‹ La succession Le Camus. Avec un front. dessiné et gravéChapitre 2 sur 6 · XX\II · texte numérisé non relu

XX\II

des spectacles, des aspects, des personnages déjà effleurés, ou même vivement abordés, soit dans les Bourgeois de Molinchart , soit dans le Professeur Delteil^ soit dans les Oies de Noëlj en même temps qu'il a étudié et des types nouveaux , et le sentiment maternel , et, ainsi que je l'ai dit, la comédie de l'héritage. L'usurier Blaizot, saisi par les sensations rapides de la jeunesse, s'y retrouve en M. Le Camus, revu par l'analyse étendue, complexe, de l'observation expérimentée ; et certainement la figure de M. Le Camus l'emporte de beaucoup en vivacité, en netteté, en relief, sur celle de l'usurier Blaizot.

La vie des enfants s'y épanche plus complètement, dans son sentiment intime, plus naïf et plus mystérieux, que les brutalités des rassemblements de collège n'avaient pu le laisser voir chez les petits personnages du Professeur Delteil. Enfin, les types bourgeois, plus crus, plus sauvages, mieux diversifiés et exprimant mieux les étrangetés d'esprit, de raisonnement, de tentatives et de passions produites par la vie de province, que ne faisaient les Bourgeois de Molinchart j, se groupent en un ensemble com-

pi et, presque féroce de simplicité, autour du fauteuil de madame Le Camus, la mourante.

11 y a dans ce livre des coups de fouet et des caresses : des coups de fouet qui font bondir de plaisir de les voir si bien adressés et des caresses d'amour maternel qui font pleurer d'attendrissement.

Là se voient également trois des figures de femmes le mieux creusées qu'ait su rendre le romancier : mademoiselle Bec, madame May et madame Le Camus.

Un sentiment de la nature humaine, gras, viril; une intelligence de la vie, enveloppante, philosophique, pratique; une force spéciale, comment dirai-je, de sentir, de refléter en dedans de soi les images; une pensée vigoureuse qui étreint un vaste cercle et rassemble dans le même faisceau l'expression savante de la bonté, de la dureté, de l'engourdissement, de l'avarice, de la bassesse, de la ruse, de l'imbécillité , de la tyrannie, de la résignation, de la timidité, de la brutalité, de la cupidité, du dédain, de l'insolence, de la domination tortueuse, font aussi de la Succession Le CamuSj, et plus peut-être que de tout

autre livre, une riche corne d'abondance, d'où s'échappent à flots les beaux fruits délicats, les grains de pur froment, les épis ployants.

Le dernier volume publié par M. Champfleury contient les Amoureux de Sainte-Périne et Richard Loyauté.

L'institution de Sainte-Périne a servi au romancier comme un cadre tout trouvé pour renfermer les passions, les manies, les faiblesses des vieillards. C'était là une face curieuse par excellence , féconde , et présentant un grand tableau d'ensemble comme M. Champfleury les poursuit.

Ce nouveau roman a paru très-cruel et ne pouvait être autrement que cruel, mais il a apporté la révélation de faits psychologiques très-importants et c'est là une considération fort supérieure à celle de savoir si le livre a jeté ou non certaines gens dans une colère noire. La passion acre et sans espoir de la vieille fille; l'avare qui se laisse dépouiller par l'amour plus rapidement qu'un prodigue ; la femme grasse et bien conservée, dont la bonté d'âme cause tous les malheurs d'autrui , en ne refusant pas à l'homme galant, au crâne lui-

sant, le bonheur de la courtiser; la femme méchante et malade qui envenime par son fiel toutes les plaies; la femme intelligente et atteinte d'une grande douleur que personne ne console et qui console toutes les autres; l'homme poli , celui qui ne songe qu'aux moyens de prolonger l'existence; le petit peintre heureux; les bons Ravier; les jeux galants; tous ces personnages, tous ces détails ont été reproduits avec une netteté et surtout une vivacité comique singulièrement franche qui gêne beaucoup de personnes.

Lorsqu'une science psychologique très-élaborée se complaît ainsi à éclater en incidents comiques, très-vifs, en faits pleins de brutalité, surtout à propos des femmes, les gens aimables ne se demandent pas quelles sont les raisons d'irréprochable réalité et de forte et originale curiosité qui ont déterminé cette science à choisir de la sorte ses scènes démonstratives, mais ils se fâchent et accusent l'auteur de manquer de galanterie, de respect. Le médecin aussi qui regarde une épaule nue ou un sein pourrait être accusé de manquer de respect.

Les Amoureux de Sainte-Penne font partie de la grande série de groupes entreprise par M. Champfleury scientifiquement et philosophiquement, pour célébrer de plus en plus le culte de la vérité ; ils sont un pas de plus en avant, en ce que le romancier y a donné à son arc une raideur, une force qu'il n'avait pas obtenu encore à ce degré.

Depuis qu'il a commencé son œuvre, M. Champfleury ne s'est donc pas ralenti. Chaque livre a été une conquête emportée de haute lutte, un agrandissement de son domaine, un perfectionnement de ses qualités. De plus en plus il est maître de l'observation, défriche ici un champ, allume là un phare, ouvre une éclaircie , accumule des récoltes dans ses granges, et nourrit les affamés de nouveau, de savoir et de curieux.

Greffes sur le tronc de ces grands travaux créés par le vouloir, et les complétant, il en est d'autres qui sortent de la plume de M. Champfleury comme par surabondance de sève et pour ainsi dire sans qu'il le prémédite. Tantôt c'est une physionomie étrange qui s'est emparée de sa pensée, s'y est logée toute vive

et le tourmente sans relâche pour être mise dehors. Tantôt ce sont des discussions folles, des idées inouïes, des prétentions bouffonnes, qui ont retenti à son oreille, bourdonnent utour de lui , et ne lui laissent point de repos jusqu'à ce qu'il les ait entortillées dans l'habit comique et dénoncées au bon sens public. Quelques souvenirs attachés au cerveau ou au cœur, et représentés aussi par de petites figures souriantes ou tristes, agitent et gênent par leur danse l'esprit du romancier qui, pour retrouver le calme indistrait nécessaire à l'observation , est obligé de prendre ces petites figures et de les piquer sur les pages d'un livre, d'un livre qui s'appelle les Sensatiom de Josquin .

Telle est cette oeuvre joyeuse, sereine et hardie, à laquelle personne, aujourd'hui, de la nouvelle génération de 1850, ne peut opposer un ensemble aussi imposant par le nombre, la variété, l'étendue intellectuelle, la netteté delà volonté qui l'a créée, l'inflexible poursuite d'un but défini et le rôle rempli pour l'éclaircissement de la vie contemporaine.

J'arrive en dernier lieu à ces discussions soulevées contre M. Champfleury, à propos d'une prétendue tendance à crucifier dans ces livres des personnages vivants, et à se renfermer dans les limites d'une copie absolue de ces mêmes êtres, soit à leur détriment, soit à leur avantage.

Il y a cinquante ans, les romanciers , audessous du titre de leurs romans, ne manquaient jamais d'ajouter : histoire vraie. Aujourd'hui, les écrivains entrés dans la voie dite du réalisme seront-ils donc obligés d'écrire en tête de leurs œuvres : histoire qm n'est pas vraie! Auront -ils un autre moyen de se débarrasser des accusations que leur suscite la faculté qu'ils ont de rendre parfaite l'illusion de la réalité ?

A l'époque où il étudiait les excentriques.

M. Champfleury, afin de se rendre compte de la manière dont il sentait le réel , imagina de créer un excentrique de pied en cap. Il voulait voir si les lecteurs reconnaîtraient une différence entre le personnage imaginaire et ceux qui avaient été étudiés sur nature. Il inventa Jupille le thalysien et l'entoura si rigoureusement de toutes les conditions absolues de la réalité qu'on y fut trompé. Si bien trompé, qu'un critique très-gourmand, séduit par la description feinte de certaines sauces dorées et exquises dont le romancier s'était régalé chez le prétendu Jupille, supplia l'auteur des Excentriques de le mener chez ce Jupille goûter de ces sauces nouvelles et si bonnes. Le romancier avait indiqué dans son livre la rue et le numéro de la maison où demeurait Jupille. Egayé et embarrassé à la fois, car il ne tenait point à démentir l'existence du faux excentrique , il se laissa mettre en voiture par le critique impatient. Arrivés à la prétendue demeure de Jupille, il fallut cependant trouver une explication : — Ah mon Dieu ! s'écria le romancier, Jupille a déménagé ! Et il ramena le critique gourmand qui,

dans sa désolation de n'avoir point goûté des sauces, ne pouvait se consoler.

Dans son roman de la Vieille Fille^ qui se passe à Alençon, Balzac décrivit strictement la ville, donna des adresses, prit des noms du pays, reproduisit des enseignes. Par là, beaucoup de gens furent portés à croire qu'avec des indications si précises de lieu, de domicile, de nom, les personnages du livre ne pouvaient être que des portraits copiés sur place. Cependant tout le monde à Alençon sait que jamais ces personnages n'existèrent en cette ville.

Qui donc maintenant pourra venir dire en face des œuvres de l'écrivain dit réaliste : Tel personnage est copié, je connais celui qui a servi de modèle, celui-ci est réel, celui-ci est imaginaire. Qui pourra venir dire : Voici qui est d'invention et voilà qui est du daguerréotype.

D'ailleurs que fait une seule individualité au romancier, à quoi lui servirait-elle, que lui donnerait-elle de complet, en quoi peut-elle vanter d'être un type? Il a besoin de mille i dividualités de même classe pour en extraire

! se /

cette figure typique qui est le but de son art. Chacune d'elle lui fournit un trait saillant, et par la réunion de ces traits saillants, il obtient une physionomie accentuée vivement, en relief, qui est l'expression de toute une classe d'êtres, la résume et la fait ressortir. Mais croira-t-on qu'une seule personnalité contiendra tant d'accent et de vivacité , et que la passion, le vice , le ridicule, l'intérêt qui l'animent et que le romancier cherche à mettre en lumière ne sont pas effacés chez elle par les mille détails de l'individualité, par d'autres traits de tempérament qui la spécialisent , se croisent pour ainsi dire, s'embrouillent. Ces détails, ces traits spéciaux lui donnent sa vie particulière et dès lors la rendent impropre à figurer une expression générale. Dès lors aussi elle n'est utile au romancier que par un côté restreint, et s'il lui prend' quelque chose pour l'ajouter au type qu'il crée , elle aurait mauvaise grâce et grande prétention à se croire peinte et portraite.

Pense-t-on qu'un seul avare, par exemple, qu'on daguerréotyperait , qui serait fixé juste dans toute sa personnalité , tel qu'il devrait

XXXYII

l'être si l'on en faisait le portrait ^ rendrait le tableau de Tavarice. Non, l'amas de ses sensations, de ses idées, de ses mouvements lorsqu'il est aux prises avec tout ce qui ne touche / pas son vice, cet amas reproduit fidèlement v étoufferait , effacerait par sa dimension les traits de l'avarice, et l'on verrait un personnage complexe et divers, chez qui cette avarice n'apparaîtrait pas beaucoup plus qu'une pierre de taille dans tout l'appareil d'une construction.

Cela est si vrai, que jamais un homme qui écrit ses mémoires ou ses confessions ne ressemble à un autre homme.

On ne sait donc pourquoi, je le répète, telle ou telle individualité viendrait revendiquer le bénéfice ou se plaindre du désagrément d'être peinte par le romancier, alors qu'en passant il lui a emprunté peut-être une verrue seulement ou une grimace, qu'il a mise sur une tête tout-à-fait autre. Ce sont-là des griefs ou des joies bien impalpables.

Bien plus, qu'on admette une réalité acharnée, elle prendra, comme le fit Diderot dans son immortelle histoire de Mademoiselle de la

Chaux (Ceci n'est pas un conté), elle prendra les noms de personnes vivantes, elle s'emparera de leurs actes, même; mais la chaleur d'invention, le besoin de liberté, la curiosité de nouveau qui tourmentent l'écrivain, transformeront entre ses doigts et les personnes et leurs actions et leurs sentiments, et là encore les individualités ne pourront prétendre à avoir été peintes et à reconnaître leurs portraits.

« Certes, a déjà dit à ce sujet M. Champfleury (Réalisme)^ je ne m'enthousiasme pas pour cette réalité poussée à ses dernières limites, ce qui ferait qu'en vue de la vérité mal comprise on poursuivrait sur la scène et dans le livre des citoyens qui doivent jouir du bénéfice de la vie privée.... Mais dans ce petit chef-d'œuvre, admis de tous, Diderot, esprit plein de feu, d'invention et d'enthousiasme, n'avait eu qu'à étaler la nature dans quelques

pages Diderot est un inventeur en écrivant

la passion de Mademoiselle de la Chaux

Diderot, en se servant de la nature et de faits positifs, nous donne l'analyse d'une passion dévorante, telle qu'on n'en avait jamais peint de pareille avant lui. »

L'homme qui inventa la Religieuse^ par gageure et pour mystifier un de ses amis, inventa certainement aussi la Mademoiselle de la Chaux qu'il nous a donnée, et la réelle ne ressemblait pas à celle-ci.

Ces débats ont de tout temps, d'ailleurs, constitué la lutte des hommes d'observation et de fortes sensations contre le public troublé par la vigueur de réalité qu'ils imprimaient à leurs créations.

La Bruyère dut se défendre, harcelé d'attaques du même genre, et je citerai les paroles qu'il prononça dans son discours à l'Académie pour répondre aux gens qui se reconnaissaient dans ses Caractères : « J'ai peint à la vérité d'après nature, mais je n'ai pas toujours songé à peindre celui-ci ou celle-là, dans mon livre de mœurs : je ne me suis point loué au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables, et ne parussent feints ou imaginés. Me rendant plus difficile, je suis allé plus loin : j'ai pris un trait d'un côté et un trait d'un autre; et de ces mêmes traits , qui pouvaient convenir à une même

personne, j'en ai fait des peintures vraisemblables. »

N'est-ce point là tout dire !

Edmond Dcraisty.

Avril -1850.

Page 1