il n'aurait pas résolu le problème, si pour cela il avait recours à des hypothèses attribuant au protoplasma une constitution compliquée, exigeant des particules à propriétés complexes, agencées d'une certaine manière très précise.

Je ne veux pas dire que la constitution du protoplasma ne puisse être très précise et très complexe, elle l'est certainement. Mais je dis que, si l'on peut entrevoir les grandes lignes de sa constitution , il est impossible d'en deviner les détails et que, si l'on a besoin pour sa théorie que ces détails soient précisément comme on les a imaginés et non un peu autrement, on est certain que la théorie est fausse, car il est impossible de tomber juste en les imaginant.

L'auteur de la théorie impeccable que nous imaginions tout à l'heure soulèverait sans doute un mouvement d'enthousiasme et serait suivi par une cohorte d'adeptes irréfléchis, mais les penseurs sérieux se tiendraient

Le sang est la première forme qu a prise, mules ^ Pangènes ou JJéterminatits d^nne

dans les théories, la substance hérédi- multitude de faits comme THérédité,

taire, et il est à remarquer qu'il rend l'Atavisme, les caractères des Hybrides,

compte presque aussi bien que les Gein- la Force héréditaire, etc.

LA THÉORIE DES CAUSES ACTUELLES

sur la réserve, persuadés, avec raison, qu'il est impossible de tomber juste en imaginant les dispositions de détail d'une chose extrêmement compliquée qui ne se révèle que par des effets indirects et éloignés.

L'histoire tout entière des progrès de l'histologie est là pour le démontrer.

A-t-on jamais une seule fois deviné d'avance la moindre des structures que le microscope a dévoilées ? A-t-on deviné la striation transversale des muscles, les cils des épithehums vibratiles, les prolongements des cellules nerveuses, l'agencement de la rétine ou les arcades de Corti, les chromosomes du noyau, le centrosome du cytoplasma?

Et qu'est tout cela? — De minimes dispositions structurales fixes, c'est-à-dire moins que rien, en face des mouvements combinés de parties diverses que nous montrent la kariokynèse et la fécondation.

Et l'on voudrait que, personne n'ayant jamais pu deviner la moindre de ces choses, quelqu'un un jour pût tomber juste en inventant le détail de la structure du protoplasma et des mouvements combinés de ses particules constitutives 1

C'est impossible!

En cherchant dans cette voie, on pourra trouver des conceptions intéressantes, des idées curieuses; ce seront là des objets d'art, agréables, nous procurant la satisfaction platonique d'éliminer l'inconcevable qui pèse si lourdement sur l'esprit, mais non des choses scientifiques marquant un progrès dans la découverte de la vérité ' .

11 est à remarquer que , dans toutes ces théories fondées sur des hypothèses gratuites, il y a juste ce qu'on y a mis; elles rendent ce qu'on leur a confié, rien de plus; elles ne sont pas comme un sol qui fait germer et fructifier la graine, mais comme un coffre qui la conserve : c'est dire qu'elles sont stériles. — Darwin invente les Gemmulcfi , il en tire la repré-

' On n"est point fondé à s'autoriser ici de l'exemple des physiciens et des chimistes qui ont inventé les atomes et les molécules, et ont quelque raison de croire que leur hypothèse peut être conforme à la réalité. Car leur objet est infiniment plus simple que le nôtre, et ils approchent de beaucoup plus près que nous de l'élément hypothétique qu'ils ajoutent à leurs conceptions positives. Mais il en serait autrement si, n'ayant jamais vu les corps simples ni les composés peu complexes,

ils cherchaient à déduire leur existence , leurs propriétés et leurs modes d'agencement dans les combinaisons, par la seule étude des composés les plus complexes (ie la chimie organique. Or c'est cela et plus encore que cherchent à faire les théoriciens tels que Darwin ou Weismann. Leur but dépasse la portée de l'intelligence liumaine. On ne peut leur reprocher de ne pas l'atteindre, mais ils ne doivent pas s'étonner si on refuse de les suivre.

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