‹ La Synthèse Des Connaissances Et L'HistoireChapitre 57 sur 277 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

d’avoir unifié le sujet et l'objet par un monisme dynamique et, dans le développement continu et hiérarchique des monades, d’avoir ébauché la conception du progrès, de l’évolution ‘. Elle consiste à avoir restauré le principe de finalité : parce qu'on en avait abusé autrefois, la science moderne, avec Bacon et Descartes, en avait proscrit l'usage à ses débuts. Spinoza avait divinisé le principe d'identité. Leibnitz, au contraire, en subordonnant ce principe à celui de raison, a voulu rendre la science intelligible par la finalité même. Il ne faut pas oublier, d’ailleurs, que Descartes — dont l’œuvre est contradictoire quelquefois, par cela même qu’elle est compréhensive — n’a point rejeté les causes finales, mais la recherche de ces causes seulement. On pourrait dire qu’il y avait là pour lui un problème plutôt encore prématuré qu'insoluble. La mathématique lui semblait une étude préalable, et, de plus en plus, il s’y est enfermé étroitement; mais, au début surtout, il suspendait le mécanisme à l’harmonie, à la finalité ?. On ne peut manquer d’en être frappé en lisant quelques-uns des fragments de Descartes que Leibnitz a précieusement transcrits, et qui sont conservés à Hanovre. Le second enrichit la pensée du premier, bien plus qu'il ne la contredit, et, de même, il complète Spinoza, autant qu'il s'oppose à lui *. Mais avec la substance-force, — telle qu’il l'avait conçue, en grande partie par le raisonnement a priori, — le développe-

1. « Pour comble de la beauté et de l’universelle perfection des œuvrés de Dieu, il faut admettre un progrès perpétuel et complètement libre de

l'univers entier, en telle sorte que cet univers s’avance vers un état de cul-

ture toujours plus grand... On pourrait objecter qu’à ce compte, le monde devrait dès maintenant être devenu un paradis. Mais la réponse est aisée. Quoique beaucoup de substances se trouvent déjà élevées à une grande perfection, la divisibilité du continu à l'infini est cause qu’il reste toujours, dans l’abime des choses, des parties endormies à éveiller, à susciter, à conduire au plus grand et au mieux, en un mot à une meilleure culture. Et il s'ensuit de là qu’il n’y a jamais de terme au progrès. » De rerum originatione radicali, éd. Erdmann, n° xzvur : voir Renouvier, Esq. d'une classification, t. I, III° partie, l’Évolution, la Créalion, p. 142.

2, Voir Foucher de Careil, Fragments inédits de Descartes; par exemple, I, 14 : « Una est in rebus activa vis, amor, charitas, harmonia ».

3. Voir Delbos, op. cit., pp. 232-236; Secrétan, la Philosophie de la Liberté,

l’Idée, pp. 160-177.

ment et l'harmonie, il n’est point parvenu, bien qu'il y ait

tâché, à reconstituer un monde à la fois un et multiple *. Leibnitz est plutôt un dialecticien qu’un psychologue. Pourtant, dans ses Nouveaux essais sur l’entendement humain, il opposa à l’empirisme de Locke les conséquences psychologiques de ses principes métaphysiques. C'était la querelle de Descartes avec plusieurs de ses adversaires, et notamment avec Gassendi, qui se renouvelait en partie : maïs les résultats, cette fois, différèrent quelque peu. Leibnitz lui-même reconnut que l’empirisme, par ses analyses, agissait efficacement contre cette « philosophie paresseuse » qui défend maladroi-

tement et multiplie à l'excès les notions innées. Il déclarait -

qu'innéité ne saurait vouloir dire connaissance expresse dès l'origine. — J'ai nommé, avait déjà dit Descartes, certaines pensées naturelles, « mais je l’ai dit au même sens que nous, disons que la générosité, par exemple, est naturelle à certaines familles, ou que certaines maladies, comme la goutte ou la gravelle, sont naturelles à d’autres, non pas que les enfants qui prennent naissance dans ces familles soient travaillés de ces maladies aux ventres de leurs mères, mais parce qu'ils naissent avec la disposition ou faculté de les contracter * ». — Leibnitz a insisté. Il y a autre chose que les idées

1. Leibnitz a souvent repris et creusé ses idées : « C’est ma méthode : je may pris parti enfin sur des matières importantes qu'après y avoir pensé el repensé plus de dix fois, et après avoir encor examiné les raisons des autres... J'ai changé et rechangé sur des nouvelles lumières. » (1697; éd. Gerhardt, II, 205; voir Blondel, op. cit., p. 19.) Il a presque uniquement écrit des ouvrages fragmentaires ; il s’est placé tantôt au point de vue exotérique, tantôt au point de vue acroamatique (voir tbid., pp. 12-13) : de là une possibilité d’autant plus grande d’interprétations très diverses. « On peut, avec une égale conséquence, pousser la pensée de Leibnitz au réalisme ou à l’idéalisme, à la nécessité ou à la. liberté, à l’'atomisme ou au panthéisme. » (Secrétan, op. cit., p. 116.) M. Secrétan incline visiblement Leibnitz dans le sens où allèrent ensuite les philosophes allemands et où il voit un acheminement à sa propre philosophie de la liberté. — M. Boutroux (Introductions aux éditions de la Monadologie et du I‘ livre des Nouveaux Essais) s'est attaché à préciser les grandes idées qui appartiennent à Leibnitz et à enchaîner ses œuvres pour y faire éclater l’unité profonde de développement.

2. Remarques de René Descartes sur un certain placard imprimé aux Pays- Bas, vers la fin de l’année 1647 : réponse au 12° article, A. M., p. 751-2. Cf.,

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ÉVOLUTION DE LA PHILOSOPHIE AU XVII‘ SIÈCLE. 95 simples, données de l’expérience, et les idées composées; il y a les idées premières qui ne font qu'un avec la substance ; mais la monade ne formule pas d’abord les idées qui régissent son activité : c'est dans les produits, en quelque sorte, de cette activité qu'elle les découvre; du confus, elle remonte au distinct. Vihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu; exeipe : nist ipse intellectus. Si la monade va du sensible à l'intelligible, l’intelligible ne provient pas du sensible: il serait plus juste, au fond, puisque la monade est fermée, de dire que tout est intelligible; mais qu’au rebours de l’activité, qui va de ce qui est plus intelligible à ce qui l’est moins, la connaissance procède de ce qui l'est moins à ce qui l’est davantage. |

Leibnitz à la table rase n’oppose qu’une virtualité. Mais ce n'est pas tout : les critiques de l’empirisme l’obligent à réduire . cette virtualité primordiale. Descartes, qui n'est pas .très précis sur ce point, semble étendre démesurément la liste des idées innées : Leibnitz n’y fait entrer que le principe d'identité, le principe de raison qui domine celui-ci, et l’idée de Dieu que la raison suppose et qui la fonde. Somme toute, le principe de raison est pour lui le noyau même de la monade. — Comme la substance cartésienne, l’innéité est conservée ici, mais modifiée, tout à la fois simplifiée et approfondie.

Le génie de Leibnitz prolonge et, pour résister à l'empirisme, transforme, complète le dogmatisme cartésien. Cependant le scepticisme n’est pas vaincu; et, tandis que la raison dogmatique affirme et définit résolument la substance, la critique va poursuivre impitoyablement son œuvre jusqu'au phénoménisme absolu.

dans les œuvres inédites publiées par Foucher de Careil, t. 1, Remarques sur les Principes, 10. Leibnitz dira que les idées sont dans l’esprit comme une statue dans un bloc de marbre dont les veines la dessinent. Descartes, dans ce passage que Leibnitz a copié et qui nous vient de sa copie, disait : « .… non intelligo eas esse semper actui in aliqua mentis nostræ parte

depictas ut mulli versus in libro Vergilii continentur, sed potentia duntaxat u{ variæ fiquræ in cera... ». Tout ce morceau est curieux.

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