L'INCONNAISSABLE ET LA SYNTHÈSE
la détermination d'un oursin, la cristallisation d’un sel, la correction d’un thermomètre... Un chimiste célèbre a passé quarante ans de sa vie à mesurer, avec plusieurs décimales, la dilatation du mercure, du verre et de quelques gaz. » Des milliers d'hommes peinent tout le jour, «satisfaits si, à la fin de leur journée, ils ont fait avancer de quelques impercepbles lignes le petit problème minuscule qu'ils se sont proposé de résoudre »; ils sont comme le soldat qui va et vient, tiraille dans la fumée, sans rien comprendre de la bataille. — Mais y a-t-il donc là nécessité? Et le chimiste qui passe quarante ans à préciser quelques mesures est-il condamné à ignorer pourquoi il le fait? Et les différents chimistes, sans rien relâcher de la minutie de leur tâche, ne peuvent-ils concerter de plus en plus leurs efforts ? Et les diverses sciences, sans rien perdre de leur exactitude, concourir toujours davantage? Et ne peuvent-elles concourir à des fins supérieures, à une fin suprême? Ne ressort-il pas de tout ce livre que cela est possible et que cela tend à être? Ne voil-on pas enfin que les purs savants — convaincus presque toujours que les penseurs ne peuvent rien entendre aux sciences — eux-mêmes, en réalité, n’y entendent rien à fond pour la plupart, — sinon faute de culture philosophique, du moins faute d’une psychologie assez pénétrante ‘? Ils ne comprennent pas le moi : ils possèdent la clef du savoir, et ils ne le soupçonnent pas. Sans doute, grâce à la conception d’une « science idéale », certains arrivent à se faire des connaissances humaines une idée très haute en apparence : mais cet « échafaudage » de «symboles » et d’ « hypothèses », qui s’appuie sur les faits et les lois, n’est qu'une coordination du savoir positif ; 1l en « dérive », et il ne saurait permettre d'atteindre « l'essence des choses ? ». — En réalité, la science est « idéale » par ses
1. Dans cent ans, « la philosophie proprement dite n’existera plus; le côté métaphysique ira aux astronomes, aux mathématiciens, aux physiciens; le côté psychologique sera la part des physiologistes ». Richet, Dans cent ans, p- 221.
2, Berthelot, art. cité, p. 459.
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principes premiers, ses fondements, et non par ses hypothèses dernières. On a beau reconnaître le monde de la conscience ‘ et déclarer que, — comme, au bout de la science positive, il y a la science idéale, — ainsi il y a une morale idéale « qui annonce et précède l'évolution de la morale future », on n’atteint pas, en définitive, les principes fonciers de l’une et de l’autre : on les laisse juxtaposées; on n'arrive pas à les fondre, à joindre la nature et l’histoire, — à voir réagir aussi bien la morale sur la science que la science sur la morale; et on n'arrive point, par conséquent, à contenter l’espritenréglant la vie, — on n'arrive pas à fonder une doctrine de vie. Somme toute, pour le grand nombre des savants comme des ignorants, les progrès de la science n’ont abouti, ne sont destinés à aboutir qu’au progrès de ce qu’on appelle la civilisation. « Science et civilisation, disent-ils, sont deux termes identiques » : on ne voit pas « par quelles subtilités et quels artifices de langage on pourrait les séparer... » « Science, civilisation et morale, ces trois termes sont parallèles ?. » — Il est dangereux de lier ainsi la civilisation et la science : car si dans le progrès matériel, — qu’on ne saurait ni contester sans aveuglement, ni célébrer sans banalité, — tout ne contribue pas au bonheur de l'homme; si le progrès moral est parfois entravé plutôt que servi par le progrès matériel et même par le progrès intellectuel, que sera-t-on réduit à penser? Ne devra-t-on pas condamner cette science, qui peut être-nuisible, en même temps que cette civilisation, qui demeure imparfaite et viciée? Par ses progrès, dira-t-on, la science est responsable de l'égoïsme et de la cupidité des uns, de la souffrance des autres, du labeur mortel des mines, de l'opposition qui s'accentue entre le capital et le travail, 4. La science « établit les seules bases inébranlables de la morale, en constatant comment celle-ci est fondée sur les sentiments instinctifs de la nature humaine, précisés et agrandis par l’évolution incessante de nos connaissances et le développement héréditaire de nos aptitudes ». Berthelot, Discours. M. Richet, lui, parle d' « une morale impérative, conséquence
même de la science », qui ne se comprend guère. 2. Ch. Richet, art. cit.; cf. Dans cent ans.
L'INCONNAISSABLE ET LA SYNTHÈSE. | 439 des dépenses inouïes de guerre ". — On se tracera donc de la civilisation future, d’après la civilisation actuelle, un tableau où persisteront le mal comme le bien, d’une séduction
médiocre, et qui, même, aux âmes généreuses fera prendre
en pitié l'effort relativement stérile de l'humanité. « Ouvriers, bourgeois, paysans, le monde futur sera essentiellement démocratique et utilitaire; en somme, une société à peu près constituée comme notre société actuelle. Elle aura les défauts et les mérites de la démocratie, mais ils seront, les uns et les autres, portés à l’extrème. Les places, recherchées avec ardeur, et obtenues par l'intrigue et la faveur; la concurrence pour la vie, impitoyable; les hommes politiques, faisant des bassesses pour obtenir le suffrage de la foule. En un mot, le gouvernement peu estimé, assez peu puissant d’ailleurs, mais forcé, pour conserver le pouvoir, de gouverner sans trop de prévarication et de satisfaire aux besoins du peuple. La richesse sera encore le principal élément de la puissance; mais cette richesse sera plus également répartie qu'aujourd'hui... Il ne faut pas avoir grand espoir dans le siècle qui viendra. Les hommes auront les mêmes passions, et ces passions seront peut-être moins efficacement combattues. La cupidité et l’égoïsme feront des progrès, si tant est qu'il y en ait encore à faire: et les liens de la famille iront en se relàchant à mesure que les liens sociaux seront plus forts... *. » — Ou encore on ira étudier en Amérique « le monde que nous préparent la Démocratie et la Science, ces deux grandes ouvrières de nos destinées futures * ». Puisque la science, en Europe, malgré le bienfait « d’un maniement plus adroit de la nature », a tué la foi au surnaturel, sans apporter d'autre aliment à l’âme qu’ « un pain d'amertume et un breuvage de mort * »,
1. Brunetière, dans le Figaro, 4 avril 1895. On trouve dans la littérature un écho de ces discussions : G. Duruy, Ni Dieu ni maître; Léon Daudet, les Morticoles; de Curel, la Nouvelle Idole…….
2, Ch. Richet, Dans cent ans, pp. 134-135 et 143-144.