VI. — LA MÉTHODE RÉFLEXIVE
Alors que l'introspection analyse les représentations et leurs combinaisons, que l'intuition suggère le mouvement intérieur et les tendances de la vie mentale consciente et subconsciente, que les méthodes expérimentales en étudient certains aspects, la méthode réflexive recherche la cohésion et Tunité logique de l'esprit. Employée dès le début de la psychologie, elle s'est maintenue et développée, mais n'a été définie et étudiée en elle-même que dans les dernières années du dix-neuvième siècle, tout spécialement par Jules Lagneau qui lui a donné son nom (1).
(1) Jolis Lagneau, Fragments (Rev. de met. et de morale, mars i
La méthode réflexive a pour but d'expliquer Tunité logique que présente la conscience ; outre le caractère propre qu'affecte la conscience en ^ chaque individu, les faits conscients, quelles que soient les dififérences entre les individus conscients et les nuances de chaque conscience individuelle en particulier, offrent des caractères qui se retrouvent dans toute manifestation consciente et définissent la conscience comme type d'organisation; de même il y a des caractères qui définissent d'autres types d'organisation comme ceux que le physicien et le chimiste découvrent dans la matière, le biologiste dans les organismes vivants. Il y a donc des caractères qui doivent se retrouver dans, toute manifestation de la conscience et lui sont essentiels^ tandis que d'autres caractères sont individuels ou accidentels. Il fs'agit de déterminer les caractères essentiels de la conscience et de rechercher les lois qui permettent de les comprendre.
Dans la seule forme de conscience accessible à notre observation, la conscience humaine, tout fait conscient, en [même temps qu'il se traduit en une représentation, se répercute en une idée, parce que notre vie mentale est inséparable de la réflexion. Avec la perception d'objet^ il se forme en notre conscience une idée de cette perception; en d'autres termes nous n'avons pas seulement conscience de l'objet perçu, mais encore de ce que nous percervons Tobjet et formons une représentation. En même temps que se produit la perception de l'objet, il se fixe un type, une idée de notre activité perceptrice. S'agit-il d'un sentiment, le même processus se
Chartier, Commentaire aux Fragments (ibid., juillet et sept. 98); Lettres 5wr Za psî/cAoZo^ie, d'après les cours de Lagneau (BulL de l'uuion poiu' l'action morale, 10» année, n» 17, et !!• année, 1-7, 9, 11-14), et mon étude sut J. Lagneau dans la Revue du Mois^ mai 1906.
JSâ LA SYNTHÈSE MENTALE.
produit Mious éprouvons un mouvement de colèi'e; c'est un fait coascîent; maU en même temps retentit en nous et se conserve^ même quand Fétat affectif de la colère est passé; une idée de cet état; cette idée, nous pouvons l'évoquer. En général, il sufGt que nous pensions à un fait conscient, perception d'objet, souvenir, sentiment, effort, pour qu'il devienne une id^e, c'est-à-dire une représentation réfléchie. Nous sommes donc en possession d'une méthode d'investigation de la conscience, grâce au caractère réfléchi qu^f^Ue revêt en nous.
Toute représentation esta la fois objet et idée. Si nous faisons abstraction de Tîdée pour porter notre attention sur Tobjel, pour vérifier la notion que nous en avons, nous tâchons de corriger les sensations qui établissent un rapport entre rexcitation extérieure et Fobjet tel que nous nous le représentons ; nous rapprochons, par des corrections successives, l'objet représenté de Tinterprétatîon acquise parla science j de ses rapports avec Tensemble des objets dans l'espace; nous substituons à l'objet sensible les éléments intelligibles par lesquels la connaissance claire et scientifique l'explique.
Mais nous pouvons aussi porter notre attention sur i'ideej c est-à-dire sur Tobjet en tant qu'il est pensé et se rattache à une conscience, et de là sur cette conscience elle-même, sur ses différentes manifestations (activité de perception j souvenirs, sentiments, action volontaire) et sur Tunité qui pénètre toute la vie de l'esprit. Nous appliquons ainsi notre réflexion à l'activité consciente. Jules Lagneau appelle idées les représentations en tant que nous les considérons dans Tunîté de leur participation mutuelle, dans leurs rapports entre elles etavec la conscience.
Une fois que nous envisageons les représentations en tant qu'idées, elles ne sont pas spatialement exté-
LES MÉTHODES PSYCHOLOGIQUES. 2fi!i
Heures les unes aux autres comme le sont ]es objets, ni prises séparément; un lien interne les unît; ce n*est pas le contenu particulier des idées qui est soumis à la réflexion, mais leurs rapports, les conditions de leur existence dans la conscience, le mouvement intérieur qui les rapproche ou les éloigne, Tunité qu'elles présenteat; c'est, en un mot, la pensée.
La pensée n'est pas objet d'intuition ; nous la connaissons à travers la réflexion. Elle ne se fixe pas en un ou plusieurs objets; elle ne peut sl* réaliser mt^me en une idée qui la représenterait tout entière; elle n est ni une idée particulière, ni une représentation, ni une chose; elle est acte, mouvement et, finalement, synthèse active de rapports rationnels. La pensée est présente intégralement en chaque représentation.
Le caractère psychologique d'un fait conscient est donc son retentissement dans la conscience. La pensée, en tant qu'unité, est présente en chacun de ses actes, indivisible par conséquent et concentrée en chacune de ses affirmations, sans être pourtant épuisée par aucune de celles-ci, car elle n'est pas chose ou substance, mais réalité spirituelle, acte pur; elle n^eat pas non plus une entité immuable posée en dehors et audessus des rapports rationnels; elle est acte et création.
Elle ne résulte pas non plus de la série des actes conscients antérieurs : le caractère de la pensée, c'est d'être un mouvement synthétisant en chaque moment la multiplicité sensible et créant, par chaque acte^ une synthèse nouvelle, de manière que ses produits ne sont pas simplement une fusion d'éléments, mais un tout original ; nos représentations ne dépendent ni des éléments de la multiplicité, ni des faits conscients antécédents, mais cha* cun d'eux porte la marque propre de la pensée qui le pose.
La pensée est unité : une idée ne s'explique pas par une série d'idées antécédentes, mais par les lois de la pensée qui se retrouvent en chaque idée. L'analyse des conditions de toute idée nous conduite découvrir les caractères essentiels de la pensée : c'est ce genre tout spécial d'analyse, applicable aux idées, qu'on appelle mé- (hodr réflexive, La méthode réflexive est une véritable méthode psychologique, car elle n'essaie pas de construire la pensée avec des éléments extérieurs à elle, mais elle la prend dans sa réalité concrète. Ce n'est pas une entité que nous obtenons ainsi, mais un système de rappQvU rationnels, lié à une manière constante de sentir : cette définition est celle du moi. La méthode réflexive enfin esjt en même temps une méthode métaphysique, parce qu'elle conduit de la conscience, nécessairement individuelle, à la peijsée unitaire de laquelle toute conscience participe.
L'on comprend qu'il soit nécessaire de trouver une méthode particulière pour la vie consciente; elle présente un caractère tout autre que les faits étudiés parles sciences expérimentales : c'est la pénétration des .idées, leur vie intérieure, si différente des combinaisons auxquelles on a recours pour expliquer les lois des faits au point de vue mécanique, physico-chimique et biologique. Aussi n'est-il pas possible en psychologie d'employer rinduction : car ce qu'on s'efforce de comprendre, à propos des pensées particulières, c'est l'acte de pensée et non Li succession extérieure des faits de conscience ; or, rinduction conclut de la loi constante, observée dans certaines séries de faits, à une loi constante analogue existant en d'autres faits semblables ; elle exclurait, appliquée à la psychologie, la nouveauté, | le progrès, la vie propre de l'esprit, et n'atteindrait que les actes mécanisés par
rhabitude^ les moins caractéristiques de la vie mentale. La psychologie ne se servira pas non plus de la déduction mathématique, car elle n'admet ni abstractions, ni postulats, ni démonstrations, mais se trouve en présence de la réalité la plus concrète. Il ne s'agit ni de la représentation de mouvements dans Tétendue, ni de Tapplication de la quantité ; il faut chercher les conditions de la réalité consciente, se demander à propos d'une idée, d'une pensée particulière, comment elle peut exister, <îhercher en un mot les raisons de ses pensées. L'analyse que la réflexion fera des idées ne s'arrêtera qu'aux derniers termes, qui ne seront ni des relations abstraites, ni des lois de phénomènes, mais des éléments intelligibles, des raisons.
Nous choisirons plusieurs exemples pour jfaire comprendre l'application de la méthode réflexive. Et d'abord, comment dégager par l'analyse réflexive le rôle de l'acte de pensée dans les conditions logiques de toute connaissance ? Prenons une notion que nous appliquons à toute action corporelle, la notion de résistance. C'est l'exemple donné par Chartier (1) : « Aux yeux de la réflexion, elle suppose, comme conditions nécessaires, les idées de position, de direction, d'eff'ort, d'objet extérieur, idées que je ne conçois pas explicitement lorsque je connais une résistance; chacune de ces idées elle-même, si on l'analyse, en suppose d'autres, en implique nécessairement d'autres : l'idée de position suppose l'idée de distance, de séries fixes, de mouvements à faire dont l'effet est connu ; l'idée de direction suppose de plus la connaissance distincte des parties de mon corps, et des
(1) Revue de met, et de morale^ 1898, p. 532.
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notions de directions fixes, comme avant et arrière, haut et bas, droite et gauche; Tidée d*eflFort suppose Tidée d'un mouvement voulu, c'est-à-dire d'un mouvement dont les effets sont d'abord connus, ensuite jugés préférables à l'état actuel. L'idée d'objet extérieur suppose l'idée de permanence, de stabilité, c'est-à-dire d'être ; l'idée d'être implique à son tour unité, indivisibilité, etc. De telle sorte que, -dans une idée quelconque, on retrouve nécessairement à l'état latent, toutes les idées. De là cette autre formule que Lagneau répétait souvent : « L'analyse réflexive a poyr objet de retrouver dans un fait de pensée la Pensée tout entière. »
Autre exemple : voyons comment procède la méthode réflexive pour dégager les conditions psychologiques de la perception sensible. Si la science fixe son attention sur l'objet et le rattache à d'autres objets après l'avoir mesuré et lui avoir fait subir les corrections utiles, le psychologue s'intéj'esse à la, perception de l'objet, c'est-à-dire à ce qu'il y a de commun à tous les objets perçus, si l'on fait abstraction du caractère propre de chacun de ces objets ; à propos de la perception d'objet, il s'agira de savoir quelles sont les conditions de cet acte ; s'explique-t-il par l'enregistrement passif d'une excitation extérieure ou bien entre-t-il, dans la sensation, une part d'activité de la pensée ? Nous sommes conduits ainsi à étudier la sensation et ses conditions; les conditions physiologiques d'une part se ramènent à des transmissions nerveuses entre plusieurs centres situés en des points dififérents; ce tableau de l'activité cérébrale n'explique pas l'unité de l'objet de perception; d'où une critique qui nous fera comprendre que la perception sensible n'est pas le résultat de l'activité d'éléments nerveux, mais si ces éléments sont nécessaires pour la transmis-
sien des mouvements, l'acte de perceptioa n'est pas rimage passive de ces mouvements; la sensation n'est pas située dans l'espace; seuls les mouvements qui en sfent les symboles extérieurs peuvent se spatial i se r.
Puis vient la question de savoir si intensité et qualité quenous reconnaissons dans la èensation sont déterminées dans la conscience par des lois extérieures à elle. De là on est conduit à chercher le 'èens des notions de qualité et d'intensité appliquées aiJi faits conscients^ et , ainsi de suite. C'est la voie que nou^^avons suivie sou- ,yent dans ce livre. ^f
Un dernier exemple emprunté à FjStude de Vadioru L'analyse réflexive permet d'en dégager les conditions^ qui sont complexes. Ainsi, pour moi, l'acte d'écrire ce qui fait l'objet de mes préoccupations philosophiques : il y a^ ici deux ensembles de conditions; d'abord une tendance, une direction volontaire, un effort ; cet effort se conccntre^ sur le rendu de la pensée ; je tâche de serrer la pensée le^ mieux que je puis et de me rapprocher, en rcxprimant, d'un type de raisonnement idéal que je conçois; cet acte voulu implique un rapport entre l'idée d'action et l'idéal,, c'est-à-dire une affirmation de mon effort ; c'est là un acte dans lequel je me mets tout entier, qui se crée lui-même et se recrée en chaque instant; c'est ce que Lagneau entend par liberté.
En second lieu, tandis que je pense au sens de ce quù j'écris, je ne songe pas à examiner en détail la syntaxe de chaque phrase ni la forme des mots que je trace : il y a dans la technique grammaticale et dans l'écriture qui sont à mon service sans que je doive à chaque emploi les raisonner, quelque chose de mécanique; aussi, puis-je concentrer ma pensée, sans devoir faire un effort spéciat d'attention aux mouvements de ma main qui trace les
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mots ni aux règles de syntaxe, que j'applique par habi-i tude. Ce sont là des actes mécanisés, et jadis volontaires. L'analyse réflexive me montre que les conditions de mon acte d'écrire sont complexes et que l'idée de cet acte réunit deux tendances : la liberté et l'automatisme.
Me voilà conduit à poser les problèmes qui permettront de comprendre ces tendances ainsi que leurs rapports mutuels. On voit que la méthode réflexive envisage la totalité concrète que constitue tout fait de la vie mentale en tant qu'idée et tâche de rendre compte des conditions que toute idée implique. Elle est à la fois rationnelle en ce qu'elle ramène à l'unité toutes les manifestations psychologiques, et vivante en ce qu'elle ne forme pas des abstractions, mais recherche les conditions du réel. Et enfin, le réel n'est jamais séparé de l'acte de la pensée ; l'être conscient n'est pas scindé en tranches, maïs il est pénétration d'idées. La méthode réflexive étudie les rapports des idées entre elles et avec la pensée.