PREFACE
Les études que je livre au public m'ont été inspirées par le désir de fixer son attention sur une série de questions d'une solution aussi importante que difficile ; questions qui s'imposent, au premier chef, à toute société pénétrée du sentiment de conservation pour elle-même et de ses devoirs envers ceux de ses membres atteints ou menacés d'infirmités physiques, intellectuelles ou morales.
J'ai choisi la Suisse, dont j'ai vu fonctionner les institutions, pour premier sujet de ces études; mais j'ai l'intention d'exposer successivement ce que j'ai observé dans d'autres contrées de l'Eu-
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rope, qui ont réalisé déjà d'importantes réformes sociales et qui s'efforcent de les perfectionner chaque jour.
La Suisse offre les éléments d'études les plus variés : les institutions qui régissent ce pays ont laissé subsister certaines traditions remontant jusqu'à des époques reculées, elles ont permis en même temps l'introduction et le perfectionnement des doctrines, des systèmes qui se sont produits dans les autres pays de l'ancien et du nouveau-monde. Les 25 états, cantons ou demi-cantons, qui constituent la Confédération suisse, ont chacun une autonomie sous l'influence de laquelle les législations, les coutumes, les mœurs se sont établies et développées en pleine liberté ; sans doute ce fractionnement a ses inconvénients, à certains points de vue politiques, mais là n'est point la question; il s'opère d'ailleurs, en ce moment même, une évolution qui fera disparaître les anomalies regrettables, sans compromettre les principes communs à tout le pays.
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Toujours est-il que cette contrée, d'une étendue restreinte, présente le tableau des institutions les plus essentielles qui fonctionnent ou ont fonctionné chez les différents peuples.
La Suisse est donc un terrain essentiellement favorable pour des études médico-sociales.
Une considération augmente l'intérêt des observations à faire dans ce pays : c'est la sincérité , la bonne foi, apportées par les hommes chargés d'une fonction, d'une mission quelconque, le naturel, la simplicité même avec lesquels tout est soumis à l'examen de tous. Nulle part on ne trouve cet apparat, ce luxe d'exhibition, cet orgueil qui, dans d'autres contrées, choquent et embarrassent celui qui veut étudier simplement, sérieusement.
11 y a là, on le reconnaît bien vite, un témoignage de mœurs publiques et privées formées de longue date sous l'influence de la liberté, dans un milieu où la nature se montre sous des aspects grandioses , mais aussi avec des âpretés qui font sentir à tous le prix et la
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nécessité du travail ; là aussi la solidarité est mieux comprise, elle s'impose même ; l'esprit d'association fait entreprendre et conduire à bonne fin des œuvres dont l'enfantement, toujours laborieux, n'aboutit, trop souvent, dans de plus grands pays, qu'à des résultats insuffisants.
La Suisse, en un mot, est une nation pratique par excellence; les hautes conceptions de Tesprit ne lui font pas défaut, elle a fourni des illustrations de tous les ordres ; mais elle possède en outre cette inappréciable qualité, sans laquelle rien d'utile ni de durable ne peut être exécuté : le bon sens.
Je ne serai pas suspecté de vouloir médire des grandes nations, j'ai un attachement trop pieux pour la France, ma chère patrie, aujourd'hui encore, soumise aux plus cruelles épreuves, et restant pleine de vitalité, fidèle aux grands principes que la première elle a proclamés ; mais je tiens à constater que, pendant les luttes soit intestines, soit extérieures, dans lesquelles ce qu'on appelle les grands états de l'Europe ont
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été maintenus, depuis un certain nombre d'années, les petits états comme la Suisse, la Belgique, la Hollande, exempts de ces troubles, ont employé une bonne partie de leur activité à perfectionner des éléments importants de leur organisme social; j'ai assisté de près à cette marcbe dans le progrès, je l'ai observée et étudiée avec soin, et c'est le résumé d'une partie de ces études que je livre au public.
D'" Louis Laussedat.
Bruselles, novembre 1874
Nulle contrée n a été préconisée autant et aussi justement que la Suisse ; il serait difficile, en effet, de trouver, sur un territoire de même étendue, la réunion de tant de merveilles de la nature et, empressons-nous d'ajouter, d'oeuvres accusant mieux la puissance de l'intelligence humaine, d'institutions révélant plus manifestement les progrès d'une nation aux frontières restreintes, mais grande par les principes qui la dirigent. On comprend que, loin de se lasser, l'ardeur à visiter ce magnifique pays aille toujours croissant ; plus on l'a vu , mieux on l'a observé, plus on est entraîné à le revoir, à l'admirer encore !
Certains admirateurs , reconnaissons-le, obéissent
plus particulièrement peut-être, en allant en Suisse, à un besoin de pouvoir dire qu'ils ont parcouru un pays dont on parle partout ; nous avons rencontré, dans nos excursions , plusieurs de ces visiteurs qui semblent munis d'une admiration toute faite, etqui, s'ils n'avaient en mains le guide indispensable, ne sauraient ni voir, ni comprendre.
Rien de plus comique que d'observer ces sortes de touristes traversant un lac, gravissant une montagne, passant devant les sites les plus ravissants, et, les yeux incessamment fixés sur leur guide, ne paraissant avoir d'autre souci que celui d'apprendre par cœur les descriptions de lieux qu'ils devraient être impatients de contempler.
Nous ne voulons pas médire des guides, leur utilité est incontestable, ils rendent des services réels ; mais nous pensons qu'on devrait les consulter, surtout avant de se mettre en voyage, afin de se tracer un itinéraire bien conçu, ou bien le matin de chaque départ du lieu visité vers ceux qu'on se propose de parcourir dans la journée, et sur lesquels on aurait ainsi les indications essentielles.
Employés ainsi, les guides peuvent suffire, à la rigueur, au touriste intellii^ent, à Tliomme du monde,
se promenant à travers la Suisse pour la considérer dans son ensemble majestueux, dans ses détails pleins de variétés et de charmes.
Mais il est des visiteurs qui, admirateurs, eux aussi, des beautés de la nature, ne se bornent pas à observer un pays à la surface, et portent en eux d'autres pensées encore que celle de contempler des merveilles ; ceux-ci entreverront bientôt le vaste champ d études que présentent ces contrées remarquables par leur aspect, mais riches aussi de ressources scientifiques, d'institutions solides et fécondes, dues au progrès des lumières chez un peuple qui aime et pratique la liberté.
Ce genre de visiteurs demande un guide particulier, contenant des notions sommaires, mais précises, sur ce que chaque lieu offre de plus intéressant et de nature à fixer utilement leur attention spéciale.
Si ce livre-ci ne satisfait pas d'une manière complète à toutes les conditions désirables, il indique au moins et décrit les principaux établissements où fonctionnent d'une manière remarquable des institutions scientifiques et sociales du plus haut intérêt, et il renseigne sur les ressources offertes par la Suisse au point de vue de l'hygiène et de la santé.
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C'est ainsi que je passe en revue l'enseignement et les institutions médicales, les services hospitaliers , les divers établissements d'assistance, publics et privés, les asiles d'aliénés, les prisons, la justice criminelle, le service de santé militaire, les principales stations sanitaires des différents ordres.
Avant de parler des institutions d'enseignement supérieur, il me paraît nécessaire de faire connaître en quelques mots les principes généraux sur lesquels repose Tinstruction en Suisse.
Le gouvernement fédéral qui régit les intérêts nationaux communs à toute la Suisse , n'intervient pas dans les règles et la distribution de l'enseignement ; ce soin est réservé intégralement à chaque état cantonal qui fait les lois spéciales à cet égard.
Les universités et les diverses écoles ne relèvent donc en aucune façon du pouvoir exécutif fédéral.
Une seule institution a été fondée et est entretenue par la Confédération , c'est l'école Polytechnique, le PolytecJmicum, établi à Zurich.
La constitution suisse en vigueur a bien réservé la faculté de créer une université fédérale, mais
cette disposition est restée lettre morte ; pour divers motifs , lopinion générale a continué à en repousser lexécution.
La législation adoptée aujourd'hui dans la grande généralité des cantons, a déclaré Tinstruction primaire obligatoire et gratuite.
Il existe des écoles enfantines dans les communes, mais, bien que gratuites, elles sont facultatives. L'instruction est obligatoire pour les enfants de six à treize ans. Là, l'enseignement, réglé dans un programme, est surveillé par des commissions communales et cantonales.
La liberté de l'enseignement est respectée , mais à la condition que ceux qui enseignent librem^ent, aussi bien que leurs élèves, justifient, sous le contrôle d'inspecteurs cantonaux , que le programme dressé pour les écoles publiques est, pour le moins, rempli par eux.
L'instruction secondaire, a laquelle nul n'est admis qu'après avoir satisfait à des examens où il jrouve qu'il a acquis le degré d'instruction prescrit pour les écoles primaires, forme des études de deux ordres, les unes industrielles et commerciales, les autres classiques : c'est évidemment ce dernier genre d'études que doivent suivre dans les collèges, les jeunes gens se destinant au^ écoles supérieures.
Je dois ajouter qu'ayant leur admission dans les académies ou les universités, les élèves reçoivent un degré plus avancé d'instruction secondaire, en suivant les cours de gymnases où ils doivent obtenir un certificat d'étude correspondant au grade de bachelier ou de candidat en lettres ou en sciences. Les écoles que nous venons d'indiquer varient quelquefois d'appellations dans les divers cantons, mais elles sont instituées et dirigées toutes, à peu près, dans le même esprit. Tel est, en résumé, le mode de préparation pour l'admission aux universités.
LES UNIVERSITES.
Nous parlerons des universités spécialement au point de vue de renseignement médical.
Il n'y a pas et il ne peut y avoir, on le conçoit facilement, une université dans chacun des 22 cantons : jusque dans ces derniers temps, trois universités seules existaient en Suisse, toutes établies dans les cantons où se parle la langue allemande; ces universités sont , par ordre d ancienneté : Bâle , Berne, Zurich; une quatrième vient d'être fondée tout récemment à Genève, dont l'académie ancienne jouissait d'une juste renommée ; mais il manquait à cet établissement, pour prendre le titre d'université, d'avoir une faculté de médecine. Le succès est assuré à cette institution nouvelle qui offre toutes les conditions désirables, et par son personnel enseignant et par les ressources que Genève possède
dans ses hôpitaux, ses collections, ses laboratoires, pour former une éducation médicale complète.
Avant la création de l'université de Genève, les jeunes gens appartenant aux cantons de langue française : Genève, Vaud, Fribourg, NeufcMtel, après avoir fait des études préparatoires auprès des académies de leurs cantons, allaient en France compléter leurs études médicales.
UxNIVERSITE DE BALE.
La plus ancienne université de la Suisse est celle de Bâle; sa fondation remonte au milieu du XV® siècle ; elle compte parmi les professeurs qui ont occupé des chaires, les noms les plus illustres : il suffit de citer Erasme, Mérian, Euler, les Bernouilli ; c'est aussi a cette université que Paracelse, dont le savoir a été tant discuté, a enseigné pendant de longues années. Cet homme extraordinaire, a rendu on ne peut le nier, des services à la médecine ; c'est à lui qu'on doit l'introduction dans la matière médicale de l'opium, du mercure, du soufre, de l'arsenic. Si
Paracelse se fut maintenu sur le terrain de la science il eut laissé un nom honoré ; mais il s'est enlevé toute considération, le jour où il s'est fait charlatan et médecin ambulant.
La bibliothèque de cette université renferme 85,000 volumes et 4,000 manuscrits. Ses cabinets d'histoire naturelle et d'anatomie contiennent des collections et des préparations remontant à des dates fort anciennes. A côté de ces matériaux d'instruction, permettant de constater les progrès et la marche de la science, on remarque divers objets offrant un intérêt de curiosité, notamment une peau d'homme parfaitement tannée ; des préparations nouvelles enrichissent chaque jour le musée scientifique de Baie qui lutte d'émulation avec ceux plus récents des universités de Berne et de Zurich, où l'on trouve particulièrement les produits des travaux modernes.
Les études anatomiques éprouvent des difficultés regrettables à Bâle, la loi ne permettant de disséquer d'autres cadavres que ceux des suicidés et des individus morts en prison; aussi les étudiants de cette université vont, la plupart, suivre les leçons d'anatomie professées à Strasbourg. Cette ancienne et brillante faculté a été arrachée à la France par la guerre, elle est devenue exclusivement allemande,
tous les professeurs français ayant suivi les destinées de la mère-patrie et abandonné leurs chaires ; ils professent aujourd'hui à la nouvelle faculté de médecine établie à Nancy.
Rien ne manquait à Strasbourg pour les études anatomiques : les générations de savants qui s'y sont succédées y avaient accumulé les préparations d'anatomie normale et les pièces les plus remarquables d'anatomie pathologique, spécialement celles qui servent aux études de l'obstétrique, des affections de l'utérus et de ses annexes. Les Allemands ont trouvé, avec ces richesses, des laboratoires de toutes sortes oii s'enseignaient avec tant de distinction l'histologie, la physique, la chimie, l'anatomie comparée. J'ai pu constater et admirer, non sans une douleur profonde, moi français, ces précieux legs de la science ; c'est rendre hommage à la vérité que de rappeler tout ce que l'école française avait fondé et recueilli à Strasbourg, où les étudiants suisses recevaient le meilleur accueil et où le plus grand nombre allaient compléter leurs études anatomiques et obstétricales.
Nous devons signaler une lacune dans l'organisation de l'enseignement médical à Bâle : la poïiclinique n'existe pas à cette université.
La policlinique est une institution qui fonctionne,
22 ÉTUDES MÉDICALEB Eï SOCIALES.
avec un grand profit pour les élèves, à Berne et â Zurich ; on la retrouve dans la plupart des universités allemandes.
Ce mode d'enseignement consiste dans des consultations données aux malades qui se présentent du dehors, subissent même souvent des opérations devant les élèves et rentrent aussitôt après â leur domicile.
Le professeur désigne un certain nombre d élèves, parmi les plus zélés, les plus instruits, qu'il charge de continuer les soins aux malades venus â la policlinique , avec obligation d'en rendre compte au professeur devant les autres élèves réunis.
C'est surtout dans la classe moyenne que se recrute ce genre de malades qui s'offrent d'eux-mêmes à l'observation, et c'est là précisément le motif qui prive l'université de Bâle de ce mode important d'instruction; en effet, les habitants de la classe moyenne, â Bâle, se font soigner chez eux par leur médecin particulier; lorsqu'ils ne sont pas en état de payer les soins médicaux ils appellent les médecins de quartier, institution répondant â celle des bureaux de bienfaisance en France et de médecins des pauvres en Belgique.
En somme, l'ancienne réputation de l'université de Bâle est soutenue avec honneur par des professeurs et des écrivains distingués ; mais le nombre
des étudiants a dû nécessairement diminuer depuis la fondation des universités de Berne et de Zurich, où, il faut le dire, les progrès de la science sont suivis avec toute l'activité désirable.
Le chiffre des étudiants en médecine suivant aujourd'hui les cours de l'université de Baie, ne dépasse guère 70; il est, on le verra, très-inférieur à celui des autres universités de la Suisse.
Bâle possède un journal de médecine rédigé par des hommes de grand mérite ; il est publié en allemand sous le nom de Correspondent Blatt fur Schiveirze Aërde. Un seul autre journal médical, croyons-nous, se publie en Suisse, c'est à Lausanne; celui-ci est en français et a pour titre : Bulletin de la Société médicale de la Suisse Romande. Ce n'est pas que les publications médicales émanées de la Suisse soient rares ; mais parmi leurs auteurs, ceux qui appartiennent aux cantons où l'on parle la langue allemande, font paraître le plus souvent leurs travaux dans les journaux qui se publient en Allemagne, et les médecins des cantons français adressent la plus grande partie de leurs observations à la presse jnédicale de Paris.