C. R. PORTEK
Si le lecteur veut bien prendre une carte du inonde, il trouvera, a l'ouest de l'Europe, une toute petite île détendant partie dans l'Atlantique et partie dans l'Océan crermanique. Elle est si petite, relativement au reste du monde, que sa superficie s'étend à peine sur la 100- partie des terres habitables du globe. Sa population, quoique une des plus denses qui aient été jamais mentionnées, n'est pourtant que la quarantième partie, environ, de celle de la terre. Géographiquement, elle n'est pas située au centre d'un grand continent; sa position est au contraire si insulaire et si isolée, qu'on pourrait croire qu elle a ete désignée par la nature pour rester à part du reste de la planète dont elle ne forme qu'une traction en apparence si iusiguitiante.
Telles sent, pour la Grande-Bretagne, les conditions extérieures et visibles édictées par la nature. Il n'es! pas de situation qui, dans son caractère général, puisse
paraître plus malheureuse et plus ingrate. Pourtant le pays a « franchi la barrière envieuse que lui imposait sa naissance » et s'est élancé d'un tel vol au-dessus de tous les obstacles créés par ses conditions géographiques, qu'il a atteint, dans l'histoire du monde, le rang le plus enviable et le plus envié, peut-être même le plus élevé de tous. Cette situation que M. Gladstone décerne en termes si éloquents à l'ancienne Grèce : « cette place unique, appropriée, distincte dans l'ordre providentiel de l'univers », c'est celle-là même qu'occupe aujourd'hui l'Angleterre. D'autres nations ont pu être aussi grandes en littérature et en philosophie; d'autres pays peuvent avoir des droits égaux, au renom de nourricières des sciences et des arts; d'autres peuples ont pu posséder à un aussi haut degré l'instinct militaire, et acquérir une aussi grande gloire dans l'art de la guerre ; mais quelle autre nation peut être à aussi juste titre digne de : « laisser le noble souvenir de son nom, comme un phare, un signal, sur les rocs de la renommée? »
Si un moderne Rip Van Winkle, s'éveillant après un sommeil de deux cents ans, venait à s'enquérir de ce qu'a pu devenir notre petit groupe d'îles, il exprimerait certainement un grand étonnement, sinon une incrédulité absolue. Voici, en effet, ce qu'on aurait à lui apprendre : D'abord, la population a presque quadruplé, et Londres, la capitale de l'empire, possède, à elle seule, en 1884, un nombre d'habitants égal à celui de toute l'Angleterre dans l'année où Rip Van Winkle s'endormit. De 1801 à 1881, la population de l'Angleterre et du pays de Galles s'est accrue de 200 p. 100, celle de l'Ecosse de près de 150 p. 100; cette population plus nombreuse semble tout aussi prospère, et jouit d'une aisance tout aussi grande que l'ancienne ; tandis que matériellement son bien-être s'est amélioré à tous les points de vue; mais l'émerveillement du dormeur ne s'arrêterait pas là. 11 y a deux cents ans l'Angleterre était déjà entrée dans la carrière fructueuse de la colonisation. Elle possédait ces territoires devenus maintenant les
États-Unis, dont on évaluait alors la population à 80, 000 âmes, et qui comptent aujourd'hui 00 millions d'habitants principalement de race anglo-saxonne. L'Angleterre possédai! en outre d'autres possessions au nombre de dix-sept, qui toutes, à part trois, avaient été acquisespar colonisation. Mais il n'avait été presque rien fait encore pour leur peuplement, elle plusgrand nombre d'entre elles étaient le domaine sauvage et désert d'aborigènes ou de féroces carnassiers.
Parmi les phénomènes remarquables de l'histoire de l'Angleterre pendant le dernier siècle, deux peuvent être à bon droit signalés. Le premier, c'est que l'Angleterre a trouvé moyen, par la plus coupable bévue, de perdre ses colonies américaines, qui depuis se sont développées de telle sorte qu'elles sont devenues la plus puissante et la plus prospère des Républiques modernes. Aujourd'hui les Etats- Unis sont les pourvoyeurs de leur ancienne mère patrie pour une grande partie de ses consommations alimentaires; par ce moyen et d'autres encore, ils sont arrivés à un degré de considération et d'importance qui leur était inconnu sous la domination britannique.
Le second phénomène, c'est que les dix-sept colonies possédées par l'Angleterre avant 1700 se sont multipliées au point d'atteindre aujourd'hui le nombre de 55.
Ce ne sont pas seulement les vastes ramifications de l'Empire colonial anglais qui peuvent exciter la surprise. L'accroissement étonnant de sa population et de ses richesses inspire encore une admiration plus profonde. Depuis 1700 tout le continent australien a été placé sous l'autorité de l'Angleterre, en commençant par la .Nouvelle- Galles du Sud en 1787, et en finissant par les îles Fidji, en 1874. Ces territoires, qui n'étaient peuplés à la première de ces dates que d'une poignée d'aborigènes, ont acquis, en un espace de temps incroyablement court, une population européenne d'environ 4 millions d'habitants dont la prospérité est telle dans leurs nouveaux foyers, que leur richesse individuelle dépasse en moyenne celle de n'importe quel autre peuple sur la surface de la terre.
L'Inde tout entière, occupée d'abord très partiellement en 1625, par la compagnie des Indes orientales, est placée maintenant sous l'autorité britannique, avec une superficie de 1 million 1/2 de milles carrés, et une population très dense de 250 millions d'habitants ; le Canada, avec son aire plus considérable encore de près de 3 millions 1 /2 de milles carrés, conquis sur la France, partie en 1759, et partie en 1763, est devenu une portion intégrante de l'Empire britannique; ne disons rien de nos possessions d'Afrique, qui dépassent en superficie les îles Britanniques ellesmêmes, dans la proportion de 3 à 1.
En résumé, on trouve que ce petit groupe d'îles possède, en l'an 1884, un Empire dont l'étendue dépasse 8 millions 1/2 de milles carrés, ou environ 72 fois sa propre superficie, et contenant une population égale àprèsde neuf fois la sienne propre, et que, enfin, pour se servir des paroles du docteur Kolb (1), « l'Angleterre a étendu sa domination dans toutes les parties du monde jusqu'à dépasser l'ancien Empire romain aussi bien en superficie qu'en population » et que, en ce qui concerne le développement industriel et commercial et les richesses, l'Empire britannique n'a et n'a jamais eu d'égal.
M;iis il y a encore d'autres phénomènes politiques et matériels, de nature à frapper l'imagination et à faire naître l'admiration de notre Rip Van Winkle supposé. Car il s'apercevrait que l'Angleterre, bien différente du vieil Empire romain, ne gouverne pas ses possessions coloniales avec une baguette de fer, et ne les force pas à lui payer tribut pour diminuer les charges de ses propres citoyens, mais que, au contraire, ses possessions sont généralement unies à la mère patrie par des liens bien plus légers et bien plus puissants; qu'elles sont presque toutes admises à jouir du self-goveriiinent, qu'elles font leurs propres lois et décrètent leurs propres institutions; qu'elles ne sont pas même appelées à contribuer à l'entretien dune armée et d'une
i Progrès des nations. Édition anglaise, page ITT.
marine, qui sont constituées, cependant, en grande partie en vue de leur propre sécurité; que, même dans l'Inde, cm elle gouverne un mélange de races étrangères par leurs traditions, leurs religions, etbien d'autres in 11 ne nées encore, l'Angleterre s'en remet, pour le maintien de sa domination, aux services que rend son gouvernement, et ne s'appuie, au milieu de cette immense population, que sur une poignée, pour ainsi dire, de sespropres soldats.
L'immensité de la superficie et de la population de l'Empire britannique n'est pas plus digne de remarque que l'extrême diversité des races et des langages qu'il embrasse. Jamais aucun empire des temps anciens ou modernes n'a été aussi polyglotte. Dans l'Inde seule, nous gouvernons 250 millions de sujets, parlant environ quatre-vingt-sept langages différents et comprenant une grande variété de races. En tête figurent 82 millions 12 d'habitants parlant l'hindoustani. Puis, viennent 39 millions parlant la langue du Bengale; 17 millions le telugu; 17 millions le mahratte; 16 millions le punjabi ; 13 millions le tamil ; 9 millions 1/2 le guzrati ; 8 millions 1/2 le canarèse; et ainsi de suite, en suivant une échelle décroissante jusqu'aux races comme les Lepcha, les Rurumba, les Rhampti, et les Singpo, ayant une si faible population qu'elles ne comptent chacune pas môme cinq mille âmes. 11 est à remarquer aussi que, tandis que les Anglais sont la race dominante de l'Inde, ils n'occupent que le 22e rang comme nombre ; le total de la population parlant anglais en 1881 ne s'élevait en effet qu'à 202 920, sur une population native dépassant mille l'ois ce nombre.
La suprématie de l'Angleterre doit toujours être regardée comme presque identifiée avec celle du langage qui porte le nom de langue anglaise.
Quelles que soient les différences d'opinion qui puissent se faire jour sur d'autres points, il est à peine possible de concevoir l'Angleterre et sa nombreuse famille de colonies en désaccord sur son droit à être acceptée par la population parlant anglais, comme le foyer central de ses lois, de sa
science, de sa richesse et de son commerce. Et si la suprématie de l'Angleterre se mesure à cet étalon, on verra qu'elle est aussi indiscutable qu'en toute autre matière.
En 1801 la langue anglaise n'était parlée que par 21 millions d'hommes, 14 millions 1/2 d'entre eux habitaient le Royaume-Uni. En 1884, 100 millions d'hommes, au moins, reconnaissent l'anglais comme leur langue maternelle, sur lesquels 37 millions résident dans la mère
patrie.
Dans l'intervalle, la population parlant anglais s'est accrue à l'intérieur du Royaume-Uni de 21 millions d'âmes, tandis que la population parlant anglais, en dehors de ce royaume, s'est augmentée de 65 millions d'âmes et plus. Prenons les sept principales langues européennes comme points de comparaison, nous voyons que, de 1801 à 1884, toute la population parlant français, y compris les colonies, etc., s'est augmentée de 16 millions d'âmes; la population parlant allemand, de39 millions; les populations parlant italien et espagnol, chacune de 15 millions ; le russe a gagné 36 millions d'âmes, et le portugais 5 millions, tandis que l'anglais, par lui-même, ses branches et ses tributaires, en a gagné 79 millions. En d'autres termes, si nous représentons par 100 le nombre total des hommes parlant ces sept langues, l'anglais ne contribuait à ce chiffre, en 1801, que pour une partie aliquote de 12,9; le français, 19,6, l'Allemand 18,4, l'espagnol 16, et le russe 18,9! Mais en 1884, l'anglais est représenté par 27,1, le français seulement par 13,0, l'allemand 18,6, l'espagnol 11,4, le russe 18,3. —Ces chiffres prouvent nettement que, au commencement de ce siècle, l'Angleterre, en ce qui concerne l'universalité et la domination du langage, n'occupait que le 5e rang parmi les nations du monde ; tandis que, en 1884, la population parlant anglaisestdevenue
bien supérieure à n'importe quelle autre.
On fait souvent des comparaisons entre l'Empire britannique et les plus grands empires des temps modernes. Mais ces comparaisons manquent de justesse parce que leurs
2't SUPRÉMATIE DE L'ANGLETERRE.
éléments sont trop dissemblables. L'Empire de L'Angleterre embrasse à la luis plus de superficie terrestre et plus de population qu'on n'en connaissaitau temps de l'ancienne Grèce el de Rome. Des contrées qui, réunies, embrasseraient une étendue plus grande que deux l'ois l'Europe, reconnaissent maintenant l'autorité de la Grande-Bretagne. Ce pays hautement favorisé possède en différentes parties du globe une influence à laquelle l'histoire moderne n'a rien de comparable. El cette autorité ne tient pas à la crainte de la coercition, ou à la terreur qu'inspirent d'invincibles armées, ni à la supériorité de ses armes. Absolument et relativement, la Grande-Bretagne a l'une des plus petites armées de toutes les nations de l'Europe, en exceptant, bien entendu, quelques puissances de troisième ordre. Relativement à la population, l'armée britannique n'a pas gardé l'égalité proportionnelle avec celles des autres nations. En 1881, l'Angleterre n'avait sur pied que 54 soldats par dix mille habitants, tandis que la France en avait jusqu'à 131, l'Allemagne 99, la Russie 1 11, l'Autriche 72, l'Italie 134 et la Belgique 84. Aussi, malgré l'immense Empire qu'elle doit sauvegarder, et la valeur extraordinaire de ses richesses et de son commerce, l'Angleterre ne possède en ce moment, relativement à sa population, qu'une armée très peu considérable. Sans aucun doute, si ce fait enseigne une leçon, c'est que l'influence et l'autorité ne dépendent pas nécessairement des seuls bataillons en armes; el qu'il y a une puissance morale inhérente au caractère et à la dignité d'un peuple, qui compte bien plus que la valeur des bataillons; or l'Angleterre possède celte puisance à un degré sinon unique, du moins très remarquable.
En outre, que peut-on concevoir de plus capable d'exciter les émotions d'un vrai patriote que la grandeur de nos intérêts maritimes et commerciaux, ayant pour conséquence la prospérité matérielle de noire pays?
11 y a deux cents ans, la bouille était un minéral méprisé, encore peu connu dans les arts et les manufactures, et absolument rejeté comme source de chaleur et de lu-
mière (I). Maintenant il est reconnu comme le plus grand clément de notre richesse nationale; et la production des mines de houille de la Grande-Bretagne seule a passé de 2 on 3 millions de tonnes par année au commencement de ce siècle, à environ 160 millions de tonnes. Un demimillion de mineurs sont employés à l'extraction de la houille, et un nombre supplémentaire de près de trois millions d âmes, c'est-à-dire une population presque égale à toute celle de l'Angleterre en 1550, dépend de leur travail. Enfin que peut-on citer de plus remarquable dans l'histoire des nations, que l'accroissement de la marine marchande de l'Angleterre? Dans le cours du siècle actuel, notre flotte a quadruplé comme tonnage, et a bien plus que quadruplé comme efficacité. Le tonnage à vapeur du Royaume-Uni dépasse en ce moment celui de toutes les autres nations du monde réunies, et continue à s'accroître rapidement, d'année en année. En fait, l'Angleterre exécute à elle seule la moitié des transports commerciaux du monde entier.
11 n'est pas utile que nous parlions du développement des chemins de fer et des télégraphes, ni de l'invention de la locomotive, du gaz d'éclairage, de la lumière électrique, parce que ce sont des perfectionnements que l'Angleterre et les autres nations possèdent en commun. Mais on reconnaîtra, comme le résultat principal de ce que nous avons signalé plus haut du développement des ressources minérales et maritimes, qu'elle est devenue « l'atelier du monde », et qu'elle exporte et importe une quantité de marchandises plus grande que toute autre nation; que le montant de ses exportations par tête d'habitant est d'environ deux fois celui de la France ou de l'Allemagne, près de trois fois celui des Etats-Unis, sept fois celui delà Russie, i-l environ cinq fois celui de l'Empire d'Autriche; qu'elle file et tisse pour l'humanité presque entière, que pour les
(ij Quand on apporta pour la première fois de la houille dans Londres, le peuple refusa d'au faire usage en raison de ses ellels sur l'atmosphère.
fers, sa fabrication et son exportation dépassent en volume cl en importance celles de toutes les antres nations réunies,
en exceptant les Etats-Unis; et que, comme corollaire, ses citoyens en général sont en mesure de se procurer les pins liants salaires, et le plus; ample confort, avec moins d'heures de travail, que ceux de n'importe quelle antre nation moderne.
Quand le lecteur aura complètement embrassé et compris les remarquables phénomènes que nous venons de signaler, il sera amené probablement à poser les trois questions suivantes :
ln Quelles ont été les causes de cet accroissement remarquable d'empire, d'industrie et de commerce?
2° Les autres nations du monde ont-elles marché aussi vite que nous dans la voie du progrès, et sinon, pourquoi? Quelle cause peut les empêcher de nous rejoindre et même de nous dépasser dans l'avenir?
3° Ëst-il possible que le progrès qui a signalé jusqu'ici la carrière de l'Angleterre soit destiné à continuer; et si non, à quel moment et de quelle manière la suprématie de l'Angleterre commencera-t-elle à décliner?
Les pages suivantes ont été écrites dans l'intention d'étudier et autant que possible de résoudre ce triple problème. Mais, avant d'entreprendre l'examen des détails du sujet, on peut faire observer ici, en ternies plus généraux, que la suprématie de l'Angleterre ne peut être attribuée à une cause unique ni expliquée par uneseule considération. Elle est le produit de bien des influences diverses, les unes très apparentes et très proches, les autres mystérieuses et éloignées; mais toutes sont nécessaires pour expliquer suffisamment le résultat auquel elles ont contribué par ellesmêmes el par leur réunion. Ce n'est pas seulement l'histoire de l'Angleterre, comme l'histoire est ordinairement écrite, qui peut nous faire comprendre clairement les causes qui ont déterminé et affirmé notre suprématie nationale. Cette suprématie est l'œuvre d'inlluenees qui ont un caractère scientifique plusou moins prononcé. Elle tient aux circons
lances géologiques et minéralogiques qui ont donné leur valeur à nos ressources minérales; à des conditions de climat, de température, etc., qui sont du ressort delà science appelée géographie physique; à des considérations de race, qui sont du domaine de l'ethnographie; à des appréciations géographiques sur notre situation relativement aux autres pays, et particulièrement relativement à la mer; et enfin à dos conditions hyétographiques d'humidité déterminées par la chute des pluies. Cependant toutes ces considérations, toutes grandes et importantes qu'elles soient, n'épuisent pas entièrement le nombre des influences qui ont fait l'Angleterre ce qu'elle est.
Beaucoup d'autres qui appartiennent plus particulièrement au domaine de l'économie politique ont produit, chacune poursapart,un certain effet. Parexemple, desidées justes sur les impôts et les finances, la liberté d'agir et de contracter; la non-intervention de l'Etat; la sécurité de la propriété; l'absence de monopoles ; l'importation libre des matières premières nécessaires aux manufactures, et l'absence complète de restrictions sur les exportations; voilà quelques-uns des plus apparents parmi les facteurs nombreux à l'aide desquels la « science appelée parfois maudite » mesure la capacité de progrès et de développement d'une nation.
11 est extrêmement important que nous nous efforcions de reconnaître le caractère des dangers qui ont assailli, et qui enfin ont abattu les autres nations arrivées autrefois ou naguère au point élevé de puissance que l'Angleterre a atteint aujourd'bui. Jamais aucune nation n'a été si sûrement en possession des éléments essentiels d'une prospérité et d'une gloire continues, que son avenir fût h l'abri de vicissitudes et de dangers prévus ou imprévus. Il ne serait pas sage d'accepter une opinion trop optimiste en ce qui concerne l'avenir de l'Angleterre, et de supposer qu'elle soit garantie par quelque immunité mystérieuse, inconnue aux autres nations, des chances d'une décadence finale. .Mais il n'y a pas de motif pour que cette décadence,
si elle doit nous atteindre tôt ou tard, ne soit pas entravée par la connaissance, en temps utile, des voies par lesquelles elle peut nous assaillir. Gomme la suprématie de l'Angleterre ne s'appuie pas sur une cause unique, il n'est pas probable qu'elle soit détruite ou même sérieusement mise en péril par une influence unique, quelles que soient son énergie et sa puissance. Beaucoup d'Anglais admettent que le soleil de d'Angleterre se couchera quand ses mines de charbon seront assez épuisées pour qu'on soit obligé d'aller chercher ce combustible à plus de 4 000 pieds de profondeur. Mais il ne faut pas oublier que Garthage était grande par son commerce, la Pbénicie par sa suprématie maritime, la Grèce par la littérature et les arts, Rome par son prestige civil et militaire, sans posséder la houille, ce soutien moderne du rang et de la puissance. Ce n'est pas le charbon qui donna à Anvers, au milieu du xvie siècle, sa grande renommée industrielle et maritime. Ce n'est pas l'épuisement de ses ressources minérales qui réduisit l'Espagne, devenue la plus grande puissance de l'Europe, maîtresse d'un empire égal à celui de Charmagne, et plus grand que celui de Napoléon, à la situation politique relativement insignifiante qu'elle occupe aujourd'hui. Ce n'est pas le charbon qui donna à Gènes, Livourne, Venise et Florence la splendeur qu'elles atteignirent dans le xiue siècle; et ce ne fut pas la disparition de ce combustible qui causa leur déclin. C'est sans le secours de la houille que l'Angleterre s'éleva pendant le règne d'Elisabeth à une hauteur de gloire et de puissance que, depuis, elle n'a jamais atteinte. Les causes du déclin d'un peuple doivent être cherchées clans des influences d'une tout autre nature.
Bien des nations ont atteint la suprématie, et beaucoup plus encore l'ont perdue par suite d'agressions militaires. Si l'on tient compte de l'expansion de l'empire anglais sur tout le globe, ce danger n'est pas absolument imaginaire. D'autres États, encore, ont perdu leur prééminence en raison de leur opulence excessive et des \iees que
cette richesse avait engendrés. Le caractère anglais n'a pas de tendance à tomber dans cette ornière ; cependant l'extrême richesse de l'Angleterre pourrait peut-être devenir une cause de faiblesse, en môme temps qu'elle est une source d'énorme puissance.
D'autres États encore, ayant atteint autrefois une grande renommée, Venise par exemple, ont perdu le sceptre de la puissance par suite du détournement des courants commerciaux vers d'autres horizons. La position insulaire de l'Angleterre et le libre accès dans tous les ports du monde la garderont longtemps sans doute contre ce danger. Ce même « Sillon d'argent » qui en fait une île est aussi sa plus sûre protection contre le risque de ces invasions qui ont si souvent amené le démembrement et la ruine d'Etats n'ayant pas une aussi heureuse position maritime. C'est un système commercial suranné qui est maintenant, plus que jamais, la cause la plus probable de décrépitude nationale. Or, encore de ce côté, l'Angleterre n'a rien à redouter. Elle a vu distinctement, depuis longtemps déjà, Terreur qu'elle commettait par la pratique soit du système mercantile ou égoïste, soit du système de la réciprocité ; et tous les changements économiques opérés pendant ces derniers temps dans sa législation fiscale ont été dirigés invariablement vers la suppression de toute restriction commerciale.
En dernier lieu, quelques Etats autrefois très prospères ont eu le malheur, la Hollande par exemple, de plier et enfin de succomber sous le poids d'un système fiscal épuisant. L'Angleterre n'est assurément pas entièrement exempte de tout danger de ce chef. Il y a eu un mouvement continu vers l'accroissement des charges fiscales, à ce point qu'il n'est peut-être pas dans le monde entier une nation plus lourdement taxée; mais, d'autre part, i! n esl peut-être pas d'autre nation dont les taxes soient aussi minimes relativement à son revenu, si bien que, si nous pouvons maintenir notre revenu actuel, nous pouvons laisser sommeiller toute appréhension sur ce point.
D'après ce qui précède, il esl évident que L'Angleterre, différant on cela île tant d'autres Dations illustres qui l'ont |.ncr. 1er, ne tire passa suprématie d'une source unique. Mais si les sources de cette suprématie sont nombreuses, les dangers qui la menacent ne le sont pas moins. Nous essayerons, à mesure que noire travail avancera, de mesurer loyalement ces dangers, sans passion alarmiste, mais avec la résolution de les exposer sans les atténuer ni les voiler, là même où ils sont le plus menaçants.
CHAPITHE II
La division du travail, la multiplication des ails de la paix, qui n'est pas autre chose qu'une grande liberté pour chaque homme de choisir son travail suivant ses facultés, de gagner sa vie par le métier qui lui rapporte le plus, tout cela remplit l'État de travailleurs utiles et heureux. Ces travailleurs, créant la demande par la tentation même de leurs produits, sont rapidement et sûrement rémunérés par une bonne vente. Et c'est ainsi que le travail remplace avantageusement la police et les dix commandements.
Emerson.
En thèse générale, on peut affirmer hardiment que la nation qui possède l'industrie la plus variée a des chances, toutes choses égales d'ailleurs, pour être la plus prospère, La plus puissante et la plus satisfaite. L'agriculture, quoique la première et la plus essentielle de toutes les professions, est bien loin de fournir les meilleurs résultats au point de vue industriel et commercial. Prenez un pays presque exclusivement agricole comme la Russie, et comparez-le à un autre pays presque exclusivement industriel comme la Belgique, et la comparaison tourne invariablement en faveur du pays industriel. Si encore un pays purement agricole est comparé à un autre, à demi agricole et à demi manufacturier, ce dernier l'emportera sûrement dans la balance. Il y a plusieurs raisons évidentes pour qu'il en soit ainsi. L'homme est un animal sociable, et il ne jouit jamais, dans la retraite et l'isolement de la campagne, de ce grand et libre développement de ses plus hautes facul-
lés que lui procure, dans la \ ie urbaine, la fréquentation de ses semblables. En outre, l'agriculture ne fait appel, en aucune circonstance, à l'exercice de son intelligence au même point que les manufactures. En effet, pour exercer la plupart des métiers, il est nécessaire de se soumettre à une certaine éducation de l'œil, de l'oreille, de la main, ou de l'intelligence, qui varie, bien entendu, suivant le degré et le caractère de l'habileté requise pour réussir dans Temploi ; mais qui, en tout cas, même dans les métiers les moins exigeants, fait ordinairement appel à la manifestation et à l'exercice de qualités intellectuelles plus liantes que la routine du labourage. Ces qualités plus hautes exigées par le travail industriel reçoivent presque toujours, en compensation, une rémunération plus élevée que celle du simple laboureur. Ce rehaussement du prix dr son travail l'ail naître chez l'ouvrier la conscience de sa dignité et de son importance ; il sent qu'il n'est plus simplement une unité sans valeur, qu'il est devenu un des éléments utiles de la communauté, qu'il a des intérêts engagés dans la fortune politique et le bon gouvernement du pays; et, dernière considération qui n'est pas la moindre, que son habileté plus grande lui assure des- moyens plus étendus que ceux du manœuvre ordinaire pour subvenir, non seulement à sa subsistance, mais encore à toutes cedépenses supplémentaires diverses exigées par ses besoins et ses devoirs comme citoyen.
A ce point de vue, il est donc important d'examiner les questions suivantes : l'Angleterre est-elle égale aux autres nations, ou leur est-elle supérieure ? jusqu'où s'étend cette supériorité ? quel est le chiffre de sa population manufacturière et celui de sa population agricole ? l'une de ces populations s'accroît-elle de manière à l'emporter sur l'autre? dans quelle proportion cet accroissement a-t-il lieu absolument d'abord, puis relativement aux autres nations?
On peut résoudre ces questions avec une approximation suffisante en se reportant aux recensements laits a différentes époques. Il n'est plus une Seule nation a\ant les
moindres prétentions à la connaissance des usages civilisés qui ne dresse l'état des diverses occupations de ses habitants. Ces tableaux sont évidemment plus ou moins complets ; mais il n'en est pas de parfaits, et bon nombre d'entre eux laissent beaucoup à désirer. Une des opérations les plus difficiles et les plus délicates que l'enquêteur social soit appelé à entreprendre, c'est d'essayer de tirer un résultat coordonné et régulier des systèmes variés adoptés pour rétablissement et la classification des états de recensement (1).
Une des plus grandes difficultés que rencontre toute tentative de comparaison entre les conditions des nations, en ce qui concerne les occupations de la population, est due à la diversité des en-tête ou titres dont se servent les différents pays pour leurs états de recensement. Ainsi le « census » des Etats-Unis comprend sous l'en-tète « service personnel et professionnel » près de deux millions de laboureurs, dont la grande majorité aurait dû être comprise sous la dénomination de « agriculteurs », mais qui ayant été recensés sous le nom d' « ouvriers » , ont été classés dans la catégorie indiquée plus haut. Puis encore dans le « census » anglais, les « jardiniers domestiques » sont inscrits sous l'en-tète « classe des serviteurs », tandis qu'aux États- Unis tous les jardiniers sont portés comme «agriculteurs », et l'on n'a point essayé de séparer les uns des autres. Enfin, dans le recensement français, la gendarmerie et la police sont classés comme faisant partie des « professions libérales », tandis qu'en Angleterre et aux Etats-Unis, elles sont portées comme appartenant au « gouvernement -'inral ou local du pays. » Ces exemples ne sont donnés que comme types du manque de coordination en cette matière ; et ils pourraient être indéfiniment multipliés.
Dans le Royaume-Uni la grande majorité de la classe travailleuse est engagée sous une forme ou une autre dans
(1) Ce sujet a été souvent mis en discussion clans les réunions des es de statistique, et il parait probable qu'on arrivera enfin à établir plus d'uniformité.
SUPRÉMATIE L»E L'ANGLETEKHE.
les manufactures. Le recensement de J 881 indiquait que les 23 centièmes de la population totale étaient ainsi employés, ou, en mettant à part l'Irlande, 24,50 p. 100 dans l'Angleterre et Je pays de Galles, et 24,40 p. 100 en Ecosse. Aucun autre pays du monde n'offre une proportion d'ouvriers de manufactures approchant de celle-là. Toutes les autres nations, à l'exception de la Belgique, ont une plus grande partie de leur population engagée dans l'agriculture que dans les manufactures. La table sommaire suivante va rendre ce fait apparent en ce qui concerne les principales nations du monde :
Proportion de la population des divers pays engagée dans l'agriculture et dans l'industrie.
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roi H c.rvi ut
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MANL'l .U'.TUHES.
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