PETIT DICTIONNAIRE USUEL DE MIMIQUE ET DE DACTYLOLOGIE
Notions préliminaires.—Moyens de développer l’appareil auditif et vocal chez le sourd et chez le sourd-muet.
Dans les pays où l’on a compris que le sourd-muet était destiné à vivre, non-seulement avec ses frères d’infortune, mais encore avec la société tout entière, on s’est efforcé, sans relâche, de développer en lui la faculté d’articuler et de lire la parole sur les lèvres.
En France on a négligé presque entièrement ces deux précieux moyens de communication, auxquels on pouvait en ajouter un troisième, plus précieux encore, celui qui consiste à rendre l’ouïe à ceux des élèves de nos institutions de sourds-muets qui se monireut susceptibles de
guérison. Il y a longtemps que Pexpérienca nous a prouvé qu’il en existait un assez grand nombre capables de recouvrer, à un certain degré, la faculté d’entendre et de parler.
Depuis trois ans nous faisons à l’Institution de Paris les frais d’une classe d’clèves que nous travaillons à doter de ce double bienfait, d’après les principes que nous avons émis il y a plus de huit ans dans nos cours cliniques et à l’École pratique de la Faculté de médecine. Ces principes dont nous faisons l’application, depuis le même temps, non-seulement au sourd muet, mais aussi à l’individu atteint de surdité sans mutisme, sont développés avec toute l’étendue et tout l’intérêt qu’ils comportent dans le volume qui traite de la partie médicale (1). Nous disons sans mutisme, mais non sans altération des fonctions de l’organe phonateur, car nous avons démontré (et nous croyons avoir un des premiers appelé l’attention surcesujet), qu’il n’existe pas d’altération du sens de f ouïe, quelque légère qu’on puisse la supposer, sans qu’il en résulte un trouble fonctionnel de l’appareil vocal.
Les préceptes de notre méthode peuvent se formuler de la manière suivante : 1° Traiter les affections organiques congéniales ou acquises,qui se rencontrent chez le sourd-muet ou chez le sourd, et qui peuvent être la cause de la surdimutilé, ou de la surdité, par tous les moy ens que la science possède ;2°combattre les troubles fonctionnels del’appareil auditif et vocal du sourd-muet et du sourd, à l’aide de la gymnastique vocale et auditive, du chant, de la lecture à haute voix, de la conversation mutuelle par P oreille, de la musique vocale,instrumentale, (piano-orgue, acoumètre, sirène, mo-
(I) Voir les livraisons sur l'éducation, la législation, et la partie médicale ; voiries mémoires présentés aux Académies de médecine et des sciences, en 1837, 42, 46,48, 49. (La partie médicale est sous presse.)
nocorde, piano, etc.) appliquée à ces divers exercices méthodiques et déterminés, etc.’, 3°user de ces exercices selon les cas et selon l’intelligence du sujet, tantôt isolément, tantôt concurremment , tantôt postérieurement aux traitements des altérations organiques. C’est, à notre avis, le moyen le plus simple, le plus naturel, et le meilleur pour combattre avec succès dans un grand nombre de cas les altérations organiques et fonctionnelles de l’appareil auditif et vocal du sourd et du sourd-muet , et pour rétablir chez le premier comme chez le second le jeu de leurs organes et donner au dernier une parole claire, facile et normale.
On ne recueillera de la pratique de ces préceptes tous les résultats désirables qu’en les combinant avec des exercices nombreux.
Le sourd-muet ne peut acquérir la parole que par l’imitation et par l’habitude. Ces moyens indispensables au parlant ne le sont-ils pas bien davantage au sourd-muet chez qui l’appareil auditif et vocal entre d’autant moins facilement en fonctions, qu’on travaille plus tard à l’exercer? (V. chap. 1 er )
A l’Institut de Paris, en dehors du petit nombre d’heures consacrées chaque semaine par un seul professeur à l’articulation de nombreux élèves, et des courts moments qu’on nous accorde pour traiter et cultiver l’appareil audit if et vocal de quelques-uns, tout est muet et toutresle muet autour d’eux; il semblerait, en vérité, dans un but que nous ne comprenons pas, qu’on se soit appliqué à perpétuer le mutisme, tandis que partout à l’étranger, on travaille à doter le sourd-muet de la parole et de la faculté de la lire sur les lèvres. Malgré les difficultés que nous avons à surmonter, nous n’en continue-
rons pas moinsà poursuivre notre sainte mission et à travailler à l’amélioration de leur sort.
INous avons la conviction que nous trouverons protection et appui auprès du Ministère de l’intérieur qui, sous les dernières années de l’ancien gouvernement, montra tant de sympathie pour nos pauvres sourds-muets et accueillit avec tant d’empressement nos tentatives pour doter de l’ouïe et delà parole, ou, au moins, de la parole et de la faculté de la lire sur les lèvres, tous ceux qui, dans les institutions de France, pouvaient être jugés aptes à profiter de l’un de ces deux bienfaits. Espérons qu’il n’abandonnera pas sa tâche inachevée, et qu’utilisant la trêve que lui laissent enfin nos préoccupations politiques, il continuera à favoriser nos efforts pour creuser de plus en plus cette mine féconde, trop longtemps négligée.
Les élèves de nos facultés de médecine viendraient, en outre, puiser dans cet enseignement spécial que nous leur donnerions au sein de l’institution nationale de Paris, sans déranger en rien le cours normal des études de la maison, et aux heures que nous consacrons d’habitude aux élèves, les connaissances aujourd’hui trop peu répandues qui leur sont indispensables pour combattre avec succès ou pour prévenir même en certains cas cette déplorable infirmité. Alors, l’école de Paris ne serait plus seulement un établissement modèle d’éducation, mais encore un Institut clinique, où médecins et élèves, qui jusqu'à présent n’ont pu étudier cette branche de l’art de guérir que dans notre Clinique spéciale pour les yeux et les oreilles, seraient admis à puiser une instruction complémentaire qui ne tarderait pas à rayonner de toutes parts sur la France et sur les contrées étrangères, et éclairerait d’un jour nouveau la science qui a pour but de
combattre et de prévenir cette déplorable infirmité.
Profitons toutefois de l’occasion pour remercier ici publiquement ceux des membres de la commission consultative de l’École nationale de Paris et ceux des professeurs de cette institution, avec lesquels nous avons été et nous sommes en rapport, de la bienveillance sympathique qu’ils ne cessent de nous témoigner, et de leurs efforts généreux pour nous aider à assurer de plus en plus le succès de nos laborieux travaux.
En définitive, nous ne cesserons de le répéter, n’est-il pas plus logique, plus humain de ne rien épargner pour arriver à doter de l’ouïe et de la parole, ou seulement de la parole et delà faculté delalire sur les lèvres le plus grand nombre de sourds-muets que renferme la France, que d’imposer aux 35 millions d’habitants de notre pays le langage de ces malheureux ?
Ces réserves faites, nous croyons qu’il est utile d’indiquer aux personnes bienfaisantes qui s’intéressent à ces inforunés, la manière de communiquer avec eux. Et nous jugeons d’autant plus urgent d’en agir ainsi, qu’il est probable que nous sommes le premier de nos confrères qui se soit occupé de combler cette lacune.
Les principaux moyens de communication à l’aide desquels le parlant peut se mettre en rapport avec le sourdmuet , sont au nombre de six :
1° La vue des objets;
2° Le dessin ;
3° L’écriture;
4° L’articulation et la lecture sur les lèvres (1);
5° La dactylologie ;
(1) Voirndtre Rapport au ministère de l’intérieur sur les Ecoles d’Allemagne et de B Igique.
6° La mimique.
Les trois premiers moyens se comprennent assez d'euxmêmes, pour qu’il ne soit pas besoin de les décrire. Le quatrième, qui a déjà élé traité dans les chapitres précédents, recevra de nouveaux développements dans un autre travail sur les écoles étrangères et dans la partie médicale de ce livre. Nous allons donc nous occuper seulement des deux derniers.
De la Dactylologie.
La dactylologie est l’art de reproduire, à l’aide des doigts, les lettres d’une langue parlée. C’est un alphabet manuel, une sorte d’écriture télégraphique, ou de parole muette, visible et fugitive. Par des positions convenues, par des mouvements réglésde la main, elle trace les caractères que l’écriture représente au moyen de la plume ou du crayon.
On a souvent confondu cet alphabet avec celui dont font usage les collégiens pour correspondre entre eux en trompant la vigilance de leurs maîtres.
La différence est pourtant grande entre ces deux moyens de communication.
L’alphabet des collégiens exige l’emploi des deux mains et le mouvement des pieds et du corps.
Celui des sourds-muets ne nécessite que l’emploi d’une seule main. C’est la simplicité même.
La dactylologie des sourds-muets français, adoptée par leurs frères de presque toutes les nations, leur vient des Espagnols, ces premiers maîtres en l’art d’instruire les victimes de cette déplorable infirmité. On en attribue l’invention à Jean-Paul Bonet qui, au xvu* siècle, éleva le frère sourd-muet d’un connétable de Castille, auquel il était attaché comme secrétaire.
La dactylologie des sourds-muets anglais en diffère beaucoup; elle se rapproche de l’alphabet manuel des collégiens et exige l’emploi des deux mains. Malheureusement , l’individu privé de l’usage d’un de ses bras par un accident acquis ou congénial se trouve dans l’impossibilité de se servir de ce moyen de communication. L’alphabet français ne nécessite que l’emploi d’une main. On peut user indifféremment de la main droite ou de la main gauche, mais généralement on se sert de la première.
Il suffit d’examiner la gravure qui représente ces deux modes de communication pour reconnaître combien celui qu’a adopté la France est supérieur à l’autre (F. pi. I et II).
A diverses époques, on a essayé chez nous de nombreuses réformes daclylologiques basées sur de nouveaux systèmes, fort prônés,comme de raison,par leurs auteurs, généralement étrangers à la maiière.
Aucun de ces systèmes n’ayant été officiellement adopté, nous croyons qu’il serait superflu d’entrer à leur égard dans aucun détail. S’il en est qui se recommandent par d’heureuses innovations, tous pêchent, sans exception, par leur défaut de simplicité. Or, en fait de dactylologie, le meilleur système est le plus simple et le plus rapide. En attendant qu’on en découvre un qui l’emporte, sous ce double rapport, sur celui des sourds-muets français, et qu’on parvienne à le leur faire universellement adopter, il est prudent et logique de s’en tenir à celui qu’on possède. On ne décrète pas plus une dactylologie qu’une langue.
Du reste, pour acquérir, en quelques heures, la connaissance parfaite de ce moyen de communication et habituer les doigts à en reproduire les vingt-cinq diverses
ligures, il suffit d’étudier attentivement la gravure qui représente l’alphabet dactylologique français.
La marche à suivre est facile :
Répétez les cinq ou six premières lettres autant de fois qu’il est nécessaire pour les graver dans la me'moire et les reproduire fidèlement.
Passez aux cinq ou six qui suivent, et continuez de la sorte jusqu’aux dernières.
Dès qu’on a réussi à se rendre maître de ce moyen de communication, dès qu’on est parvenu à s’en servir assez nettement pour se faire comprendre, c’est avec bonheur qu’on se trouve transporté, comme par enchantement, dans un monde nouveau. Ces hommes silencieux auprès desquels vous passiez indifférents, ne sont plus pour vous des étrangers, des inconnus; ce sont des compatriotes, des amis, des frères. On n’est plus embarassé en présence d’un sourd-muet, avec lequel on veut entrer en rapport, quand on est dans l’impossibilité d’écrire, soit que les instruments nécessaires manquent, soit qu’on marche ensemble, soit qu’on se trouve dans la même voiture.
C’est en ces occasions fréquentes qu’on ne saurait trop apprécier l’utilité de la dactylologie. On reste bientôt convaincu que, maniée avec dextérité , elle est aussi expressive que l’écriture et presque aussi rapide que la parole.
L’alphabet manuel nous offre encore l’avantage, qui n’est pas à dédaigner, de pouvoir nous entretenir à distance sans déranger les personnes qui séparent les interlocuteurs, et sans que, étrangères à la dactylologie, elles puissent soupçonner le sujet de la conversation.
De l’asage de la dactylologie dans l’obscarité. — De la dactylologie entre le parlant et le sourd-muet aveugle.
Possesseur de ce moyen facile de communication, le sourd-muet, au sein de l’obscurité la plus profonde, n’est plus condamné au silence. Dans les ténèbres, au moyen de l’alphabet manuel, il échange avec un frère, ou un ami, ses pensées et ses sensations. Pour y parvenir, il lui suffit de palper attentivement les doigts actifs de son interlocuteur , de les suivre dans chacune de leurs évolutions, de ne les quitter enfin que lorsque la pensée ou la sensation qu’on échange est parfaitement rendue. Alors celui qui palpait, agite à son tour ses doigts , et celui qui agitait les siens, palpe à son tour ceux de son partner, d’où résulte entre eux, sans obstacle, une conversation intarissable.
Des exemples relatifs à des sourds-muets aveugles feront mieux comprendre, et la facilité, et l’importance de ce moyen de communication au sein des ténèbres ; ils démontreront, en même temps, son utilité incontestable pour les malheureux atteints de cette double infirmité.
Dans les derniers mois de l’année 4849, accomplissant une mission que le gouvernement nous avait fait l’honneur de nous confier auprès des établissements de sourds muets belges et allemands, nous visitâmes l’institution de Bruges, si bien dirigée par le savant et charitable abbé Carton. Là nous fûmes frappé d’admiration en présence d’une sourde-muette aveugle, âgée de trente ans. Anna Tammermans converse sans la moindre difficulté avec les sourdes-muettes et les jeunes filles aveugles de l’établissement. Généralement les élèves de l’une
et de l’autre catégorie l’aiment beaucoup et se plaisent à venir échanger leurs pensées avec les siennes. Nousmême, à l’aide de la dactylologie et d’un alphabet en relief dont elle se sert pour étudier, nous avons pu lui adresser plusieurs questions, auxquelles elle a répondu de la manière la plus satisfaisante. Dans son isolement, la reconnaissance pour ceux qui l’entourent, paraît gravée dans son cœur en caractères ineffaçables, et il y a quelque chose d’attendrissant dans l’émotion avec laquelle elle exprime la gratitude dont elle est animée pour le respectable chef de l’Institution.
A notre Clinique pour les yeux et les oreilles, ainsi qu’à l’hospice de Bicêtre, nous avons rencontré des sourdsmuets aveugles, avec lesquels il nous a été donné d’entrer en rapport assez facile, assez rapide, à l’aide de ce moyen de communication.
Tout récemment, un orphelin sourd-muet aveugle, Ernest Milon, âgé de dix-huit ans, originaire du département de l’Aisne, nous fut adressé, pour l’examiner, par un professeur de l’Institution de Paris. Il se trouvait depuis un mois à l’hôpital delà Charité dans le service de M. le professeur Velpeau, où il avait été placé par le directeur deSoissonspour y subir une opération. L’infortuné était parvenu à indiquer à un malade de la salle notre nom, notre domicile, et à lui faire comprendre le désir qu’il éprouvait de venir nous voir. Nous sommes allèle visiter plusieurs fois, et la conversation animée à laquelle il se livrait avec nous, était une consolation précieuse dans son malheur.
A son entrée à l’hôpital, les salles en étaient pour lui muettes et sans écho; il végétait solitaire dans la foule
des malades; mais poussé par son intelligence et par le besoin que ressent l’homme d’échanger sa pensée, il transforma l’atmosphère froide et silencieuse de cet asile des misères humaines en une atmosphère inspirée, vivante, où circulait sans relâche la conversation la plus active : il avait appris la dactylologie à ceux de ses compagnons de salle qui désiraient causer avec lui; ceux qui savaient écrire lui communiquaient leurs pensées en traçant les lettres de l’alphabet sur son dos ou dans le creux de sa main. Son enseignement gratuit, spontané, ne s’arrêta point là; il envahit les salles voisines, dont les malades eurent bientôt avec lui de fréquents entretiens. L’instituteur de toute cette population, c’était notre pauvre sourd-muet aveugle, Ernest, qui avait ainsi réussi, dans l’espace de quelques jours, à sortir de sa solitude et à se créer une société empressée, sympathique, bienveillante, avec laquelle il pouvait causer fraternellement jour et nuit sans déranger les autres malades.
De l'usage de la dactylologie entre le sonrd-muet aveugle, le sourd-muet elle
A côté de ce premier tableau, qu’on nous permette d’en placer un autre non moins intéressant.
Au mois de novembre 1849, notre pauvre Ernest Milon, dont la malheureuse infirmité de sourd-muet aveugle devenait plus intéressante encore par sa position d’orphelin sans fortune et sans appui, se voyait sur le point d’être renvoyé de l’hôpital; il nous pria de lui trsuver un asile. Dans ce but, nous invitâmes M. Morel, professeur à l’Institution de Paris, à vouloir bien nous ac-
compagner à l’hôpital de la Charité. La conversation s’engagea d’abord entre Ernest et moi ; bientôt elle s’étendit à M. Morel. Ernest nous traça un tableau pathétique de sa triste position d’orphelin et de ses goûts professionnels. Se dirigeant seul à travers les salles, il nous reconduisait, quand nous rencontrâmes deux autres sourds-muets convalescents qui se promenaient aux alentours. L’un, ancien élève de l’école de Paris, avait ses deux bras et pouvait causer facilement avec Ernest et avec nous ; l’autre, âgé de 59 ans, ancien élève de l’abbé Sicard, le nommé Pollet, avait fait sur le bras gauche une chute qui lui en interdisait l’usage. Un dialogue des plus animés ne s’engagea pas moins entre le sourd-muet aveugle, le sourd-muetmanchot, les deux parlants et l’autre sourd-muet. Chaque jour ces trois infortunés se visitaient et passaient une partie de leurs journées ensemble à causer et à se distraire; quelquefois rnème ils jouaient au domino... Leur conversation était loin d’être triste; souvent elle s’exaltait, elle s’égayait autant au moins que celle de beaucoup de parlants. Le malheureux sourd-muet manchot s’entretenait avec le sourd-muet aveugle, nonseulementà l’aide de la dactylologie, mais encore au moyen de la mimique. Plus d’une fois nous avons eu occasion dans nos entretiens avec Ernest de mêler la mimique à la dactylologie; mais, dans les réponses comme dans les demandes, lorsqu’il s’apercevait qu’il conversait avec des personnes qui connaissaient la mimique, il en usait de préférence.
Aux observations qui précèdent, qu’on nous permette d’ajouter le fait suivant :
M. Lenoir, professeur sourd-muet à l’Institution na-
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tionale de Paris, étant allé passer, il y a quelques années, une partie de ses vacances à Marseille, y fit la connais sance d’un sourd-muet, âgé de quatre-vingts ans, lequel, depuis trente années, était devenu complètement aveugle.
A l’aspect de cette triple infirmité, qui n’eût cru avoir sous les yeux le plus infortuné des hommes, privé de toute communication avec scs semblables, vivant dans l’abandon le plus affreux, dans la solitude la plus affligeante ?
Heureusement il n’en était rien : par les moyens que nous avons indiqués, ce vieillard communiquait aisément aux personnes qui l’entouraient ses plus fugitives sensations , et saisissait, à son tour, les moindres nuances de leurs sensations intimes aussi complètement, aussi parfaitement que l’eût fait un homme ordinaire doué de tous ses sens. Il était calme, joyeux, satisfait de son déplorable sort; il travaillait sans cesse, s’occupant à fabriquer des couteaux, des fourchettes, des cuillers de bois dans la famille du sourd-muet qui l’avait adopté comme un frère.
Il nous serait facile de consigner ici de nouveaux faits dont nous avons été témoin, pour démontrer toute l’utilité de la dactylologie. Nous renvoyons nos lecteurs au volume où nous traiterons d’une manière toute spéciale : Du sourd-muet aveugle.
Tels sont les résultats admirables de la dactylologie. Son usage facile, expéditif, l’a fait admettre depuis longtemps dans la société des parlants et même dans le grand monde. On se fait un plaisir de la connaître, de l’accueillir; et plus d’unejoliefemme, plus d’une actrice en renom, met aujourd’hui tant de grâce et de coquetterie à reproduire, à l’aide de ses doigts fins et délicats, les caractères rapides de cette télégraphie, que c’est un charme de plus
acquis par le beau sexe, charme qu’il doit aux sourdsmuets et dont, je suis sûr, il leur prouvera sa reconnaissance en s’intéressant à leur sort.
De la mimique.
Inutile, je pense, de prévenir nos lecteurs qu’il ne faut pas confondre la dactylologie avec la mimique.
Nous avons défini la première : c’est la reproduction , au moyen de diverses positions conventionnelles données aux doigts de la main, des lettres qu’emploie telle ou telle langue dans la parole et dans l’écriture.
La mimique bien entendue, au contraire, reflet épuré, quintessencié, delà langue primitive de l’espèce humaine, de la langue universelle, inspirée par la nature au premier homme, la mimique que le besoin, ce grand instituteur, a enseignée aux sourds-muets, et que ceux-ci ont réapprise aux parlants qui l’avaient oubliée, la mimique ne reproduit ni lettres, ni mots, ni phrases, ni périodes. Langue éminemment idéologique, elle peint la pensée seule aux yeux de toutes les nations du globe, quelle que soit leur langue particulière, écrite ou parlée; et cette peinture, elle la trace exclusivement au moyen de ses gestes distincts, variés, précis, clairs, abondants, inépuisables, au moyen de ses mouvements gracieux ou abruptes, lents ou rapides, éloquents toujours, des bras, des mains, des doigts, du corps tout entier, et particulièrement des yeux, de la bouche et de l’ensemble de la physionomie.
C’est cette pantomime saisissante qui électrisait Rome, la ville immortelle, du haut de cette scène ou trônait Roscius. La mimique, c’est le plus bel écho muet de la pensée et de l’action, c’est le langage le plus expressif qu’il soit
donné à l’homme de parler sur la terre, c’est la langue de la nature elle-même, c’est l’idée fait corps.
Remarquons, tout d’abord, qu’à l’exemple du grec et du latin, la mimique est essentiellement elliptique et inversive, et que, dans sa construction, elle procède tout autrement que la langue française, dont l’allure grammaticale sacrilie plus à la méthode qu’à la logique.
L’article le, la , les, du, des, n’est pas généralement employé en mimique. Le verbe à l’mliniiif, avec le temps passé, présent ou futur, et avec les pronoms, moi, toi, il, nous, vous, ils, peut suffire presque toujours. Être, avoir, en temps que verbes auxiliaires, ne sont pas employés comme dans la langue française. Le verbe être se rend de différentes manières, selon qu’il est pris dans le sens d 'existence ou dans le sens à’’affirmation. Dans le premier cas, on le rend par le signe de vie, V ; dans le second par le signe de vrai, V. Pour faire comprendre cette remarque, prenons un exemple : Le ciel est beau, se rend ordinairement par ciel beau, si on à l’air de douter on ajoutera comme affirmation le signe être, V., pris dans le sens de vrai Y.
Le verbe avoir, Y., ne s’emploie généralement on mimique que pour exprimer l’idée de possession des choses matérielles: Ex., j ai une maison sera rendu en mimique, par avoir maison, ou encore, maison, avoir, moi. L’adjectif dans presque tous les cas, se place après le substantif.
Le langage mimique, comme nous l’avons dit, ne s’astreint pas servilement aux règles de la grammaire
française(l); il ne reproduit pas les phrases mot à mot, il peint la pensée par des signes : Exemples.
D. Comment vous portez-vous ?
4° Montrer avec l'index la personne à laquelle on s’adresse;
2° Signe de malade V. (2),*
3° Signe d’ interrogation V.
R. La personne interrogée répond, 1° bien V, ou mal V.
D. Voulez-vous venir dîner avec moi ?
4° Signe de moi V. i Ce qui veut dire tous les deux en-
2° signe de toi V. ) semble.
3° Signe d e dîner V.
4° Signe d!interrogation ? V.
R. Si la personne à qui l’on fait cette proposition, accepte, elle répond, oui V, ou content V.
Si, au contraire, il lui est impossible d’accepter, elle répond : moi Y, accepter V, content V, mais V, obligé V, aller Y, voir V, quelqu’un. J’accepterais avec bien du plaisir, si je n’étais obligé d’aller voir quelqu’un.
Si je n'étais est remplacé par mais.
D. Quel âge avez-vous ?
4° Indiquer la personne à qui l’on parle; 2° Signe d’âge V; 3” signe d’ interrogation? V.
D. Quelle heure est-il?
4° Signe d 'heure V; 2° signe d'interrogation ? V.
D. Quel temps fait-il?
4° Signe de temps V; 2° signe de beau V; 3° signe de mauvais V; 4° signe d ’interrogation? V.
(1) Voir cbap. V.
(2) Tous les V renvoient aux mots respectifs de notre Dictionnaire.
D. Avez-vous mangé ce matin ?
1° Signe de malin V; 2° signe de manger Y; 3° signe de fini V; 4° signe d 'interrogation ? V.
De ce qui précède faut-il conclure, avec le docteur Itard, que la mimique est une langue barbare, parce qu’elle manque de pronoms, de conjonctions, et, selon lui, de mots qui servent à exprimer des idées abstraites, et convenir aussi qu’elle n’offre qu’une réunion informe de substantifs, d’adjectifs et de verbes toujours à l’infinitif? Non, ainsi que nous l’avons dit ailleurs, cette absence apparente de pronoms, de conjonctions, etc., qui le choque, cette réunion qu’il déclare informe, de substantifs, d’adjectifs, de verbes toujours à l’infinitif, c’est tout simplement la syntaxe de cette langue originale, c’est sa construction exceptionnelle, rappelant parfois le latin, parfois le parler créole de nos colonies. Qui oserait, dès-lors, en inférer avec ce célèbre praticien, qu’il existe un accord secret entre la faiblesse de l’intelligence du sourd-muet et F imperfection de son langage?
La mimique étant, ou plutôt devant être l’expression des signes naturels, nous avons cru devoir négliger à dessein dans le petit dictionnaire qui suit ce chapitre, un certain nombre de mots ou plutôt d’idées pour la représentation exacte desquelles il suffit de nous abandonner à notre inspiration naturelle, lui laissantle soin de nous dicter les gestes les plus propres à rendre les diverses actions que nous voulons peindre. Nous nous sommes, au contraire, efforcé de reproduire avec le plus d’exactitude possible les principaux signes conventionnels adoptés parles sourdsmuets de l’École de Paris, persuadé que la connaissance en est indispensable aux médecins et aux personnes bien-
faisantes désireuses d’entrer en relation avec ces infortunés.
Le discours d’un bon mime devrait pouvoir être reproduiten vingt langues écriles, par vingt sténographes venus de différents pays, incapables de communiquer entre eux au moyen de leurs langues parlées; et chacune de ces versions, pour que l’épreuve fut complète, devrait être d’une exactitude qui mit en défaut la dextérité du traducteur le plus habile.
Chez beaucoup de sourds-muets, la dactylologie se mêle parfois tellement au langage des gestes, que souvent la fille du ciel et sa très humble auxiliaire semblent devenir inséparables. Leur rôle est pourtant bien distinct dans la vie intelligente du sourd-muet : la dactylologie peint les mots; la mimique, les pensées; celle-ci retrace les objets, celle-là se borne à les nommer. On peut, dans ce monde silencieux, se passer de la dactylologie; on ne saurait, à la rigueur, en repousser impunément la mimique. Il n’est pas un seul de nos grands orateurs parlants, religieux , judiciaires, politiques, administratifs , qui n’en fasse un continuel emploi sans y prendre garde; et, privé de son secours, le sourd-muet illettré mourrait de faim à la porte du riche.
Si le hasard d’une invitation inattendue vous amène, un jour, à l’un de ces banquets annuels où les sourdsmuets de toutes les professions, do tous les âges, de tous les pays, fêtent la venue sur la terre de l’abbé de l’Épée, leur saint Vincent de Paul, leur apôtre, leur Messie, leur Rédempteur, leur père intellectuel, comme ils se plaisent à le nommer dans leur langage métaphorique, tout émaillé de perles orientales, vous remarquerez
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avec surprise, que, chez les étonnants convives que vous avez sous les yeux, le jeu gastronomique de la bouche n’entrave en rien le jeu télégraphique des bras ; que les émotions les plus tendres, les plus fraternelles, s’élancent, glissent, circulent, s’échangent d’un bout de la table à l’autre; que tous ces doigts intelligents s’envoient et se renvoient mille étincelles électriques, parties de l’esprit et du cœur ; ces bras, ces physionomies, ces regards, ces sourires, des pensées entières; sans que, dans leur jet alternatif, aucune parcelle de ces émanations célestes se heurte ou se brise en traversant l’air dans tous les sens : admirable conquête de cette nation à part que la persévérance d’un humble prêtre a su, par les lumières de l’éducation, réintégrer, pour toujours, dans ses droits, longtemps perdus de chrétien, d’homme et de citoyen.
Des noms propres.
Les sourds-muets emploient ordinairement la dacly lologie pour nommer soit les parlants, soit tel ou tel de leurs frères qui leur est inconnu. Mais si, au contraire, il s’agit d’un ami, d’un frère, d’un professeur, d’un condisciple quelconque qui est souvent en rapport avec eux, ils le désignent «par *un signe qu’ils substituent à son nom propre. Ce signe retrace une de ses qualités physiques ou morales, bonnes ou mauvaises, un accident de sa vie, une particularité frappante de son individu. C’est ce qui a aussi eu lieu incontestablement chez les parlants dans la formation primitive des noms de famille.
En entrant dans une école de sourds-muets, chaque
élè-.e, chaque professeur, chaque employé est baptisé par les habitants de la maison , et l’on ne se sert plus pour le désigner que du signe qu’on lui impose. Aux distributions de prix, il n’existe pas d’autre moyen d’appeler, sans confusion, à venir chercher sa récompense, chaque élève qui en a mérité une. Cette invitation tacite s’exécute avec une rapidité inouie; et aucun élève ne s’y méprend. Les fonctionnaires des institutions de sourds-muets sont eux-mêmes forcés de se soumettreà cet usage. Ledirecteur de l’École de Paris s’appelle, pour ses élèves, M. Rouge , par allusion au ruban de la Légion d’Honneur qu’il porte àsa boutonnière. M. le professeur Pelissier est nommé le Poète, parce qu’il fait des vers. Et ces noms, donnés pour la plupart accidentellement, persistent après l’incident même qui les a déterminés. Et ceux qui ont été ainsi baptisés, continueront à porter ces noms lors même qu’ils ne seraient plus décorés, lors même qu’ils ne feraient plus de vers. II y a mieux: dans l’établissement survient-il tout autre individu qu’on pourrait désigner ainsi, on n’a garde de se permettre cette usurpation; les premiers titulaires conservent le sceau ineffaçable du baptême mimique; on donne aux autres un autre signe distinctif. Parmi des professeurs de l’institution, nous avons cependant vu s’opérer des changements de signes; mais ici il en est comme des nouveaux numéros des rues de Paris : pour qu’on puisse s’y reconnaître on ajoute l’ancien signe au nouveau. Quant aux noms propres inconnus, la dactylologie est à peu près le seul moyen à employer, qu’il s’agisse de noms d’êtres animés ou de noms de localités.
Avant de présenter comme spécimen à nos lecteurs no- \\ e petit Dictionnaire usuel de Mimique et de Dactylologie , qui
EiSTRE LE PARLANT ET LE SOURD-MUET. 23
nous a été inspiré en grande partie par nos relations fréquentes avec les sourds-muets, nous croyons devoir exposer quelques-unes des principales formules indispensables au médecin appelé à entrer en communication avec ces malheureux. Elles pourront servir également aux dames patronesseset aux personnes bienfaisantes de notre Société générale d’assistance et de prévoyance pour les sourds-muets.
C’est dans le but unique de multiplier les relations qui existent entre eux et le monde parlant, et de combler, de plus en plus, une trop regrettable lacun ■, que nous nous sommes permis cette digression étrangère à notre spécialité, laissant aux professeurs sourds-muets et parlans de l’institution toute la gloire de composer un ouvrage didactique sur cette matière difficile..
Être utile aux sourds-muets, faciliter les moyens de communiquer avec eux et contribuer à les mettre en rapport avec les personnes qui s’intéressent à leur sort, tel est le seul objet que nous nous soyons proposé dans ce modeste travail, dont personne moins que nous ne s’exagère le peu d’importance scientifique.
QUESTIONNAIRE à l’usage des médecins qui se trouvent en rapport avec le sourd-muet, on avec le sonrd-muet aveugle. — Moyen de communication avec le sourd-muet aveugle, privé d'éducation.
Si le médecin a affaire à un sourd-muet voyant, ou à un sourd-muet aveugle, ayant reçu quelque éducation, et que l’état du malade lui permette de se servir de la dactylologie, ou de l’écriture, ces deux moyens de communication suffisent amplement pour mettre en rapport le médecin et le malade. Malheureusement il n’en est pas toujours ainsi; le nombre de ces infortunés sans insiruc-
2i DES MOYENS DE COMMUNICATION
lion est , en France , trois fois plus nombreux , au moins, que le nombre de ceux qui jouissent de ce bienfait ; puis, souvent aussi, le malade se trouve dans un tel étal de souffrance, de prostration, que ee double moyen de communication lui est interdit. Il ne reste alors au médecin qu’une dernière ressource, c’est de recourir à la mimique. Nous croyons donc devoir consigner ici quelques-unes des principales questions qu’il peut être amené à adresser dans ce langage au malade, pensant que nos confrères et les sourds-muets nous sauront gré de mettre à leur portée ces premiers moyens de communication.
Le médecin s’approche du lit du malade, lui tâte le pouls, l’invite à lui montrer la langue, en lui montrant la sienne, et lui adresse les questions suivantes :
Demande. Où avez-vous mal?
i° Montrer avec l’index d’une main le malade pour lui faire comprendre que c’est à lui que s’adressent les questions qu’on va lui faire.
2° Indiquer avec la main les diverses parties du corps.
3° Signe de mal V.
4° Signe d’interrogation V.
Réponse. Le malade indique la partie du corps dont il souffre, et le médecin l’examine.
D. Depuis quand souffrez-vous ?
1° Indiquer le malade comme ci-dessus.
2° Signe de depuis Y.
3° Signe d'autrefois V.
4° Signe de quand V.
5° Signe de souffrir V.
6° Signe d'interrogation V.
R. Le malade répond par un signe de temps. Il fait le signe de depuis V.— De \, 2, 3, 4, heures V. — Jours V. — Mois V. — Ans Y, etc; — ou il exprime qu’il y a peu de temps Y ou longtemps V.
D. Souffrez-vous beaucoup? — Souffrez-vous peu?
1° Indiquer le malade comme ci-dessus.
2 ° Signe de souffrir V.
3° Signe de beaucoup Y.
4 e Signe de peu V.
5° Signe d'interrogation Y.
R. Le malade répond oui ou non en remuant la tête de haut en bas, ou de droite à gauche et de gauche à droite, ou en faisant le signe de peu V, ou de beaucoup V
D. Quelle est la cause de votre mal? ou à quoi attribuezvous votre mal?
1° Indiquer le malade comme ci-dessus.
2° Signe de produire V (1).
3° Signe de souffrir V.
4° Signe de comment Y.
5° Signe d 'interrogation V.
Pour la seconde question, remplacer le signe produire, par le signe attribuer V.
(1) Le mot causer se traduit souvent en mimique par produire, quand il est pris dans ce sens.
R. Représenter par un signe naturel ce qui a pu occasioner la maladie.
Dans le second cas, y ajouter le signe de pensée , V, en portant l’index d’une main au front et y traçant plu-, sieurs petits cercles.
D. Quel traitement avez-vous suivi? Qu’avez-vous fait?
4* Indiquer le malade comme ci-dessus.
2° Signe de médecin V.
3° Signe d ’ordonner V.
4* Signe de saignée V, sangsues V, lavement V, cataplasme V, etc.
5* Signe d 'autrefois V.
6° Signe d?interrogation Y.
R. Représenter par un signe naturel le traitement qu’on a suivi : breuvage, saignée, sangsues, cataplasme, etc., etc.
Même réponse à la seconde question.
P. Le traitement vous a-t-il fait du bien ou dumal?
1° Indiquer le malade comme ci-dessus.
2* Signe de traitement V.
3* Signe de produire Y.
4* Signe de bien Y.
5* Signe de mal Y.
6* Signe d'interrogation V.
R. Si c’est bien, faire le signe bien Y ; si c’est mal, faire le signe mal V.
Le médecin, après avoir adressé ces diverses questions et avoir recueilli ces diverses réponses, procédera à l’exa-
men extérieur du corps du malade, et à celui des organes et des fonctions: digestion, respiration, circulation, etc.
Avec le malheureux sourd-muet aveugle, ignorant la dactylologie et ne sachant pas écrire, il n’existe qu’un seul moyen de communication, la mimique immédiate ou par attouchement. Nous développerons nos idées sur cette matière dans un autre volume où nous traiterons spécialement du sourd-muet aveugle.