TROUBLES DE L'OUIE
disséminées sur le fond de l'œil, elc, etc. — Aujourd'hui, toutes ces lésions ont subi un notable amendement, mais vous pouvez encore en constater les vestiges d'une façon très apparente.
J'aurais encore. Messieurs, si mon ambition était d'épuiser le sujet, à vous parler de certaines affections de l'œil qu'on a observées chez des malades en puissance de syphilis héréditaire et qu'on a cru pouvoir rattacher à l'influence de la diathèse. Ici prendraient place, par exemple, divers chapitres relatifs à la rétinite jnginentaire , à la cataracte (1) et notamment à une variété de cataracte dite zomdaire, à l'amaurose par atrophie des nerfs optiques (2), etc. Il semble bien résulter, en effet, d'observations qui ont été produites ces derniers temps que l'hérédité spécifique n'est pas étrangère à la production de tels ou tels de ces accidents, et je tiens pour certain que, dans un avenir qui n'est peut-être pas très éloigné, quelques-uns d'entre eux pour le moins seront dûment inscrits au bilan de la syphilis héréditaire tardive. Mais les documents dont nous disposons quant à présent à leur égard sont vraiment trop peu nombreux et trop insuffisants, trop sujets à critiques, pour qu'il ne soit pas prématuré d'ouvrir ici une discussion sur ces divers points. Réservons donc CCS questions nouvelles, et sachons attendre que le temps nous ait donné sur elles une expérience qui nous fait encore défaut.
TROUBLES DE l'oUÏE.
Les troubles de l'ouïe n'atteignent pas, certes, dans la syphilis héréditaire tardive, le haut degré de fréquence auquel nous avons vu s'élever les troubles de la vision, et néanmoins ils
(1) V. Bader, Report on cases ofcataract tvealed by linear extraction (Ophthalmic Ilospital reports, t. II, p. 349.) — Moncorvo, Contribution h l'étude de la sclérose multiioculaire, Paris, 1884. — Etc., clc,
(2) V. liulchinson, Ouvrage cité.
font partie de ceux que nous sommes autorisés à considérer comme assez communs.
Je les trouve signalés quarante fois dans les deux cent douze cas qui composent ma statistique ; mais j'estime que ce chiffre est inférieur à leur fréquence réelle, car c'est un fait patent que, dans un grand nombre des cas en question, l'examen des oreilles n'a pas été pratiqué.
Relativement à leur pathogénie^ ces troubles se divisent en deux groupes naturels.
Les uns ne sont que sijmptoma tiques et secondaires ; c'est dire qu'ils succèdent à d'autres lésions dont ils constituent de simples épipliénomènes.
Les autres sont primitifs, protopathiques.
Je serai bref sur les premiers, qui ne présentent rien de spécial à notre sujet. Les seconds inversement exigeront de nous une attention particulière.
L Troubles srjmptomatiques ou secondaires. — La réaction exercée sur l'oreille par les affections de la gorge et du nasopharynx constitue un fait clinique d'une indéniable authenticité.
Chacun sait — et cela est d'observation commune dans la syphilis comme en dehors de la syphilis — que les lésions de l'arrière-gorge sont susceptibles de déterminer sur l'appareil auditif des altérations diverses, mais aboutissant toutes à un même ordre de symptômes : troubles de l'ouïe, cophose, voire parfois surdité complète.
Eh bien, les accidents gutturaux et pharyngés qui dérivent de la syphilis héréditaire, dans la période tardive où nous l'étudions, comportent naturellement les mêmes conséquences. Eux aussi éveillent quelquefois, par l'intermédiaire de la trompe d'Eustache, divers troubles auditifs, troubles dus à une inflammation secondaire, deutéropathique, de l'oreille moyenne.
Cette inflammation ne présente rien de spécial. Elle est ici ce qu'elle est dans tous les cas de même genre. C'est dire qu'elle se traduit en l'espèce par les mêmes lésions et les mêmes symptômes qu'en toute autre circonstance, à savoir :
Cliniquement, par des troubles auditifs d'intensité variable;
OTITE MOYENNE SUPPURATIVE. 231 le plus souvent par une simple diminution dcrouïc ; — mais quelquefois aussi, dans les cas chroniques, par une obtusion de l'ouïe confinant à la surdité, voire par une surdité plus ou moins complète ;
Anatomiquement, par un état d'épaississcment plus ou moins marqué du tympan, qui devient terne, blanclu\tre, qui perd son élasticité, qui ne vibre plus que défectueusement sous l'intluence des ondes sonores; -par des adhérences vicieuses entre la muqueuse de la caisse et la face interne du tympan ; — par l'ankylose de la chaîne des osselets; — par la sclérose possible des fenêtres ronde et ovale, etc., etc.
Combattues de bonne heure par un traitement approprié, notamment parle cathétérisme de la trompe, ces diverses lésions sont curables et susceptibles d'une absolue résolution. Mais, abandonnées à elles-mêmes, elles passent facilement à l'état chronique et deviennent irrémédiables, définitives.
Jusqu'ici, rien de spécial, je le répète. En sorte qu'une simple mention suffit aux accidents de ce genre.
Il n'en est plus de même pour le second groupe de troubles auditifs que nous avons maintenant à décrire.
IL Troubles primitifs, protopatliiques. — Ceux-ci diffèrent des précédents en ce qu'au lieu d'être de simples épiphénomènes vulgaires de lésions spécifiques, ils constituent des manifestations directes et primitives de la maladie.
Ils sont de deux ordres, ou, pour mieux dire, ils se distribuent de la façon la plus naturelle en deux groupes de symp^
tômes très différents.
Les uns consistent en des accidents Colite moyenne suppurative ; - et les autres en une surdité simple, sans lésions appréciables, surdité que l'on suppose dépendre d'altérations nerveuses encore indéterminées, et que, par exclusion, on appelle surdité profonde.
Venons aux détails.
i" Accidents d'otite moyenne suppurative. — L'otite moyenne suppurative est presque exclusivement un accident du premier
âge. Elle affecle en général de tout jeunes enfants, c'est-à-dire des enfants de quelques semaines ou de quelques mois. En ce qui concerne les malades que nous avons en vue, elle ne se présente donc le plus souvent qu'à l'état do lésion ancienne, dont les symptômes se prolongent dans une période plus ou moins avancée de la vie.
Elle consiste en ceci : un écoulement purulent de l'oreille moyenne, écoulement qui présente cette singularité exceptionnelle en l'espèce de se produire sans douleurs et de persister sans douleurs.
La scène clinique est des plus simples et se résume ainsi ; Un beau jour, un enfant tache son oreiller, et sa mère s'aperçoit non sans étonnement qu'il perd « de l'humeur » par une oreille. Cette humeur, c'est du pus; et ce pus, chose bizarre, est apparu comme premier et unique témoignage d'un état morbide. Car jusqu'alors rien ne faisait supposer une maladie de l'oreille. L'enfant allait bien; il ne s'est pas plaint ; il n'a pas crié; iln'a pas eu d'insomnie, d'agitation; très sûrement, donc, il n'a pas souffert et ne souffre pas encore de l'oreille.
Appelés à ce moment, je suppose, vous examinez ce dont il s'agit et vous constatez ceci : d'abord, que ce pus ne vient pas de l'oreille externe, du conduit auditif externe, qui est sain, qui ne présente notamment aucun signe d'affection eczémateuse ou syphilitique; — en second lieu, que cette suppuration a son origine dans la caisse, ce dont vous avez la preuve en apercevant à l'examen otoscopique une perforation du tympan, parfois même en voyant du pus sourdre par cette perforation.
Ponc, c'est une otite suppurée de la caisse dont cet enfant est affecté.
Voilà le début de l'alfection. Voyons maintenant ce qui advient au delà.
De deux choses l'une : .
Ou bien l'affection est reconnue, diagnostiquée et soumise à un double traitement général et topique. Dans ce cas, le pronostic est bénin, sauf exceptions rares. L'écoulement persiste encore quelque temps, deux, trois, cinq semaines, puis diminue, se tarit insensiblement et disparaît. Et alors, tout est dit ;
OTITE MOYENNE SUPPUIIATIVE, 233
car, en général, aucun trouble fonctionnel, aucune altération notable de l'ouïe ne succède à cette otorrliée passagère. Ce qui lui survit seulement, c'est le vestige do la perforation tympaniquc, sous forme d'une cicatricule appréciable à l'otoscopc. Encore cette cicatricule ne rcste-t-ello pas toujours apparente. Ainsi, il est des cas où elle s'efface avec une rapidité surprenante, et s'efface même au point de ne plus pouvoir être distinguée. Do cela vous avez eu la preuve tout récemment ici-môme, et le fait mérite d'être cité. Un enfant sypbilitique, né d'une mère syphilitique, fut affecté sous nos yeux, il y a trois mois environ, d'un écoulement purulent de l'oreille, écoulement qui, comme d'usage, apparut d'une façon brusque, sans avoir été précédé d'aucun phénomène douloureux. A l'examen otoscopique, nous constatâmes le plus facilement du monde une perforation du tympan, étroite, linéaire, mais mesurant bien en longueur trois à quatre millimètres. Traité, l'enfant guérit en quelques semaines. Puis, ces jours derniers, quand nous avons examiné l'oreille derechef, il nous a été impossible, et il a été impossible à M. Hermet, auriste distingué qui nous assistait dans cette recherche, de trouver trace de la perforation, dont nous nous rappelions très bien cependant et le siège ci la direction.
Ou bien — seconde alternative — l'affection est négligée, abandonnée à elle-même, ce qui n'est pas rare et même, disons mieux, ce qui est le cas usuel, étant donnée l'absence de douleur qui confère une sécurité trompeuse (1). Et alors qu'arrivet-il? C'est que l'écoulement persiste, toujours sans douleur, persiste encore en diminuant comme quantité, et finalement aboutit à devenir chronique, permanent. On voit de la sorte des otorrhées se prolonger d'une façon pour ainsi dire indéfinie; on en voit qui, ayant débuté dans le premier âge, subsistent encore
(1) Il se peut même, l'incurie aidant, que l'ûcoulement qui se produit ainsi par l'oreille (et qui d'ailleurs n'est pas toujours abondant) échappe d'une façon absolue à l'attention des familles. J'ai dans mes notes l'histoire de plusieurs enfants h6r6do-syphlliliques chez lesquels nous avons découvert des cicatrices incontestables de perforation du tympan, voire des perforations permanentes de celte membrane, et qui, d'après le dire de leurs parents, « n'avaient jamais présenté le moindre écoulement d'oreille ». De toute évidence, il s'était iul'ailliblement produit sur ces enfants, à un moment donné, un certain degré d'otorrhée purulente ; mais cette otorrhée avait passé complètement inaperçue.
(Uans l'adolescence. Exemple : Un de nos malades, liérédo-sypliilitique, présentait encore à dix-sept ans une otorrliée qui, d'après le dire de sa mère, avait débuté dans les premiers mois de la vie.
Dans les cas de ce genre, des altérations graves ne tardent guère à se produire du côté de la caisse du tympan; et alors, dans un stade plus ou moins avancé, on constate telles ou telles des lésions suivantes : perforation simple ou perforations multiples du tympan ; — destruction partielle ou même destruction complète de cette membrane ; si bien que, comme sur l'un de nos malades (1 ), l'œil pénètre directement et facilement dans la caisse du tympan, dont la muqueuse apparaît hyperémiée, tomenteuse, tuméfiée, et tapissée d'une coucbe de pus ; — disparition de la chaîne des osselets, etc., etc. — Quelquefois cependant le tympan échappe à la destruction dans ces otorrhées chroniques, et même les pertes de substance qu'il a subies peuvent être remplacées soit par une cicatrice blanchâtre, comme calcaire d'aspect, soit par une véritable membrane de néoformation. C'est ainsi que, sur le dernier malade dont je viens de vous parler, deux anciennes perforations étaient comblées par des néo-membranes de ce genre disposées en infundibulum, lesquelles témoignaient bien manifestement des efforts tentés par l'organisme pour reconstituer l'intégrité du tympan.
En tout cas, il va sans dire que ces otorrhées plus ou moins durables et, à fortiori, ces otorrhées chroniques compromettent gravement les fonctions auditives. Elles commencent par émousser l'acuité de l'ouïe, puis aboutissent à déterminer divers degrés de cophose, voire la surdité absolue.
Telle est en quelques mots, envisagée seulement dans ses symptômes les plus essentiels, l'otite moyenne suppurative que nous observons souvent chez nos malades hérédo-syphilitiques.
Eh bien, cette otite présente-t-elle quelque chose de spécial, ou tout au moins quelque particularité qui soit de nature à en faire suspecter l'origine spéciale ? Oui certes. Et ce qui la signale à
(1) Observation publiée par le Dr Barthélémy, chef de clinique de la Faculté. {Annales de dermatologie et de sijphiligraphie, 1I« série, t. IV, p. A37.)