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LA RÉFLEXION INDIVIDUELLE ET LA CRITIQUE HISTORIQUE

Voilà donc le doute, sans cette réserve des vérités révélées, absolu désormais et plus poignant encore. Pour que la science et la religion eussent une valeur, il faudrait que la raison fondât les méthodes de l’une et admit les principes de l'autre. La raison peut-elle atteindre le « roc » de la vérité, — la philosophie est-elle possible? Tel est le premier problème de la philosophie, et peut-être le seul.

Comment sortir du doute et mesurer l'esprit? — Descartes, considérant « que souvent il n'y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces et faits de la main de divers maîtres, qu'en ceux auxquels un seul a travaillé” », a prétendu accomplir l'œuvre à lui seul. Peu lui importe « ce que d’autres ont su ou ignoré” »; il faut rejeter la « science des livres » et savoir « oublier ». Il a poursuivi « la recherche de la vérité par la lumière naturelle qui, à ellé seule, et sans le secours de la religion ou de la philosophie — c’est-à-dire de ce qu'ont pensé les philosophes — détermine les opinions que doit avoir un honnête homme sur toutes les choses qui peuvent faire l’objet de ses pensées, et pénètre dans les secrets des sciences les plus curieuses » :

1. Voir Draper, Les Conflits de la Science et de la Religion (Biblioth. scient. internationale).

2. Discours de la méthode, IIe partie, p. 23. 3. Recherche de la vérité, À. M., p. 512-1; cf. p. 520-2 et Règle TITI.

ainsi s'exprime-t-il dans le titre même d'un dialogue inachevé où Eudoxe, qui représente Descartes en personne, déclare la vérité plus accessible à Poliandre, I « honnête homme » ignorant, qu'à Epistémon, le savant”.

Quand Descartes affirme qu'il a résolu seul le problème philosophique, il y a là un mélange de vérité et d'illusion : cela n’est pas, ni n’était possible tout à fait. « On doit lire les ouvrages des anciens », a-t-il déclaré lui-même”. Il s’est félicité plus d’une fois d'avoir reçu l'enseignement de l'École’, et il semble qu'on puisse arriver à en démèler chez lui les traces. Mais quand mème il serait moins original qu'il ne l'est en réalité, il faudrait reconnaitre qu'il ne s'appuie sur lautorité de personne ef que son œuvre lui appartient en propre. Il y a donc du problème philosophique une solution cartésienne, qui, d’ailleurs, ne s’est point imposée, mais qui, acceptée par les uns, a été rejetée ou modifiée par d’autres. Les penseurs, à leur tour, qui, après Descartes, ont pratiqué la critique de l'esprit, s'ils n’ont point prétendu ignorer ou volontairement oublier leurs devanciers, ne s’en sont du moins fiés qu’à eux-mêmes. « Il ne s'agit pas ici, a dit Kant, par exemple, d’une critique des livres ou des systèmes qui traitent de la raison pure; il n’est question que d’une critique de la faculté de la raison pure en elle-même. C'est seulement en prenant celte critique pour point de départ que l’on se trouve muni d'une pierre de touche infaillible pour apprécier la valeur des ouvrages anciens et modernes; Car sans elle, ajoute-t-il, l'historien et le juge, tous deux incompétents, déclarent vaines les assertions des autres au nom des leurs propres qui n'ont pas plus de fondement. » Ils s'y sont done pris chacun pour critiquer l’esprit de façon différente, et ils ont différemment conclu. — Les contradictions

1. Voir la lettre à Isaac Beecman du 11 octobre 1630, A. M., 5 (éd. orig., XIL du t. Il).

2, Début de la Règle LI.

3. Voir, par exemple, Règle IT, Discours de la méthode, Recherche de la vérilé:

4. Crilique de la R. pure, introd. n° 29; trad. Tissot, pp. 54-55.

du dogmatisme ont fait naître le doute; le doute cherche à se dissiper dans la critique : mais, si la critique est une réflexion individuelle, elle aboutit à des solutions diverses, à de nouvelles contradictions, —— et, par la critique, le doute se trouve enfin renforcé. | Quelques philosophes dogmatiques, qui n’ont jamais eu de doutes sur la valeur de l'esprit, — et c'est leur faiblesse, — en ent eu du moins, — et c’est leur mérite, — sur la valeur de leur esprit. Ils ont cherché, en quelque sorte, des collaborateurs, et leur philosophie est un éclectisme plus ou moins large et plus ou moins sagace. Les uns ont fait un choix et

un assemblage des idées qui leur agréaient chez autrui; les

autres, plus profonds, se sont piqués d’unir les systèmes ennemis et de faire évanouir le doute avec les contradictions mêmes. Que de fois n’a-t-on pas cité ces paroles du maitre des éclectiques, de Leïbnitz : « J'ai été frappé d’un nouveau système... Ce système parait allier Platon avec Démocrite, Aristote avec Descartes, les scolastiques avec les modernes, la théologie et la morale avec la raison. Il semble qu'il prend le meilleur de tous côtés, et que puis après il va plus loin qu'on n’est allé encore :.... En faisant remarquer ces traces de la vérité dans les anciens, ou (pour parler plus généralement) dans les antérieurs, on tirerait l'or de la boue, le diamant de sa mine, et la lumière des ténèbres; et ce serait en effet perennis quædam Philosophia”? ». Mais un dogmatisme conciliant reste toujours un dogmatisme; et une solution éclectique peut être néanmoins une solution individuelle *.

Leibnitz croyait en toutes choses à la continuité et au . développement : en mettant à profit l'effort de’ ses prédécesseurs, il se promettait de les dépasser. L'idée de progrès, précisée et développée par les savants et les penseurs du

1. Nouveaux essais sur l’Entendement humain, 1, éd. Boutroux, p. 164.

2. Lettre à Nicolas Remond, 26 d’aoust 1114; éd. Gerhardt, t. III, p. 624.

3. Quant à ceux qui prennent pour critérium de leur choix le sens commun, ils ont la conviction, sans en donner la preuve, que le sens commun possède la solution cherchée : ce sont toujours des dogmatiques.

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EXPOSITION DE LA MÉTHODE. 45 xvu® siècle, ne tarda pas à jouer en philosophie même un rôle considérable. — Comme l’histoire tout entière, l'histoire de la philosophie avait pris un sens : au lieu d’être un conflit toujours recommencé de systèmes toujours renaissants, elle

tendait vers quelque chose; les contradictions et les luttes

du passé ne prouvaient rien contre l'avenir et, loin d'infirmer la vérité, l'affirmaient en la préparant. L'esprit humain, comme chaque esprit particulier, croissait lentement; il pouvait subir des crises et des temps d'arrêt; mais il croissait pourtant et mûrissait pour la vérité. L'ambition d'un philo-

sophe dès lors devait être d'amener la pensée humaine à

maturité et d'épanouir tout le passé en lui. Il fallait s’attacher à l’histoire pour la faire aboutir; et ainsi ce n’était plus le philosophe qui formulait la vérité à lui seul, mais l’histoire qui la formulait en lui et qui s’achevait dans son esprit. Hegel, Victor Cousin, Auguste Comte, par exemple, ont tous trois voulu comprendre et compléter l’évolution philosophique : mais chacun comprend et chacun complète à sa facon. Le procès de l’idée, la théorie des cycles, celle des trois phases : voilà pour eux l'histoire tour à tour; et voici tour à tour la philosophie : idéalisme absolu, éclectisme, positivisme. C'est-à-dire que tout aboutit au système de Hegel pour Hegel, à celui de Cousin pour Cousin, et pour Comte enfin à celui de Comte. Ils ont leur philosophie chacun : ils n'ont donc pas fondé la philosophie. Au lieu de puiser leur pensée dans l'histoire, ils ont interprété l’histoire d’après leur pensée. Ce dogmatisme historique reste aussi un dogmatisme; et, pour tirer à soi le passé, une solution n'en est pas moins individuelle encore.

11 faut reconnaître d’ailleurs que, jusqu'ici, ceux qui ont voulu philosopher d’après l’histoire, — qu’il s’agit de l'histoire des idées, ou de celle des événements, qui en est inséparable, — étaient condamnés à philosopher sur un semblant d'histoire. Comment Hegel aurait-il pu résumer el expliquer, dès le début du siècle, l’histoire entière de l'humanité, quand, après

tant de recherches, la connaissance en est aujourd'hui encore si incomplète? Comment surtout aurait-il pu pénétrer l'esprit des systèmes et leur enchainement, quand il y faut tant de labeur patient, de souplesse et de désintéressement, ou plutôt quand il y faut des ressources que plusieurs générations doivent amasser et des habitudes intellectuelles que produit ‘seule une longue pratique? Sans doute Hegel, par le relief qu'il a donné à l'hypothèse du développement et du progrès, a préparé l’admirable travail historique de ce siècle; mais provisoirement, quelque valeur qu’eût l’histoire à ses yeux, illa méconnaissait en voulant la construire de toutes pièces. Ceux qui ont procédé de lui ont dû réagir contre lui. Beaucoup de recherches historiques sans idées générales peuvent seules faire apparaître à la fin les idées générales de l’histoire. Auparavant, si l’on ne veut pas s'abstenir, il faut bien inventer; il faut ou formuler hardiment, avec Fichte, ou, sans l'avouer, pratiquer pourtant cette théorie : « Le philosophe qui, en sa qualité de philosophe, s'occupe de l’histoire, suit le cours a priori du plan du monde, lequel plan est clair pour lui sans. qu'il ait aucunement besoin du secours de l'histoire; et s’il fait usage de l’histoire, ce n’est pas pour lui demander la démonstration de quoi que ce soit..., c’est seulement pour confirmer par des exemples et utiliser dans le monde réel de l’histoire ce qui a déjà été compris sans avoir recours à son aide ‘ ».

__ Comment donc sortir du doute, et ne pas renouveler le dogmatisme? Comment instaurer une critique impersonnelle de l'esprit? — En recueillant les résultats de la critique historique appliquée à l’histoire de la philosophie. Il est bien vrai que dans l’histoire de la philosophie est impliquée la philosophie mème, mais à la condition qu’on accepte, qu'on étudie, qu’on pénètre l’histoire au lieu de la construire. Ce n'est qu'à force d'être historien qu'on peut être philosophe véritable-

1. Caractéristiques (Grundzüge) du temps présent,. dans Flint, {a Phil. de l’histoire en Allemagne, trad. Carrau, p. 124. x ï è

ment. L'immense et le confus travail critique de ce siècle tendait obscurément à un but qui en dépassait de beaucoup la portée immédiate. Peu à peu l’érudition et l'intelligence s'élargissant à la fois, les grands philosophes, et même de moindres, ont été connus et compris; les solutions diverses et les écoles successives ont été définies et classées. Sans doute, sur tous les points la lumière n'est pas faite ni l'accord

établi : cependant 1l y à des résultats acquis, semble-t-il, et

l'essentiel est hors de conteste.

On insiste parfois sur ce fait que, à l’égal des divers systèmes, diffèrent les interprétations diverses qu'un seul système peut recevoir : mais, s’il subsiste des divergences, c'est

que beaucoup de ces interprétations sont encore systémaliques elles-mêmes ou insuffisamment documentées. On ajoute

que plus est puissant un génie philosophique, plus son œuvre est susceptible d'interprétations variées, propre à laisser découvrir des veines nouvelles à ceux qui la fouillent tour à

tour : mais c’est être philosophe, et non historien, que de

féconder certaines indications et de déployer les virtualités

secrètes des grandes œuvres. L'historien — et sa tâche est difficile, mais limitée — doit exposer un système, autant que possible, tel que l’auteur l’a conçu el tel que les successeurs l'ont compris; il observe le sens dans lequel a évolué la pensée du philosophe, il constate l'opinion qu'ont eue de lui soil les disciples qui l'ont suivi, soit les adversaires qui l'ont combattu : en tant qu'historien, il n’a pas à méditer sur le système pour en tirer quelque chose de relativement neuf, mais à le considérer objectivement pour l'insérer dans la trame historique. Or, la part augmente sans cesse de résultats ainsi obtenus, qui n'ont rien d’arbitraire et d'individuel.

Au lieu de philosopher avec la conviction que les contraires doivent se fondre et que l’histoire a un but, il faut demander désormais à l'histoire même si elle a un but et si les contraires tendent à s’y fondre. C’est ainsi qu'on peut mesurer l'esprit humain, non plus chacun avec son propre esprit, mais avec

l'esprit humain lui-même. Il est impossible d'atteindre plus sûrement la vérité. Les diverses philosophies constituent dans leur ensemble la pensée adulte, la réflexion profonde, l'effort suprême de l'humanité : elles se sont suivies, heurtées, combinées, — critiquées entre elles‘, — pendant des siècles. Tout ce travail a-t-il été vain? Dans la conscience de l'historien, la réflexion humaine se réfléchit encore pour se juger. Il y a, en un mot, une critique au second degré et une conscience supérieure à la conscience réfléchie : c’est la critique et c'est la conscience historiques *.

Peu importait à Descartes « qu'il y eùt eu des hommes avant Jui » : il le disait du moins. En réalité, s’il n’y avait pas eu avant lui une longue suite de mathématiciens, sans doute il n'aurait pas formulé, puis élargi, la méthode mathématique *; pas plus que Bacon, si la science expérimentale n'avait à son époque révélé sa puissance, n’aurait formulé la méthode inductive. On à raisonné longtemps avant qu'il y eût une logique; et la méthode des diverses sciences, bien loin de les avoir fait naître, est née de leurs progrès mêmes — qu’elle a expliqués, puis accélérés. L'humanité agit d’abord

1. C’est ce qu’on peut objecter à Zeller qui prétend qu’il faut avoir une philosophie pour comprendre et juger les philosophes. « Aborder l’histoire de la philosophie sans avoir soi-même une philosophie, c’est prétendre qu’il convient d’y donner aux idées non scientifiques la préférence sur les idées scientifiques. » — Pourquoi? — Voir la Philosophie des Grecs, Introduction, trad, Boutroux, pp. 20-23.

2. Les Histoires de la philosophie, partielles ou d'ensemble, sont innombrables en ce siècle. Il n’y a guère de philosophes qui n'aient fait des travaux historiques; quelques-uns ont composé des histoires complètes, plus ou moins — mais de moins en moins —- dogmatiques : Dühring, Lewes, Renouvier, Fouillée, Janet et Séailles, de Roberty.…. Les ouvrages sont toujours plus nombreux où l’histoire de la philosophie sert de préambule à la philosophie, ou bien s’y mêle. Pour la France, on pourrait citer la plupart des récentes thèses de doctorat; pour l’Allemagne, beaucoup des livres les plus importants de ce dernier tiers de siècle : Hartmann, Philosophie de l’Inconscient; Lange, Histoire du matérialisme; Riehl, Der philosophische Crilicismus ; R. Eucken, Geschichle der philosophischen Terminologie... Bien ou mal, l’importance, pour la philosophie, de l’histoire de la philosophie se manifeste sans cesse.

3. « Quand je commençais à me livrer aux mathématiques, je me mis à lire la plupart des ouvrages de ceux qui les ont cultivées. » Règle N, A. M., p. 482-1. :

sans règles; et elle frouve, sans savoir comment on fait les découvertes. Dans les Æègles pour la direction de l'esprit, Descartes indique lui-même comment procède l'esprit humain aux deux moments de sa marche : « Puisque l’utilité de cette méthode (celle qui se fonde sur l'intuition et la déduction) est si grande.., j'aime à croire que depuis longtemps les esprits supérieurs l’ont entrevue de quelque manière. Car l'esprit humain renferme je ne sais quoi de divin où les premières semences des pensées utiles ont été déposées, en sorte que souvent... elles produisent des fruits spontanés. Nous en avons une preuve dans les sciences les plus faciles, l’arithmétique et la géométrie. En effet, on a remarqué que les anciens géomètres se servaient d’une certaine analyse qu'ils étendaient à la solution de tous les problèmes, bien qu'ils en aient envié la connaissance à la postérité. Et nousmêmes ne nous servons-nous pas d’une espèce d’arithmétique, nommée algèbre, qui consiste à opérer sur un nombre ce que les anciens opéraient sur les figures? Or ces deux sortes d'analyses ne sont autre chose que les fruits spontanés des principes innés de cette méthode... *» Et il explique comment, par une réflexion plus attentive sur les procédés spontanés * de l'esprit, il a pu substituer aux « recherches vagues et aveugles » « des règles fixes ».

Il n'en saurait être autrement pour la science dernière, pour la philosophie. Si elle est possible, elle existe déjà à quelque degré. Repensons donc la spéculation humaine : nous y trouverons ou, dans son inanité, la preuve que la philosophie est impossible, ou, dans ses progrès, le moyen de fonder la connaissance.

1. Règle IV, A. M., p. 481-2. C’est le lieu de rappeler le passage de la Règle V, cité déjà p. 38, note 3.

2, Voir Régle X, p. 491-1. Cf. Fragments inédits, publiés par Foucher de Careil, t. {, p. 4 : « Juvenis, oblatis ingeniose inventis, quærebam ipse per me possemne invenire etiam non lecto auctore : unde paulatim animadverti me certis regulis uti..….. »

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