QUESTION DU RACHITISME
ville. Un jeune homme contracte une syphilis grave, dont j'ai toutes les peines du monde à le débarrasser. Il se marie prématurément et devient père de deux enfants. De ces deux enfants, l'aîné (que malheureusement je n'ai pu observer qu'à son retour de nourrice) est actuellement âgé de six ans et présente au plus haut degré les déformations classiques du rachitisme. Quant au plus jeune, affecté presque dès sa naissance de manifestations spécifiques, il a succombé, vers deux ans et demi, à des accidents de syphilis cérébrale.
Les cas de ce genre ne sont même plus à citer aujourd'hui. Ils abondent et surabondent (1). Les récuser serait fermer les yeux à l'évidence ; et, si quelque médecin venait à les révoquer en doute, il encourrait par cela seul le soupçon mérité de n'avoir jamais étudié la question.
De sorte qu'une conclusion formelle, absolue, s'impose en l'espèce, à savoir : que les lésions du rachitisme s'observent avec une proportion considérable de fréquence sur les sujets affectés de syphilis héréditaire.
Cette conclusion, maintenant, pouvons-nous l'expliquer? Ceci devient une autre affaire, et c'est là, après le point de fait que nous venons d'établir, le point de doctrine qu'il s'agit d'interpréter.
M. Parrot a tranché le nœud gordien en disant : « Le rachitisme est une lésion d'essence syphilitique. » Avec cette explication, fout devient parfaitement clair. Rien de plus naturel que l'éclosion d'une lésion syphilitique sur un terrain syphilitique.
Mais c'est en cela précisément, je crois, qu'il a dépassé la mesure ; c'est en faisant du rachitisme une lésion d'origine et même d'essence exclusivement syphilitique qu'il a excédé les conclusions à tirer de ses belles recherches. Au lieu de s'en tenir
(1) V., par exemple, un beau cas du genre présenté à la Soc. de chirurgie (Séance du 7 février 1883) par M. le D>- Lannelongue.
Kassowitz a dit de même : « Presque tous les enfants atteints de syphilis héréditaire deviennent rachitiques. >, (Wien. med. Press., 1881).
Voir encore :
L. Furth, Die pathologie uni Thérapie der hereditaren siiphilis, Vienne 1879 Gibert(du Havre), Rachitisme et syphilis (Gaz. hebd., 1883).
au fait qu'il avait si bien et si formellement établi, il s'esL laissé entraîner à une généralisai ion imprudente, et il a englobé indistinctement dans la syphilis Ions les cas de rachitisme. Dans sa doctrine, il n'y aurait plus de rachitisme, et tout ce qu'on a décrit sous ce nom rentrerait dans le domaine de la syphilis (1). Bref, comme dirait un mathématicien, la doctrine de M. Parrot se résume en l'équation suivante :
Rachitisme = Syphilis.
Eh bien, je ne crains guère de m'aventurer en préjugeant que cette doctrine ne sera pas confirmée par les faits d'observation à venir.
D'une part, en effet, il est bien difficile d'admettre que le rachitisme doive dériver toujours d'une cause unique, quelle que soit d'ailleurs cette cause, alors qu'on le voit se produire en tant de conditions diverses, voire parfois opposées. Et, d'autre part, il est plus malaisé encore de se représenter la syphilis comme servant de cause unique au rachitisme « alors que la mémoire de chacun de nous, comme l'a justement dit M. Reclus, se heurte à des faits de clientèle, à des souvenirs privés où figure le rachitisme sans infection des ascendants (2) » Or, s'il en est ainsi, s'il est des cas — quelque peu nombreux qu'ils soient, n'importe — où le rachitisme existe en dehors de toute influence syphilitique héréditaire, que devient l'équation de M. Parrot?
Aussi bien, dans l'état actuel de la science, me parait-il plus rationnel de considérer le rachitisme qui se produit chez les enfants syphilitiques comme une conséquence indirecte de la syphilis que d'en faire, avec M. Parrot, une lésion directe de la
(1) «... Une altération aussi typique, aussi méthodique que le rachitisme ne peut pas reconnaître ,1e causes diverses, banales. Le rachitisme doit reconnaître et reconnaît en toute circonstance une cause unique, spécifique, et cette cause es la syphilis héréditaire. Au moment où elle produit le rachitisme, la syphilis est épuisée (?); c'est son suprême effort. Elle n'existe plus (?). Elle a mis a sa place une affection nouvelle. C'est là un exemple incontestable de transformisme morbide. » (Gaz. hebdom. 1881, p. 564). , ,. ,û0,
(1) Gazette heb'iom., 1883. - Discussion à la Société de chirurgie 1883. -l.azm Itachilisme et Syphilis, 1883. - Guéniot, Défi liopports de la syphilis hérédxt. avec le rachitisme. (Soc. de chirurgie, 1883).
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diathèse. C'est là du moins la corn ichon à laquelle m'ont conduit mes recherches personnelles et que je dois vous exposer actuellement.
Pour moi, le rachitisme de nos petits malades n'est qu'un résultat du trouble général importé par la syphilis dans l'organisme.
J'imagine que la syphilis produit le rachitisme au même titre qu'elle produit la débilitation native, l'appauvrissement de la constitution, le lymphatisme, la tuberculose, le lupus, les dystrophies, les malformations dentaires, les arrêts de développement, l'infantilisme, etc., toutes conséquences banales d'une cause spécifique, mais d'une cause spécifique exerçant sur l'économie une influence commune et vulgaire de dépression, de dénutrition, de consomption, de déchéance organique générale, de dégénérescence (1).
Et cette façon d'envisager les choses me permet de comprendre également bien ces deux faits d'observation, à savoir : 1° que la syphilis puisse produire le rachitisme ; — et 2° qu'elle ne soit pas seule à le produire.
En définitive, pour moi, la syphilis serait un affluent considérable, principal même, si vous le voulez, du rachitisme ; mais elle ne serait qu'un de ses affluents; — et ce rachitisme, elle en déterminerait la genèse non pas en tant qu'affection spécifique, mais en tant que maladie générale, en tant que maladie appauvrissant l'économie, troublant la nutrition, et constituant une dyscrasie native, une prédisposition aux processus morbides qui dérivent d'une vitalité insuffisante.
Concluons donc cette discussion, en formulant, avec les
(I) Cette même opinion a été exprimée par divers auteurs. Exemples : Pour Taylor, « la syphilis peut bien produire le rachitisme, mais indirectement et en raison de ce fait qu'elle altère la nutrition par son influence adynamique, débilitante ». — Et ailleurs : « La syphilis peut produire le rachitisme de la même façon qu'elle ouvre la porte, sous l'influence de la cachexie, à diverses maladies. Mais il n'y a pas de rapport plus direct entre les deux maladies. Et la preuve, c'est que le traitement spécifique ne fait rien au rachitisme, etc.. « [SyphUitic lésions of the osseoui System, New- York, 1875).
De même, pour M. Cazin, si la syphilis peut aboutir au rachitisme, c'est qu'elle y prédispose, comme la scrofule, en tant que cause de détérioration de l'individu et de l'espèce (Mémoire cité, p. 7).
réserves qu'impose un problème aussi délicat, les trois propositions suivantes :
1° Le rachitisme se rencontre chez les sujets hérédo-syphilifiques avec une fréquence qui ne permet pas de contester entre la syphilis et lui un rapport de cause à eflèt.
2° Ce rapport se trouve diversement apprécie dans la science aujourd'hui; — et une doctrine, soutenue par un médecin éminent, considère Le rachitisme comme une émanation directe de la syphilis, comme une lésion exclusivement syphilitique d'origine et de nature.
3° Mais il semble plus admissible, dans l'état actuel de nos connaissances, de ne considérer le rachitisme qu'au titre d'un résultat indirect de la syphilis. Dans cette façon d'envisager les choses, le rachitisme ne serait pas une manifestation syphilitique, mais bien une conséquence banale de l'influence dyscrasique exercée par la syphilis sur l'ensemble de l'organisme et en particulier sur le système osseux.
5° Stigmates cicatriciels de la peau et des muqueuses.
C'est un fait usuel que la syphilis héréditaire se traduise dans le jeune âge par des lésions tégumentaircs.
Quand ces lésions sont superficielles, elles ne laissent pas de traces après guérison. Mais, quand elles sont profondes, ulcératives, destructives, forcément il leur succède des cicatrices apparentes, des stigmates indélébiles.
Or, en ce qui nous concerne, une question se présente: Ces cicatrices peuvent-elles être utilisées pour le diagnostic rétrospectif de la syphilis héréditaire? Est-il permis, de par elles, d'affirmer ou de suspecter la syphilis sur un sujet âgé de cinq, dix, quinze, vingt ans, etc. ?
Comme on devaii. s'y attendre, cette question a été différemment résolue.
Les uns ont dit : Oui, il est possible, facile même quelquefois, de reconnaître une syphilis héréditaire d'après les cicatrices qu'elles ;i hissées sur le corps, exactement connue les paléonto-