Logique, [° partie, chap. mr
2. Voltaire sans doule a consacré cette influence; mais avant Voltaire elle avait commencé à s'exercer. Les Revues de Hollande avaient ou traduit ou analysé tous les ouvrages anglais d'importance : on connaissait Shaftesbury, Toland, Tindal, Coïlins, lés déistes. L’engouement pour l'Angleterre et les choses anglaises alla en croissant à travers le siècle. Mais il faut bien dire qu’on se faisait de la profondeur, de la hardiesse, de. la liberté britanniques, une idée singulièrement exagérée (voir Texte, J.-J. Rousseau et les orig. du cosmopol. litt.). Comme il arrive souvent — la pensée française créait en croyant observer et reproduire, elle projetait son idéal dans ce qui s’en rapprochait le plus. Lange fait une remarque curieuse à propos de Hartley : son principal ouvrage (Observations sur l'homme, son organisation, ses devoirs et ses espérances) fut traduit en français et en allemand; chacun des traducteurs n’en reproduisit intégralement qu’une partie, le premier la partie psychologique, le deuxième la partie théologique. Jusque dans une traduction il peut y avoir de l’originalité.
poursuivant dans la religion, dans l'administration, dans les mœurs, dans les lois, tout ce qui portait le caractère de l’oppression, de la dureté, de la barbarie; ordonnant, au nom de la nature, aux rois, aux guerriers, aux magistrats, aux prêtres de respecter le sang des hommes...; prenant enfin pour cri de guerre : raison, tolérance, humanité”. »
On sait le rôle que joua Voltaire; mais on sait aussi que Voltaire a plus détruit qu'édifié, et que, clairvoyant sur des abus ou des erreurs de détail, il n’était pas homme à condamner entièrement l'ordre établi et le système des choses traditionnel. Pas plus qu’il ne rejetait la monarchie, — quoiqu'il luttât contre le bon plaisir, — il ne niait l’innéité de Ja morale, — quelque admiration qu'il eût pour Locke”; de mème, s’il fit la guerre au catholicisme et poursuivit de ses sarcasmes l’optimisme leibnitien, il affirmait résolument l’existence et aussi la providence de Dieu. La pratique était son souci dominant : il« ramenait », autant que possible, « la métaphysique à la morale », et il conservail de la métaphysique ce que lui paraissait nécessaire à la morale ?. Quand la controverse philosophique, quand la lutte contre « l’infâme » l'inclinaient vers le matérialisme ‘, la négation de la liberté, de l'immortalité de l’âme, de Dieu, il hésitait ou il résistait — plutôt par prudence que par révolte. « Si Dieu n'existait
4. Condorcet, Esquisse.…., 9° époque. Voir Janet, Histoire, de la science poli- .tique; Cournot, Considérations sur la marche des idées; Taine, l'Ancien Régime; Espinas, Histoire des doctrines économiques; Rambaud, Histoire de la civilisation française.
9. « Rien n’est ce qu’on appelle inné, c’est-à-dire né développé; mais... . Dieu nous a fait naître avec des organes qui, à mesure qu’ils croissent, nous font sentir tout ce que notre espèce doit sentir pour la conservation de cette espèce. » (Dict. Phil., Du juste et de injuste.)
3. Ce souci de la pratique va jusqu’à un dédain marqué de La science pour la science (esprit anglais) : il y a des vérités pareilles à des étoiles « qui, placées trop loin de nous, ne nous donnent pas de clarté ». Lettres anglaises,
4. Maine de Biran (Journal, 9 juillet 1816) relève la note de Voltaire au
fameux passage de Pascal : « L’homme n’est qu’un roseau... mais C’est un roseau pensant... Quand lunivers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue; parce qu’il sait qu'il meurt...» — « En quoi quel-
ques idées reçues dans un cerveau sont-elles préférables à l'univers matériel? »
pas, il faudrait l’inventer! », car il est « utile » au genre humain ?. Voltaire n’a point admis avec Bayle la possibilité d'un état athée; il a attaqué le Système de la nature *; de Newton, somme toule, il a adopté.non seulement — avec moins de science — la physique, mais — avec moins de foi — la philosophie religieuse *. Et son originalité, c'est précisément de postuler Dieu moins encore comme auteur des lois physiques que, parmi les doutes amassés, commé garant des lois morales. Ce qui parait, ce qui est chez lui superficiel, peut être approfondi — et le fut.
À coup sûr, la préoccupation de la vie sociale commande aussi l’œuvre de Rousseau; comme Voltaire, il rapportait
1. Épitre à l’auteur du livre des Trois imposteurs. « Je suis rarement content de mes vers, mais j'avoue que j'ai une tendresse de père pour celui-là », dit-il dans une lettre à Saurin. — D'ailleurs « nous n’avons aucune notion adéquate de la Divinité, nous nous traînons seulement de soupçons en soupçons, de vraisemblances en probabilités... Il faut que nous confessions notre ignorance sur la nature de la Divinité avec Cicéron. Nous n’en saurons jamais plus que lui... Il y a une témérité insensée à vouloir deviner ce que c’est que cet être, s’il est étendu ou non, s’il existe ou non, comment il existe, comment il opère. » Dict. phil., art. Dreu.
2. « Les hommes en seront-ils plus vertueux, pour ne pas reconnaître un Dieu qui ordonne la vertu? Non, sans doute. Je veux que les princes et les ministres en reconnaissent un, et même un Dieu qui punisse et pardonne. Sans ce frein, je les regarderai comme des animaux féroces.….. » Lettre à M. de Villevieille du 26 auguste 1768. Cf. Dict. phil.
3. Il a, en général, l’horréur des systèmes, des romans comme celui du chimérique Descartes. « Plus d’un philosophe a voulu, à l'exemple de Descartes, se mettre à la place de Dieu et créer comme lui un monde avec la parole : mais bientôt toutes ces folies de la philosophie sont réprouvées des sages. » (Précis du siècle de Louis XV, chap. xzur.) 11 s’agit ici de d’Holbach, dont le système lui paraissait, en plus de la chimère, dangereux : voir l'Histoire de . Jenni.
4. Il comprit très bien que l'atomisme newtonien s'accorde mieux avec la religion que la physique cartésienne (voir Pillon et Mabilleau, ops. cüls.). De Locke, il garda d’ailleurs l’idée que la matière pourrait penser : « Dire que * Dieu ne peut rendre la matière pensante, c’est dire la ‘chose la plus insolemment absurde que jamais on ait osé proférer dans les écoles privilégiées de la démence. Nous ne sommes pas assurés que Dieu en ait usé ainsi; nous sommes seulement assurés qu’il le peut... Qu'importent, dans ces questions inaccessibles à la raison, les romans de nos imaginaticns incertaines? » Dict. phil. — Voltaire est jugé bien diversement comme philosophe, mis en général trop haut ou trop bas : cf. Bersot, Za Philosophie de Voltaire, introduction, et Faguet, le XVIII® siècle. Noir Gérard, Revue philosophique, t. WI, sur Voltaire jugé par les Allemands (Strauss, Du Bois Reymond, Hettner, Lange) : la forme les choque souvent, le fond les intéresse et ne leur semble pas sans valeur.
ÉVOLUTION DE LA PHILOSOPHIE AU XVIII SIECLE. 127 directement à la pratique ses plus hautes spéculations. Mais, au lieu d'accepter, de maintenir la société en gros, pour ainsi dire, quitte à la critiquer et à l’amender sur des points parti-
culiers, il voulut, il osa la soumettre à l'examen et la refondre
en sa pensée, tout entière. Pour cela, 1l consulla la nature et
- la loi naturelle. Il fut dans le grand courant des idées du
siècle; il lui donna une ampleur et une force nouvelles. Mais cette nature que les autres concevaient en savants ou en psychologues analystes, c'est en moraliste qu'il la considéra. Il y a plus : ce moraliste est un homme nouveau, un vagabond, un révolté, un solitaire, un malade, à qui tous ses sentiments apparaissent, de qui tous les sentiments jaillissent avec une spontanéité, une vigueur, une chaleur exceptionnelles, et qui puise ses idées dans sa sensibilité même. Quand il « rentre en soi pour y étudier l’homme et connaître sa nature, ses devoirs et sa fin ‘ », il contemple un être à part; et, comme l'État que sa raison fonde sur la connaissance de |’ « homme naturel », la philosophie qu'il dégage des mêmes données, malgré des éléments empruntés ou traditionnels *, n'est pas sans nouveauté; encore bien moins fut-elle sans influence.
« Le résultat de mes pénibles recherches, a dit Rousseau,
fut tel à peu près que je l'ai consigné dans la Profession de
foi du Vicaire savoyard, ouvrage si singulièrement prostitué et profané dans la génération présente, mais qui peut faire un jour révolution parmi les hommes, si jamais il y renaît du bon sens et de la bonne foi”. » Ainsi ce prêtre sage et ingénu, exposant ce qu'il pense dans la simplicité de son
cœur, au haut d’une colline, en face d’une nature magnifique
1. Si le rélablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs, l° partie. « La plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances humaines me paraît être celle de l’homme. » Quelle est l’origine de l'inégalité parmi les hommes...? préface.
2, On connaît par Rousseau lui-même ses lectures : il cite avec le plus d’éloges Bacon, Descartes, Newton, Locke. D’autre part, il dit dans les Réveries : « Je ne doute point que les préjugés de lenfance et les vœux secrets de mon cœur n’aient fait pencher la balance du côté le plus consolant pour moi ». (3° Promenade.)