CHAPITRE PREMIER
LA GRANDE DAME DU NORD
J'ai reçu naguère une assez longue hospitalité chez une dame noble qui possédait de nombreux châteaux et d'immenses domaines. Elle devait être âgée ; mais Tâge n'avait point fléchi sa haute taille, et, à défaut du corset qu'elle méprisait, sa volonté la tenait droite. Elle respirait la santé qui vient de la mer et des forêts ; et, sous ses cheveux gris, ses yeux restaient très bleus et ses joues roses. Elle était correcte, même un peu compassée, grave, cérémonieuse, et elle me faisait matin et soir et souventefois dans la journée des révérences qui me transportaient à la cour. Elle s'habillait richement; mais ce qui lui seyait le mieux, c'était
le tablier rayé des paysannes qu'elle mettait sur sa robe de soie.
La partie du château que nous habitions n'avait rien que de fort simple : des planchers nus, quand ils n'étaient pas traversés d'une bande de tapisserie aussi étroite qu'un chemin de table ; un mobilier dont le luxe consistait en broderies domestiques ; des sièges peu confortables ; des lits durs. D'ailleurs, une propreté de miroir. Mais l'autre partie était encombrée de richesses : des armoires et des bahuts sculptés comme des cathédrales, des lits à baldaquin pompeux comme des catafalques, des secrétaires de marqueterie, des tables de mosaïque, d'opulentes vitrines oii étincelaient des merveilles de cristal, de faïence, d'argent et d'or ; et sur tous ces meubles, mon hôtesse avait écrit: Sauvés de la Guerre de Trente ans. Il y avait aussi des drapeaux troués, des panoplies fouillées de sang, des épées ébréchées, des poignards qui avaient tué, et des galeries de portraits, les portraits de ses ancêtres. On en voyait dont la figure se renfrognait comme le parchemin d'une vieille Bible au souffle de la flamme, et d'autres dont la face rouge éclatait sur la blancheur de la fraise avec une brutalité magnifique. Mais^ qu'ils fussent barbus ou glabres, sous le bonnet, le tricorne, le diadème, le laurier ou la perruque, je distinguais chez presque tous, au fond de leurs regards et dans le pli de leurs lèvres, une inquiétude bizarre, parfois même une lueur de folie. Quelques-uns d'entre eux, les plus chevaleresques, portaient sur leur visage l'expression énigmatique
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des androgynes. Lorsque mon hôtesse me les nommait et s'inclinait devant eux. « Est-il possible, me disais-je, qu'une dame, qui semble jouir d'un si bel équilibre et dont les yeux sont si clairs, descende de ces aïeux tourmentés, farouches, moitié hommes d'église et moitié reîtres, et souvent si mystérieux? »
Nos entretiens n'allaient point sans quelque solennité. Elle me disait : « Monsieur l'Etranger veut-il passer dans la bibliothèque?» Et je lui répondais : « Je remercie Madame l'Héritière delà Guerre de Trente ans de m'inviter à passer dans sa riche bibliothèque. » Nous ne discutions presque jamais. Elle émettait d'une voix mesurée des idées justes, et ne s'animait un peu qu'à la rencontre des questions théologiques. Elle avait alors une façon de me regarder qui m'intimidait. Je me sentais tristement papiste des pieds à la tête ; et je craignais toujours d'entendre tomber de ses lèvres cette question terrible que les piétistes s'adressent même en croquant des petits fours : « Etes-vous sauvé ? ))
Je mettais tous mes soins à détourner la conversation sur la beauté du paysage. Derrière le château, une allée de tilleuls plusieurs fois centenaires se déroulait avec la majesté d'une oraison funèbre, et les jardins exhalaient la gloire surannée des jardins de Versailles. Mais de nos fenêtres, à droite, nous apercevions d'âpres rivages, une mer hérissée d'îlots, une mer froide, verte, où par les beaux jours ondulaient des silhouettes de pins, souvent brumeuse, et que des voiles traversaient comme
des apparitions de choses molles, des fantômes de poisson, des pantins fatigués au bout d'un fil invisible. Devant nous et à gauche, un grand lac reposait dans un perpétuel bruissement de roseaux, et des forêts s'étendaient coupées çà et là de landes et de maigres cultures. Lespremiers sous-bois semblaient avoir reçu des grêles d'aérolithes, tant les blocs de pierre étaient nombreux entre leurs troncs clairsemés. Et, par delà ces forêts et ce lac, on en devinait d'autres et d'autres encore, toujours des pins, des sapins, des bouleaux, des futaies, des taillis et de vastes eaux dormantes, ainsi pendant des centaines de lieues, jusqu'à de que les arbres épuisés, racornis, ne fissent plus que des points noirs au bord des flots éternellement gelés. Il se dégageait de ce paysage une impression de monotonie puissante. C'était comme le même coup qui frappe chaque jour au même endroit du cœur. On devenait taciturne à le contempler et l'on rentrait en soimême. Je comprenais la réserve de mon hôtesse : ses habitudes de cérémonie n'étaient que la défense d'un esprit ombrageux qui tient à protéger la liberté de son rêve.
Septembre et octobre s'écoulèrent. Sur Timmense pauvreté de la nature le ciel et l'automne mettaient parfois des tons d'une richesse orientale. Les couchers de soleil brûlaient au ras des landes et derrière les bois avec la splendeur d'une vision d'apocalypse dans une âme simple et rude. Les érables qui croissaient autour du lac se tachèrent de sang et, comme Hedda Gabier, moururent en beauté. Puis les jours se rétrécirent et ne furent
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bientôt qu'une bande de clarté grise, palpitante au fond du ciel, et d'heure en heure rongée par la nuit d'hiver. On avait posé les doubles fenêtres et allumé les poêles. Mon hôtesse, les regards attachés sur les jeux de la flamme, ne sortait de ses songeries que pour tendre l'oreille au bruit du vent.
Un soir, un étrange murmure qui nous arrivait de très loin, un murmure où frémissaient tous les rameaux de toutes les forêts, lui annonça que la neige allait tomber. Elle ouvrit la porte, et, du perron de pierre, malgré le froid de la nuit, nu-tête, elle aspira longuement l'aigre musique. La neige descendait du nord, comblant les ravins, nivelant les fondrières, durcissant les marécages, adoucissant les âpretés qui séparent les hommes; et, derrière elle, dans sa pâle tramée, s'éveillaient des tintements de grelots et de jeunes rires. La nature revêtit une grâce immatérielle. Sur l'horizon blême du mois de décembre les fins bouleaux givrés se spiritualisèrent. Je ne reconnaissais plus mon hôtesse. De soir en soir elle rajeunissait. Une rose aurore ne s'épanouit pas plus rose sur la neige que le scng ne le faisait à ses joues. Ses cheveux cendrés prenaient la teinte blondissante de l'eau des torrents. Et la lueur de bizarrerie qui tremblait dans les regards de ses ancêtres, je la voyais reparaître au fond de ses prunelles. Les veillées étaient délicieuses : elle ne parlait que du passé. Il semblait à l'entendre que les morts accourussent vers nous dans de légers traîneaux sur ces chemins assourdis où planait et voltigeait un carillon de légendes.
La nuit s'allongeait démesurément. Mais le i3dé-
cembre, jour de la Sainle-Lucie, des jeunes filles en blanc, les cheveux épars sous un diadème de sapin et de bougies allumées, me réveillèrent au milieu des ténèbres. Elles venaient d'une vieille province; et, avec ces annonciatrices du retour de la lumière, l'odeur des forêts et de la Noël entra dans ma chambre. Monhôtesse qui les suivait, aussi jeune que ces blondes filles lumineuses, apportait sur un plateau d'argent le café du malin dans l'orgueilleuse cafetière des grandes fêtes. Jamais elle n'avait été plus avenante, plus familière; mais je ne sais quel fa^itasque désir avivait l'éclat de ses yeux.
De ce jour, le château s'emplit de piétinements et de rumeurs. Serviteurs, servantes, leur maîtresse en tête, s'agitaient possédés d'une frénésie de nettoyage. On versait des seaux pleins du haut des escaliers; on traînait les meubles dans les antichambres. Les fourneaux des cuisines ronflaient. Il s'en répandait des fumets de saucisses et de pâtes croustillantes. Monhôtessebrassaitelle-même une bière noire en alternant les psaumes et les chansons d'amour. Et voici qu'aux dernières lueurs de l'année^ lorsque les meubles furent remis en place et les tables servies, les invités arrivèrent. Ils arrivaient à pied, à cheval, en traîneau, de partout, et quelques-uns même du fond des âges, qui n'avaient point figure chrétienne. Je remarquais des nabots aux larges barbes, coiffés d'un bonnet rouge : ils se glissaient silencieusement le long des corridors et, sans qu'on les vît, donnaient un coup de main aux serviteurs; — et de gros nains
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balourds et velus qui sentaient la tanière et qui, de loin, rôdaient autour des cuisines et des jeunes servantes — et aussi de jolis garçons diaphanes, de mélancoliques enjôleurs qui fredonnaient des airs à vous faire pleurer. « Entrez ! Entrez, Messieurs les Tomté, les Trolls et les Lutins ! » s'écriait mon hôtesse. Et je la soupçonnai d'être restée un peu païenne dans l'âme, tant elle prenait de plaisir à recevoir ces hérétiques dont se détournaient par convenance les sévères pasteurs. Car il y avait des pasteurs, beaucoup de pasteurs, et des paysans très dignes, et de vieilles demoiselles vraiment exquises, comme on n'en trouve dans aucun autre pays du monde.
Et il y avait surtout des poètes musiciens. Ils portaient presque tous le costume de leur province et jouaient presque tous sur des violons fêlés. Mais quels accords ils en tiraient ! Le soir quand, pour mieux les entendre, on éteignait les lumières, quand le château n'était plus éclairé qu'aux reflets de son parc neigeux et de son lac glacé, leur fantaisie s'élançait sur des rythmes étranges, une fantaisie tour à tour légère et grave, simple et mystérieuse, rustique et nostalgique, fraîche comme un rameau de givre et toute brûlante de langueur. Trolls et pasteurs, Tomté et paysans. Lutins et demoiselles, les jeunes gens, les vieillards et les morts, dont les portraits pâlissaient sur les murs, écoutaient en silence ces voix qui disaient à travers le temps leur amour de la terre et l'éternelle inquiétude de leurs âmes. Lorsqu'on rallumait les lampes et les bougies à trois branches^, je surprenais dans tous
les yeux le même regard ensorcelé. Et mon hôtesse me paraissait si belle que jamais ni les nappes des torrents, ni les grandes eaux dormantes sous les étoiles, ni les forêts au bord de la mer, ni les aurores boréales dans les déserts de neige ne m'ont paru plus belles.
Or, si vous voulez savoir quelle était cette grande dame, paysanne, théologienne, bonne ménagère, fantasquement rêveuse et qui rajeunit aux derniers jours de l'année, ses domaines s'étendent de la Baltique jusqu'au pôle, et on la nomme la Suède.