ANALYSE ET SYNTHÈSE
La science a eu d’autant plus de prises sur les choses qu'elle a tout ensemble épuré davantage son principe anthropomorphique et considéré de plus près, plus rigoureusement, les phénomènes objectifs.
L'homme, avons-nous dit, a commencé par penser que tout vit d'une vie humaine, que tout est animé d’intentions pareilles aux siennes. On à pu soutenir que le sauvage est naturellement spiritualiste : « Nous savons, nous, que nous avons un cerveau, ce qu'il est, qu'il est nécessaire pour penser. Le sauvage n’en sait rien. La matière cérébrale qu'il voit jaillir sous un coup de massue ne lui paraît qu’un sang plus pâle. Il n'a aucune conscience de penser, encore moins de vouloir avec et par cet organe ‘. » 11 n'hésite pas à mettre une âme dans un astre ou dans une source, puisqu'il ignore les conditions où la pensée apparaît. Mais quel pouvoir a-t-il sur les choses? Pour obtenir d’elles ce qu'il veut, il les suppliera ou les menacera : moyen peu efficace!
Le savant, au contraire, s’il prête aux choses son essence, ne la conçoit pas en elles telle qu'elle affleure, pour ainsi dire, en lui. D'insitinct, sous ses propres phénomènes il devine, et sous les phénomènes objectifs il suppose, ce que l'analyse du psychologue découvre au fond du moi. Cette
nature foncière, il s'attache à en observer les manifestations
— jusqu'aux plus élémentaires — dans toute leur diversité. Et plus le savant se met, en quelque sorte, à la portée des choses, — se fait chose, comme on se fait simple avec les simples, — plus elles se plient à lui docilement. « L’expérimentateur qui se trouve en face des phénomènes naturels ressemble à un spectateur qui observe des scènes muettes. Il est
1. Voir Carrau, Philosophie religieuse en Angleterre, pp. 219-221,
en quelque sorte le juge d'instruction de la nature; seulement... il a affaire à des phénomènes naturels qui sont pour lui des personnages dont il ne connaît ni le langage, ni les mœurs, qui vivent au milieu de circonstances qui lui sont inconnues, et dont il veut cependant savoir les intentions. Pour cela, il emploie tous les moyens qui sont en sa puissance. Il observe leurs actions, leur marche, leurs manifestations, et il cherche à en démèêler la cause au moyen de tentatives appelées expériences. Il emploie tous les artifices imaginables et, comme on dit vulgairement, 1l plaide souvent le faux pour savoir le vrai. Dans tout cela l’expérimentateur raisonne nécessairement d’après lui-même et prête à la nature ses propres idées. Il fait des suppositions sur la cause des actes qui se passent devant lui et, pour savoir si l'hypothèse qui sert de base à son interprétation est juste, il s'arrange pour faire apparaître des faits qui, dans l’ordre logique, puissent être la confirmation ou la négation de l’idée qu'il y a conçue... Le naturaliste qui observe les animaux dont il veut connaître les mœurs et les habitudes, le physiologiste et le médecin qui veulent étudier les fonctions cachées des corps vivants, le physicien et le chimiste qui déterminent les phénomènes de la matière brute : tous sont dans le même cas, ils ont devant eux des manifestations qu’ils ne peuvent interpréter qu’à l’aide du critérium expérimental !. » C’est ainsi que la science peut être à la fois création du moi et révélation du non-moi, hypothèse du sujet et symbolique de l'objet.
Pour parler autrement, elle est synthèse et analyse; et elle n’est analyse que pour être plus complètement synthèse. La science proclame l'unité; elle se plonge dans le multiple pour l'unifier. Elle a son principe — inconscient, puis réfléchi — dans la psychologie; à cette synthèse réelle qu'est le moi est suspendue la synthèse abstraite que la science opère. Il ne
faut pas dire que l'analyse précède la synthèse, mais que