Discours, p. 65. V. Règle II, A. M., p
aux effets par les causes. Bacon estimait que « les mathématiques doivent terminer la philosophie naturelle et non l’engendrer et la produire ‘ », et il les négligea, il les ignora presque. Au contraire, quel génie Descartes eut pour les mathématiques; quel cas il en fit, au point de s'être étonné dès la jeunesse que sur leurs fondements si fermes et si solides on n’eût rien bâti de plus relevé ?; comment il s'attacha pendant une partie de sa vie à y démêler « les pre-
. miers rudiments de la raison humaine * »; comment enfin sa
méthode, c'était, appliquée à la science entière qui devenait « mathématique universelle », la méthode même que les mathématiques « enveloppent » : voilà ce que personne ne conteste. L'expérience n’est qu’un expédient là où la déduction mathématique est impuissante; et l’évidence mathématique est supérieure, parce qu’elle est rationnelle et intime, à l'évidence expérimentale. Descartes faisait sortir du doute une science qui ne se contentait pas d’ « interpréter » les données sensibles, mais qui voulait expliquer le monde en
-le développant pour ainsi dire dans une « chaine » de rai-
sonnements, en le créant par intuition et déduction. Effort prématuré et merveilleuse entreprise!
Plus que Bacon, Descartes avait le droit d’être satisfait; et pourtant même une telle science ne lui suffit point : il voulut en fonder les principes, si c'était possible, sur des principes derniers. Descartes ne demandait pas au savoir l’utilité seulement, mais le savoir même ‘; il voulait donner à l'esprit une ferme assurance, füt-ce celle de son infirmité définitive. Il atteignit donc la philosophie vraie *, et il la renouvela. Il recula en quelque sorte le point de départ de
‘ sa méthode; étendant le doute méthodique même à ce qu'il
. Nov. org... I, 96.
. Discours, l° partie, p. 20.
. Règle IV. ; « La curiosité augmente avec la science », dit Épistémon dans la Recherche de la Vérité par la lumière naturelle. 5. Voir préface des Principes, éd. Liard, pp. 9, 11, 21.
en avait tiré, il chercha si quelque vérité ne s’imposerait pas, indestructible à ce doute hyperbolique, proclamée par le doute lui-même, qui fût la base de l'esprit et qui servit à consolider tout le reste *. Il alla ainsi jusqu’au fond du scepticisme; il en dégagea la pensée secrète pour la méditer. La plupart des sceptiques anciens n'avaient douté que pour avoir opposé à la certitude, qui est subjective, la vérité, qui est l’objet même; à la connaissance des phénomènes, qui n’est qu'empirisme et probabilité, la science véritable, qui leur semblait inaccessible : ils avaient moins douté de la réalité que des forces humaines. Descartes ne s’arrêta pas à cette question : Peut-on savoir quelque chose, et quelles choses peut-on savoir? Il poussa jusqu'à celle-ci : A quel. degré peut-on savoir, et peut-on savoir véritablement ?? Il mesura les forces de l'esprit, et dès lors il prit confiance.
C’est peut-être dans les Règles pour la direction de l'esprit — qui sont une première ébauche du Discours, incomplète d'ailleurs et parfois confuse, mais sur quelques points plus développée — que Descartes à le mieux formulé la portée véritable du doute méthodique : « .. Aucune question n’est plus importante à résoudre que celle de savoir ce que c'est que la connaissance humaine, et jusqu'où elle s'étend... C'est ce que doit faire une fois dans sa vie quiconque aime tant soit peu la vérité, parce que cette recherche contient les vrais moyens de savoir et toute la méthode. Mais rien ne me semble plus absurde que de disputer audacieusement sur les mystères de la nature, sur l'influence des astres, sur les secrets de l'avenir, et autres choses semblables, comme font beaucoup de gens, et de n’avoir jamais cherché si la raison
1. Ce n’est pas ici le lieu d’insister sur ces deux degrés du doute, sur les caractères, et aussi sur l’exagération voulue, artificielle, du second.
2. « .… L’incertitude des Pyrrhoniens (qui) est comme une eau profonde où il nous est, ce me semble, impossible de trouver pied... » Descartes a cherché et a cru trouver « le gué », et il pense pouvoir servir de « guide » à ceux qui ne le connaissent pas. Recherche de la Vérité par la lum. nat., A. M., p. 516-1; ef. 518-2.
ne dé
om
humaine peut approfondir ces matières !. » Descartes, ici, est le successeur de Socrate, — sur le doute duquelil semble avoir réfléchi ?, — et le précurseur de Kant. Une partie du Discours de la méthode, reprise dans les Méditations, dans le premier livre des Principes et dans la Æiecherche de la Vérité par la lumière naturelle, est une critique de la raison pure, comme la Critique de la Raison pure est « un traité de la méthode * », où la voie suivie est différente, à la vérité, mais où le point de départ est le mème, c'est-à-dire le doute sur la portée de l’esprit.
De Socrate à Descartes la science avait fait des progrès; depuis Descartes surtout elle n’a cessé d'en faire; mais les progrès mêmes de la science ont toujours ramené cetle question : Quelle est la portée du savoir? Beaucoup de ceux qui ont étendu le plus les connaissances humaines n’en ont que mieux compris ce problème de la connaissance. Parmi les contemporains, le grand savant qui a si profondément médité sur la science, Claude Bernard, à montré avec beaucoup de force que, si la méthode en est très sûre, les résultats en sont comme suspendus dans le vide. « La loi nous donne le rapport numérique de l'effet à sa cause, et c'est là le but auquel s'arrête la science ‘.….. Il n’y a pour nous que des phénomènes à étudier, les conditions matérielles de leurs manifestations à connaître et les lois de ces manifestations à déterminer *. » Pourvu qu'il ait la certitude de la relation des phénomènes entre eux, le savant ne se soucie point de la « vérité absolue ‘ » : il comprend tous les jours mieux qu'il n'y saurait atteindre; son vrai triomphe, dit Claude Bernard après Bacon et Descartes, c’est de devenir maître des phénomènes : « par une merveilleuse compensation, à mesure que la science
1. Règle VIII, A. M., p. 489-1. Cf. II° Méditation, A. M., p. 67-2.
2, Voir Règles XII et XIII. Cf. préface des Principes, éd. Liard, p. 41. 3. Kant, 2° préface, trad. Tissot, 11.
4. Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, p. 114