‹ La suisse au dix-neuvième siècleChapitre 47 sur 74 · CAPITULATION · texte numérisé non relu

CAPITULATION

/" L'on est prêt à rendre la ville et 2" à désarmer les troupes en ville.

Les illustrations de et- travail ont été placées clans l'ordre chronologique, niais s:ms L'apport direct avec le contexte. Pour les sujets et costumes militaires du commencement du siècle, nous renvoyons nos lecteurs aux gravures insérées dans les premiers chapitres du travail de M. Nnnia Droz.

I |N ED. SI CRI l AN

3 l'on prie le citoyen générai de faire respecter la sûreté des personnes et <lfs propriétés.

) Toutes les troupes sont licenciées et celles de nos confédérés congédiées, poiir lesquelles <>n demande au général français une retraite sûre et

honorable, de même que pour les représentants et conseils de guerre des

contons confédérés, qui sont auprès île nous.

Berne, 5 mors lins, à midi.

Frisching.

Ce document, lamentable par le fond et par la forme, consacrait la chute de l'antique et illustrissime république patricienne de Berne. Au temps de sa fortune, elle avait discuté comme de puissance à puissance avec les plus grands potentats de l'Europe. Pour la première luis depuis la fondation de la cité, l'ennemi entrait victorieux dans ses portes.

Pendant qu'on capitulait à l'ouest de la ville, à l'est, au pont de Neuenegg, deux mille et trois cents hommes, une poignée, retrouvant au dernier moment un dernier élan de la valeur des ancêtres, axaient refoulé, dans une charge brillante, les demi-brigades françaises sur la rive gauche de la Singine. Effort tardif, mais généreux et vaillant, qui au moins m jaillir une dernière flamme d'héroïsme dans les ténèbres OÙ s'cll'ondraienl cinq siècles de force et de gloire.

Ce retour offensif de la matinée de Neuenegg a sauvé l'honneur du \ ieux drapeau de Heine, (oui comme, quelques semaines plus lard, les morts de Rothenthurm cl de Stanz ont sauvé de la honte les antiques bannières des cantons primitifs.

La désagrégation de la confédération des XIII Louables Cantons Helvétiques sous le feu de l'ennemi reste néanmoins une des pages les plus profondément tristes de l'histoire de la Suisse.

En vérité, la Suisse' n'existait déjà plus quand Berne combattait encore, la Suisse militaire tout au moins, la seule qui importai à celle heure suprême. Le conseil de guerre des Hauts Etats confédérés avait siégé à Berne, depuis le commencement de l'année, tous les jours, plutôt (\ci\x lois par jour qu'une. ( )n y avail beaucoup discouru — comme a la diète qui siégeail simultanément à Aarau - on y avail renouvelé solennellement d'antiques et beaux serments, on avait donné au gou-

Troupes suisses au service de la France.

Officier et soldai des Cent-Suisses (1810-1822)

par F. Bastin (Collection Bran >.

La Suisse ou \l\ siècle 1

l'armée suisse r>l

vernement de Berne les promesses de secours les plus positives, on avait, dans des banquets patriotiques, éloquemment évoqué les plus illustres souvenirs d'un pusse éblouissant d'héroïsme; on y avait juré que les lils seraient dignes des pères, mais on n'avait pas agi, on n'avait rien fait d'efficace.

Pourtant, jamais gouvernements n'avaient élé avertis, au loin et au près, autant que les gouvernements des cantons de 179<S. Ils étaient parfaitement renseignés. Ils avaient vu se former au loin et s'approcher lentement l'orage.

Cela avait commencé en 1 7*.)2 déjà, avec l'occupation du Porrentruy par les troupes du général Custine et l'incorporation de ce pays à la France, à laquelle il lit un département du Mont-Terrible. Au printemps de 1797, ce fut l'émeute des « patriotes » de la Valteline, réclamant des diètes grisonnes d'être admis aux mêmes droits que leurs dominateurs et relevés de l'humiliante condition de sujets de leurs seigneuries de Coire. Les Grisons axaient promis, mais rien donné, poussant le temps à l'épaule. L'émeute avait repris déplus belle. Alors les diètes axaient eu cette idée naïve d'en appeler à l'arbitrage du général Bonaparte, le vainqueur de Lodi. C'était se jeter dans la gueule du loup. Bonaparte, comme de juste, avait pris fait et cause pour les sujets et sommé les diètes de prononcer l'égalité «les droits. De Coire, personne n'avait répondu. Ensorte que, le 10 octobre, l'arbitre avait prononcé l'incorporation de la Valteline, de Bormio et de Chiavenna à la jeune république cisalpine qu'il venait de fonder. Autant de belles provinces à tout jamais perdues pour la Suisse 1 — « Il est contraire au droit public, comme au droit national, avait dit la sentence arbitrale, qu'un peuple soit sujet d'un autre peuple. » C'était tout le système politique intérieur de la Suisse, divisée en cantons souverains et en pays sujets, condamné sans autre appel que les armes. Dans tous les pays sujets, chacun conquit. Des émeutes éclatent à Zurich, à Schaffhouse, à St-Gall, dans le Bas- Valais. On ne plante pas encore les arbres de liberté, mais on va les choisir et les marquer dans les forêts, pour le jour où sonnera la délivrance. Les illustrissimes seigneuries des cantons sont seules à ne pas s'émouvoir. On envoie des plénipotentiaires à Bastadl pour (pie la sentence d'incorporation soit revisée. Les délégués suisses s'y retrouvent en présence de Bonaparte qui leur répond : « Trop tard ! »

ED. SECUETAN

Surviennent la paixavec l'Autriche et le traité de Campo-Formio dont les articles secrets substituent la France à lotis 1rs droits du princeévêque de Bàle sur la prévôté de Moûtier-Grandval, le pays d'Erguel, la mairie d'Orvin, la seigneurie de Diesse el la Neuveville. Quoi qu'on en dise, c'esl une atteinte directe à la neutralité helvétique, dans laquelle ces pays soûl compris, lui décembre 17U7, le général Saint-

, Cyr, détaché de l'armée du Rhin, occupe avec ses troupes les (erres épiseopales et pousse ses ;iv;ml-postes jus-

que devant Buren. Berne, dores el déjà, est rejetée derrière l'Aar el la Thièle el le Jura esl ouvert.

Au surplus, les convoitises du directoire français sont suffisamment connues à Berne. Il est le continuateur du comité de salut public qui s'est donné pour tâche de conquérir les « limites naturelles » de la Gaule, c'est-àdire la rive gauche du Rhin jusqu'à la mer el la frontière des Alpes jusqu'à la Méditerranée, avec domination sur l'Italie el, tout autour de la France, comme une ceinture de petites républiques vassales, la république Batave, la Cisalpine, l'Helvétie. Tout cela était officiellement proclamé. Dans un mémoire public, Lareveillère avait ainsi résumé le plan directorial : « Unir la Hollande, la France, l'Helvétie, la Cisalpine, la Ligurie par une contiguïté ininterrompue de territoires... pépinières d excellents soldais el de positions formidables. » En même temps que, suus prétexte d'affranchissement, on liait ces pays et ces peuples aux destins de la république, on leur prenait les millions nécessaires a la guerre contre l'Angleterre qu'on prétendait réduire a l'obligation de reconnaître ce bouleversement territorial.

le royale fpani idier suisse (1810-1822).

l'armée suisse !.">.".

Pour tenir militairement l'Italie, il fallait, de toute nécessité, tenir

la Suisse cl 1rs grandes roules à travers les Alpes. Traversant la Suisse pour aller au congrès qui siégeait à Rastadt, Bonaparte s'en était informé. Et, comme en passant, il avait pris des renseignements sur le trésor de Berne et les autres richesses du pays, affichant au surplus sou hostilité pour les oligarchies, insistant sur l'urgence de délivrer le pays de Yaud du joug patricien, banquetant à Bàle avec les chefs avoués du parti avancé. Il n'avait fait que loucher barre à Rastadt et, à peine rentre'' à Paris, il avait dîné chez Reubell, avec Berthier, son chef d'état-major, Ochs et Laharpe. Au dessert, on avait débattu quelle serait la façon la plus expéditive d'envahir la Suisse.

A Berne, on avait su tout cela. Les deux plénipotentiaires de Leurs Excellences, Tillier el Mutach, étaient allés à Paris pour fournir au directoire des explications sur les faits et gestes de l'ambassadeur d'Angleterre, accusé, non à tort, d'intrigues avec l'émigration el dont la France axait requis le renvoi. Ils devaient déclarer, en outre, que le sénat de Berne n'avait pas de plus incessante préoccupation que de vivre en bonne harmonie avec la France républicaine. Ils n'avaient pas été reçus. Ils avaient été journellement bafoués, injuriés par la presse officieuse. Talleyrand leur avait bien dit qu'ils ne devaient pas faire attention « à toutes les cochonneries publiées par les papiers publics », mais en même temps il leur avait donné le conseil de partir du jour au lendemain. Et quand ils avaient quitté Paris, les journaux du directoire avaient annoncé que les ambassadeurs de Berne avaient été chassés.

Après cela, les réclamations et les notes diplomatiques étaient tombées comme une pluie à Berne et à Zurich où siégeait le Vorort. Le doux Bâcher, l'ancien secrétaire de Barthélémy, avait été rappelé brusquement tic l'ambassade de Bàle et remplacé par Mengaud. Le langage dont cet agent de propagande révolutionnaire va se servir pour ses communications devient plus amer, plus agressif, plus insolent de jour en jour. Pendant que Mengaud l'ait de l'agitation à Bàle, Félix Desportes à Genève et Mangourit à Saint-Maurice se mettent en relations avec les comités révolutionnaires de Vaud. Les griefs ne manquaient pas à ces agents provocateurs. Evidemment, les sympathies du patricial de Berne allaient aux émigrés encore que, sous la pression des notes françaises, on les expulsait par centaines.

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Mais quand il n'y en avait plus, il y en avait encore. Aux émigrés royalistes axaient succédé les victimes du coup dClat du 18 fructidor, f.arnot entre autres, de bons républicains ceux-là, niais plus détestés du directoire que les royalistes, parce qu'ils étaient plus influents et plus dangereux. Mengaud les appelait des criminels d'état et exigeait qu'ils lussent livrés à la France comme des malfaiteurs.

Bref, il avait suffi d'ouvrir les yeux pour reconnaître que le directoire cherchait une querelle, lorsqu'à la fin de décembre arriva en Suisse l'arrêté directorial prenant sous sa protection les Vaudois qui s'adresseraient à la république française pour être réintégrés dans leurs droits. Déjà le '21 décembre, le général de Gingins, en mission à Lausanne, avait avisé le sénat de Heine que plus de six mille hommes étaient attendus dans le pays de (iex et que de Tories concentrations de troupes étaient signalées à Grenoble et à Lyon.

Suit le vorort à Zurich, soit le gouvernement de Berne avaient donc été de toutes manières avertis et, dés lors, il n'y avait pas deux politiques à suivre il fallait ou bien enlever au directoire tout prétexte à intervention en affranchissant les pays sujets et en démocratisant les institutions, ou bien, si on voulait résister, se préparer sérieusement à la guerre. Ni la diète, ni Berne ne surent se déterminer en temps utile.

En vérité, le lien Fédéral était si déplorablement relâché qu'avant même l'entrée de l'ennemi, il n'y avait plus de confédération. La querelle entre Berne et Vaud était considérée par les gouvernements confédérés comme une affaire purement cantonale ; les mêmes cantons qui traitaient leurs sujets plus durement que Berne les siens blâmaient le sénat bernois de ne pas se montrer plus condescendant pour les réclamations des patriotes du Léman. C'était un excellent prétexte pour ne pas lui porter secours. Et, en l'ait, on ne lui en fournil aucun.

Le I lévrier le général Ménard a déjà dépassé Lausanne - Zurich annonce à ses représentants, qui siègent à Berne an conseil de guerre, qu'il n'enverra pas de troupes de secours, et le conseiller Wyss répond que ce relus, contraire aux traités, le plonge dans la consternation. Alors on se ravise et le haut état de Zurich, le pays de Waldmann, envoie H Ht hommes I Sept cantons sur treize s'exécutent de mauvaise grâce. Zurich. I.uceine, Tri, Sehvvyt/, Interwald, (îlaris, St-Gall, imis ensemble lèvent ITiin hommes. Fribourg, directement

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menacé parce qu'il est sur la rouit' de l'invasion, a pompeusement annoncé vouloir lever 3000 hommes; en réalité, il en fourni 1200, el c'est Berne <|ui enverra à Fribourg deux bataillons de renfort ! Soleure, qui est dans la même situation que Fribourg, lève 201)0 hommes : ils capituleront après un semblant de résistance. Les contingents des cantons qui ne sont pas directement el immédiatement touchés par la guerre ne brûleront pas une cartouche quand Berne succombe. La plupart se retirent avant la bataille. Aucun ne prend part à la lutte. Les 1590 hoinmes d'Uri, de Schwytz et de Glaris, postés entre Berne et Worb, en plein champ de bataille, désertent le combat le 5 mars, à huit heures du matin, quand la division du général Graffenried, battue dans la nuit sur la Singine, fuit en débandade sur Berne, et au moment précis où l'adjudant général Weber reforme la colonne qui refoulera l'ennemi sur la rive gauche.

Berne elle-même n'a l'ait qu'un demi-effort. Après la défection de Vaud, elle pouvait encore mettre sur pied 35000 hommes d'élite et de landwehr. On avait eu le temps de les mobiliser, de les exercer à la guerre, de les discipliner, de former les états-majors, d'équiper, de munitionner cette petite année. File pouvait faire ferme et fournilune belle résistance aux 40000 hommes de Schauenbourg et de Brune, surtout avant qu'ils eussent opéré leur jonction. La veille de Neueneck, il n'y avait pas plus de 25000 Bernois sous les armes. Honneur aux 2500 combattants qui fournirent la charge finale, au millier d'officiers et de soldats qui entourèrent le vieil avoyer de Steiger au (irauholz, aux braves qui tombèrent à Langnau! — Mais, sauf dans celte élite, la volonté de résister n'était sérieusement nulle part. File avait été paralysée, dans les états-majors et dans les troupes, par les hésitations du gouvernement dont les dissensions intestines étaient connues et avaient démoralisé profondément, avant le combat, les deux tiers de l'armée. Les récits des contemporains sont écrasants. Avant d'avoir pris le contact avec l'ennemi, l'armée était décomposée par l'indiscipline et par l'ivresse.

Oui, ce fut bien un effondrement, politique et militaire. Le système des contingents et des appels au secours, incapable de créer l'unité du commandement et d'asseoir une responsabilité, avait eu ses jours de gloire dans l'époque héroïque où, luttant pour leur indépendance el se sentant solidaires, les cantons avaient observé la foi donnée, où le 8 un

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pour ions, tous pour un ». avait été une condition d'existence et une vérité morale qui pénétrail l'âme de ions les confédérés. Mais les circonstances avaient changé. Les cantons ne se croyaient pas directement menacés et il n'y avait pas d'esprit national qui donnât à Ions les Suisses le sentiment et la conscience île l'unité de la patrie. On avait tout lait pour en empêcher l'éclosion. Quelque vingt ans auparavant, un petit groupe de patriotes, réunis dans la «société helvétique)) avaient demandé àï la diète qu'on se préoccupât de créer une armée suisse. On s'était bien gardé de suivre à leur pétition.

I.e système [des contingents s'esl montré radicalement impuissant à la lin du siècle dernier. Mais la leçon n'a pas porté Ions ses fruits. Pendant trois quarts de siècle encore, le peuple suisse, malgré un sérieux et incontestable réveil de l'esprit national, traînera ses institutions militaires dans la vieille ornière. Et aujourd'hui, elles n'en sont pas entièrement sorties. Des anciennes alliances fédérales, détruites en 1798 par les baïonnettes françaises, il n'est demeuré qu'une seule chose, celle précisément qu'il eût fallu réformer avant toutes les autres : le système des contingents.

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