V. — Résumé, — Coup d'œil d'ensemble sur la maladie
Messieurs,
Dans les conférences qui ont précédé celle-ci, je vous ai décrit tour à tour les formes initiales, puis les formes consécutives et ultimes de la syphilis cérébrale.
Nous connaissons la maladie dans ses éléments. Envisageons-la aujourd'hui dans son ensemble. A ce point de vue encore, diverses considérations du plus haut intérêt pratique réclament notre attention.
Quelques mots tout d’abord sur la marche générale de la maladie.
I. — Le plus habituellement, l’évolution de lasyphilis cérébrale, abandonnée à son impulsion propre, est celle d’une affection lente, continue et progressive.
C'est dire que la syphilis cérébrale parcourt généralement ses périodes à la façon d’une maladie chronique; — qu'elle les parcourt sans arrêt, sans intermission, sans rémission ; — qu'elle se compose d’une série de symptômes qui s'ajoutent les uns aux autres par ordre de gravité croissante.
Tel est d’ailleurs le type sous lequel nous l'avons en-
558 MARCHE, DURÉE visagée et décrite jusqu'alors, type non pas constant à coup sûr, mais de beaucoup le plus commun.
Quant à la durée totale qui embrasse cette évolution progressive, impossible de la déterminer d’une façon précise. Force nous est de lui assigner seulement des limites assez vagues et sujettes à de nombreuses variétés. D'une manière très-approximative, bornons-nous donc simplement à dire que cette durée, très-Imégale d’un cas à un autre, est généralement contenue dans l’espace d’une à deux années. Toute appréciation plus circonserite serait nécessairement entachée d'erreur.
I. — Et, en ellet, reconnaissons de suite que, si telle est la marche qu affecte en général le processus morbide, de nombreuses exceptions dérogent à la règle que nous venons de formuler.
Ainsi, notons d’abord que l’évolution symptomatologique peut être bien plus hâtive, bien plus rapide. Il est nombre de cas où les accidents de la syphilis cérébrale se condensent dans un laps de temps bien autrement restreint, pour aboutir à une terminaison fatale en moins d’une année, dans l’espace de huit mois par exemple, de six mois, voire de trois mois.
C’est de la sorte que j'ai vu succomber un de mes clients après trois mors el quelques jours de maladie, pas davantage.
Ce malade, que j'avais traité avec succès quelque temps auparavant pour une ulcération phagédénique du pied, me fait mander à nouveau le 5 décembre 1871, à propos d’une paralysie toute récente de la troisième paire gauche, paralysie qu'avait précédée à courte distance et qu'accompagnait encore une intolérable céphalée.
CAS À ÉVOLUTION RAPIDE 559 Le traitement spécifique, tout d’abord, réussit à enrayer les phénomènes ; il atténue la paralysie, il dissipe complétement les douleurs de tête. — Mais voici que, vers la fin de janvier, se fait une explosion presque subite de symptômes bien plus alarmants : vomissements répétés ; insomnie incoercible ; troubles moteurs ; incertitude de l'équilibre, marche ébrieuse, défaillances musculaires soudaines, etc. ; et, de plus, troubles d'intelligence : enfantillages, divagations passagères, débilité de mémoire, ete. — Puis, bientôt après, paralysie de la troisième paire droite; paralysie de la sixième paire droite ; affaiblissement général, avec ébauche d'hémiplégie. — Dès lors, en dépit du traitement, tous ces accidents ne font plus que s’accroître, s’exagérer d'intensité de jour en jour. Le malade devient tout à fait hémiplégique, tombe en démence, et succombe Le 6 mars. — Durée totale : trois mois et quelques jours.
De même, je trouve dans mes notes une autre observation de syphilis cérébrale (celle-ci avec autopsie) dans laquelle l'évolution se fit en moins de trois mois.
HT. — D'ailleurs 1l est des cas à évolution encore plus précipitée, à dénouement plus hâtif.
Ceux-ci se divisent naturellement en deux groupes.
Dans le premier groupe, les accidents cérébraux revêtent immédiatement un très-haut degré de gravité, au point de placer les malades presque d'emblée en imminence de terminaison fatale.
Comme exemples du genre, rappelez-vous ces cas de coma sidérant où pernicieur faisant une explosion aussi menaçante qu'inattendue à la suite de quelques
560 CAS A ÉVOLUTION PRÉCIPITÉE prodromes légers ou d'importance relativement trèsminime (1).
De même, un de mes clients succomba d’une facon très-rapide à des accidents du genre de ceux qui constituent la pseudo-paralysie générale. Cet homme avait été affecté trois ans auparavant d'accidents non douteux de syphilis cérébrale, dont une médication énergique, dirigée par un de nos savants confrères, M. le D' Coffin, était parvenue à Le délivrer complétement. Il était rétabli, absolument rétabli depuis longtemps, au point de remplr sans fatigue des fonctions importantes, lorsqu'il fut repris d’hésitation de la parole, de tremblement des mains et de la langue, d’excitation cérébrale, de délire, etc. Tous ces phénomènes s’accrurent avec une rapidité insolite, acquirent une intensité extraordinaire, et précipitèrent leur marche de telle sorte que le malade fut emporté en moins de sept semaines.
Dans une deuxième catégorie de cas, la maladie évolue d’abord avec sa lenteur ordinaire, sous telle ou telle de ses formes habituelles. Puis survient tout à coup, d’une façon inopinée, un accident grave (hémiplégie, par exemple, ou bien encore série de crises épileptiques se répétant coup sur coup) qui termine rapidement la scène.
C’est ainsi que, dans une observation de Jani, nous voyons une femme, affectée depuis quelque temps de violents maux de tèle et d’une rétinite spécifique, être prise tout à coup d'hémiplégie et succomber en l’espace de trois jours. L'autopsie fut pratiquée et révéla, d’une part, de nombreuses adhérences méningo-cérébrales, et,
(1) V. p. 153 et suivantes.
MÉNINGO-ENCÉPHALITE TERMINALE 561
d'autre part, une double thrombose artérielle occupant le tronc basilgire et la sylvienne (1).
D'autres fois encore, c'est la mort qui, subitement, vient interrompre une évolution jusqu'alors normale et lentement progressive. Un de mes clients a été emporté de la sorte, d'une façon aussi brusque qu'inattendue. Ce malade présentait depuis deux à trois mois divers symptômes de syphilis cérébrale : céphalée, accès d’épilepsie latéralisée, troubles intellectuels, crises passagères d'excitation maniaque, etc. ; mais rien ne faisait présager pour lui limminence prochaine d'un dénouement fatal, quand, un matin, on le trouva mort dans son lit.
Ces divers genres d'évolution sont très-rares à coup sûr, et le dernier surtout est tout à fait exceptionnel. Mais ils ne sont pas moins essentiels à bien connaître, car ils démontrent une fois de plus l'urgence d’un traitement des plus énergiques dès les premiers temps de l'invasion de la syphilis cérébrale, quelque forme d’ailleurs qu'affecte la maladie à son origine.
IV. — À ce même groupe se rattachent encore certains cas très-peu communs et différents de tous les précédents par l'intervention d’un symptôme particulier, insolite en l'espèce, dont je ne vous ai guère parlé jusqu'ici, et qui n’est autre que la fièvre. Cette fièvre, qui apparaît parfois comme prélude d’une terminaison rapide, n’est elle-même que l'expression d'une méningo-encéphalite de forme plus ou moins aiguë, laquelle vient s’enter sur un état chronique et en brusquer le dénoue-
ment.
(1) Med. chirurg. Rundschau, Jahrgq. VII, 1867.