‹ La structure du protoplasma et les théories sur l'hérédité et les grands problèmes de la biologie généraleChapitre 217 sur 251 · XV. COUP D'ŒIL EN ARRIÈRE ET CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

XV. COUP D'ŒIL EN ARRIÈRE ET CONCLUSIONS

Nous voilà arrivés au bout de nos conclusions personnelles et en même temps de la tâche entreprise.

Jetons un regard sur l'ensemble et tâchons de lajuger impartialement.

Nous avons d'abord exposé Les Faits relaiik à la structure, aux fonctions de la cellule et aux grands Problèmes de la Biologie générale. Ces questions ont été tellement étudiées, on a tellement publié sur chacune

THÉORIES DE l'hérédité. 53

LA THÉORIE DES CAUSES ACTUELLES

d'elles qu'il était indispensable de les déblayer, d'éliminer la masse des détails et des observations d'intérêt secondaire, pour ne l'éserver qu un nombre modéré de faits importants , bien observés, bien significatifs, résumant en eux tout ce que l'on connaît d'essentiel dans chaque question. Ce sont les pièces du procès et il est indispensable de les trier avec soin, de les classer avec méthode, de les exposer soljrement, pour permettre d'en avoir une Aue d'ensemble avant de juger les Théories qui les discutent.

Puis, nous avons examiné les Théories particulières , qui ne s'attaquent qu'à un point et sont en quelque sorte les jugements partiels sur des questions subsidiaires ou complémentaires.

Mais l'intérêt le plus vif n'était pas là. Il était dans les Théories générales, c'est-à-dire dans celles qui présentent une solution complète de tous les problèmes ou du moins des deux principaux : l'Évolution et l'Hérédité. Aussi avons-nous développé davantage cette partie de notre travail.

Comme notre but était surtout de juger leur valeur scientifique, nous les avons classées méthodiquement suivant leurs affinités sans souci de la chronologie. Il fallait faire ainsi, sous peine d'allonger démesurément l'exposé et la critique , sans réussir à les rendre clairs.

Mais cette manière de procéder ne met pas en lumière la marche de nos connaissances, l'évolution de nos conceptions théoriques. C'est une importante lacune. Examinons donc maintenant, dans une rapide revue, la question sous ce nouveau jour.

L'origine des Théories animistes qui ont régné pendant le moyen âge, le germe du Système évoliitionniste qui leur a succédé et une vague intuition des Théories positives modernes, se trouvent déjà chez les philosophes grecs. Platox est le premier et le plus outré des Animistes; Eraristate et Diogèxe de Laerte furent Spermatistes sans connaître le spermatozoïde : Heraclite, Démocrite, Hippocuate, Aristote précédèrent Darwin dans la conception des Gemmules et de la Pang'énèse.

De l'antiquité partent ainsi trois courants f/'2</^''«2^ parallèles.

Le premier est le courant aniiniste.

Dès son origine, il a toute sa largeur et, après l'avoir conservée pendant tout le moyen âge , il va se rétrécissant peu à peu et s'épuise de nos jours en un filet perdu. Et cela se conçoit, car l'idée animiste est purement philosophique, elle ne demande rien à l'ol)servation et doit tout à la puissance intellectuelle du penseur; et il n'est pas démontré que ceUe-ci se soit accrue avec le temps.

COXCLUSIONS.

La conception primitive de Platon conserve sa forme essentielle avec saint Augustin et Van Helmont, se déguise en 7ii.si(s format ivits avec Blumenbach et en Force vitale avec les médecins de Tancienne école de Montpellier. Mais ces avatars ne réussissent à lui donner qu'une ^^talité factice et elle s'éteint de nos jours dans un juste oubli.

Le courant ccolutionniste a une forme tout autre.

Il commence dans l'antiquité par un mince filet, s'élargit vers les seizième et dix-septième siècles en une nappe puissante, puis se rétrécit brusquement et disparait sans arriver jusqu'à nous. Cela s'explique aussi. Il ne pouvait acquérir toute sa largeur à une époque très reculée. L'idée de TEmboitement des germes ne pouvait se développer avant qu'on ait su que les femelles de tous les animaux contenaient des germes, les ovules, et que le sperme de tous les mâles était formé d'innombrables germes, les spermatozoïdes. Aussi ne trouve-t-on dans l'antiquité qu'un vague soupçon , non de l'Évolutionnisme proprement dit. mais du Spermatisme sans le spermatozoïde. Nous n'avons pas à rappeler la célèbre querelle des Spermatistes et des Ovistes qui dura deux siècles au moins.

Personne ne croit plus aujourd'hui à l'Emboîtement des germes, mais il reste encore une dernière trace de l'erreur des Ovistes dans l'opinion de ceux qui croient, par ignorance plutôt que par obstination , que l'œuf fournit seul la matière de l'embryon et que le spermatozoïde ne communique à l'œuf qu'une impulsion évolutive immatérielle.

Le troisième courant d'idées pour lequel nous avons dû créer un mot. \e Micromérisme , a une forme encore différente, exactement inverse de celle de l'Animisme. Il commence dans l'antiquité par un faible ruisselet qui se réduit presque à rien dans les déserts du moyen âge , traverse la Renaissance sans se grossir des pluies bienfaisantes qui fertilisent autour de lui les sciences et les arts, et arrive aux temps modernes où, à partir de Buffon, il se dilate en un immense Delta.

Et ici encore il n'en pouvait être autrement, caria conception est scientifique et ne se développe qu'au fur et à mesure des progrès de l'observation et de l'expérience.

Que pouvait-on imaginer de scientifique sur la constitution intime des substances vivantes à une époque où l'on ne savait rien d'elles?

C'est BtjFFON qui commence et essaye de trouver dans ses Molécules organiques la base physique de la vie qui persiste immuable sous ses transformations infinies et même après la mort. Maupertlts, presque au même moment, et plus tard Érasme Darwix, le grand-père du célèbre natura-

LA THÉORIE DES CAUSES ACTUELLES

liste, modifient la conception trop générale et trop simpliste de Butibn et préparent l'hypothèse des Gemmules. Mais tous les trois sont venus trop tôt. les grands progrès de l'observation histologique ne sont qu'à peine ébauchés et leurs procédés mêmes de raisonnement . y compris ceux d'Érasme Darwin qui appartient pourtant à notre siècle, ont une saveur de chose ancienne qui peut avoir un charme au point de vue littéraire , mais où la valeur scientifique ne gagne rien.

Brusquement, avec H. Spencer, on tombe en plein moderne. Ici plus de théories vieillottes, plus de procédés surannés. A une connaissance approfondie des principes physiques et mathématiques, se joint une rigueur absolue dans les raisonnements. Les phénomènes sont décomposés en leurs éléments avec une puissance d'abstraction qu'aucun philosophe n'a dépassée, des principes généraux sont déduits qui servent à leur tour à juger, à interpréter les phénomènes, à les ramener à leurs causes vraies. Comme résultat de ses méditations. Spencer nous offre les Unités physiologiques , particules matérielles toutes identiques dans une même espèce d'êtres, avec lesquelles il croit que l'organisme doit pouvoir se construire de lui-même, par le seul jeu de leurs forces moléculaires. Nous avons vu qu'il n'y a point réussi. Il n'en a pas moins ouvert une voie : sa théorie est un des bras principaux du Delta de ce fleuve qui nous servait, il y a un instant, de terme de comparaison.

Erlsberg. Hjeckel. His, Haacke ont réussi seulement à montrer qu'en substituant aux forces polaires des Unités physiologiques , des formes de mouvement ou des propriétés géométriques, ou n'arrive pas à un meilleur résultat.

Darwix, avec sa théorie de la Pangénèse. a tracé le second grand bras du Delta. Ses Gemmules , sans être plus hypothétiques, sont autrement efficaces que les unités physiologiques. Par elles, il explique aisément l'Hérédité et la plupart des grands phénomènes biologiques qui se rattachent à l'Évolution. Mais, en même temps, il ouvre la voie aux hypothèses déréglées, faites en vue d'un but, sans souci de la vraisemblance : il invente les Gemmules latentes, les Gemmules de régénération, auxquelles Weismaxx ajoutera plus tard les Déterminants du Polymorphisme et ceux du Bourgeonnement.

Ne suivant que les grandes lignes, nous laissons de côté les diverses variantes de la Pangénèse et arrivons à la grande Conception du Plasma germinat'if.

Imaginée d'abord par J.eger et Nl ssbaum, elle a été développée surtout

COXCLUSIOXS.

par WEiSMAxy qui l a faite sienne par de nombreux perfectionnements successifs. Grâce à elle, l'évolution similaire de l'enfant et du parent se trouve expliquée subitement et complètement, et toutes les difficultés de la formation par l'individu d une cellule qui résume en elle ses innombrables caractères, se trouvent d'un coup supprimées. Mais, par là. nait la difficulté non moins grande d'expliquer la transmission des caractères acquis.

Courageusement. Weismann accepte les déductions logicpies de son idée et, ne pouvant expliquer la transmission, la nie au mépris de ce que tous avaient cru jusqu'alors. On se récrie d'abord, mais ses arguments pressants décident bon nombre de naturalistes, ceux-ci travaillent dans le même sens, en convertissent d'autres, et aujourd'hui les négateurs ont la majorité.

Il y a peu d'exemples d'un renversement d'opinion aussi rapide dans une cpiestion aussi grave et sans que des faits démonstratifs en donnent la raison. Car c'est par la discussion, l'interprétation nouvelle de faits anciens que s'est, en somme, accompli le changement.

Mais, sans l'Hérédité des caractères acquis. l'Adaptation. 1 Evolution pbylogénétique sont presque impossibles à expliquer. C'est par elle seule que ^'ivait le Lamarkisme , et sans elle le Darwinisme se voit réduit à la Sélection des seules variations plasmogènes de hasard. Devant ces graves conséquences, les naturalistes hésitent et se partagent en deux camps, les Xeo-Danciniens qui, avec Weismann. croient la Sélection ^aidée de la Panmixie ! suffisante à tout expliquer, et les Lamarkiens qui. avec Spexcer, le nient et continuent à plaider l'Hérédité des caractères acquis.

La question en est là sur ce point.

Par contre, sur la structure du Plasma germinatif les h\pothèses ont continué leur marche ascendante. Mais hélas pour l'hypothèse , s'élever c'est aller vers la ruine. C'est N.egeli qui, en inventant les facteurs de caractères élémentaires, a établi la dernière platefoi'me sur laquelle ont été construits les derniers et les plus fragiles échafaudages, le sien d'abord, puis celui de de Vries, et enfin celui de Weismaxx qui combine tous les avantages des Gemmules . des Micelles, des Pangènes et des P/asinas ancestraiix.

Ce dernier est, pour le moment, l'ouvrage le plus parfait créé pour expliquer l'Hérédité et l'Évolution. Nous croyons avoir montré qu'il est bâti d'h^•pothèses fragiles, invraisemblables, et. tout en rendant justice au talent de son architecte, nous conseillons de l'admirer de loin et de construire ailleurs.

LA THÉORIK DES CAUSES ACTUELLES

Nous avons parlé de trois courants d'idées seulement. Il y a une quatrième conception fondamentale, V Organicisme , mais qui n'a point formé un courant : elle est restée presque isolée, et bien à tort, car elle est, à notre avis, plus juste et plus féconde que celles qui accaparent en ce moment l'attention. C'est celle deW. Roux, de Driesch, de 0. Hertwig, dont nous avons retrouvé chez Descautes un rudiment ignoré.

Les premiers font voir, ainsi queHERBSx, que l'œuf peut, sous l'influence des facteurs de l'ontogénèse , développer des caractères dont il ne contenait pas le germe prédestiné. Roux montre qu'une quantité considérable de phénomènes évolutifs s'explique d'elle-même par l'action de l'Excitation fonctionnelle et qu'il n'est pas besoin de charger le Plasma germinatif du soin de régler tous les détails de la Différenciation , car la plupart se règlent d'eux-mêmes. En attirant l'attention sur l'Auto-différenciation des cellules et des organes et sur l' Auto-détermination des fonctions , Roux est entré dans une voie toute nouvelle. Il est fâcheux qu'au lieu de le suivre, on se soit lancé dans celle de la prédétermination des moindres détails par autant de facteurs distincts logés dans le Plasma germinatif.

Malheureusement Roux n'a pas poussé la solution jusqu'au bout; en diminuant le rôle de l'Hérédité, il l'a laissée subsister néanmoins, aussi difficile à comprendre dans ses manifestations plus restreintes que dans la plénitude de ses effets. Il n'a pas cherché quelle pouvait être la constitution du Plasma germinatif, ni comment on devait comprendre son influence sur l'ontogénèse.

Notre but, à nous, a été double.

Le premier a été de protester contre la tendance envahissante à bâtir des systèmes compliqués, échafaudés sur des hypothèses invraisemblables ; de mettre en garde contre la séduction des belles explications auxquelles on arrive par ces moyens, et contre les solutions purement nominales dont les Caractères latents nous ont offert un exemple; de montrer, enfin, à ceux que ces questions intéressent, quelle voie il faut suivre, d'après quelles règles il faut se conduire, pour avancer dans la voie qui nous semblait la meilleure.

La seconde a été d'entrer nous-même dans cette voie , et de rechercher à quelles solutions vraiment acceptables on peut arriver, dans l'état actuel de nos connaissances , en s'appuyant seulement sur des faits démontrés et sur des hypothèses réglées.

Nous sommes mauvais juge de la question de savoir dans quelle mesure nous pouvons avoir réussi.

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