‹ La syphilis héréditaire tardive [electronic resource]Chapitre 15 sur 113 · CICATRICES CUTANÉES · texte numérisé non relu

CICATRICES CUTANÉES

la collection de M. Farrot (1). Vous voyez sur celle pièce une série confluente de cicatrices labiales et périlabiales sillonnant de longues stries blanchâtres et déprimées tout le pourtour de L'orifice buccal.

2° Cicatrices du nez. — Pour la syphilis héréditaire, comme pour la syphilis acquise, le nez est un véritable siège d'élection.

Nombre de sujets hérédo-syphilitiques présentent, dans le jeune âge, des lésions ulcéreuses du nez. Ces lésions sont tantôt limitées et tantôt extensives. Il n'est pas rare qu'elles deviennent serpiginouses et lupiformes. Elles peuvent affecter tous les points de la surface nasale, mais elles siègent de préférence sur les ailes du nez ou la sous-cloison.

Il va sans dire qu'elles laissent à leur suite soit des cicatrices étalées, soit des pertes de substance, des entamures, de véritables mutilations de l'organe, tous stigmates qui, du fait seul de leur siège, constituent des présomptions de syphilis.

3° Cicatrices lombo-fessières, cicatrices crurales postérieures. — Signalées et bien étudiées par M. Parrot, celles-ci sont les vestiges de ces syphilides qui affectent si communément les enfants du premier âge au niveau des régions postéro-inférieures du tronc et postéro-supérieures des membres pelviens.

Ce qui les recommande à l'attention et ce qui constitue pour elles une véritable particularité, c'est, chose bizarre, un caractère à peu près négatif. Vous allez me comprendre.

Ces cicatrices — notez bien ceci — sont pauvrement formulées. Ce sont moins des cicatrices, à vrai dire, que des maculatures, des taches blanchâtres. D'une part, en effet, elles n'ont que des contours indécis, mal arrêtés, mal définis. D'autre part, elles sont remarquablement superficielles et de plain-pied avec les tissus environnants. Enfin, elles diffèrent peu, comme coloration, de la teinte de la peau normale ; tout au plus sont-elles un peu plus blanchâtres. Si bien qu'en nombre de cas il faut les rechercher avec attention pour les voir. Parfois môme il est besoin d'une certaine incidence de lumière, d'un « éclairage propice », pour les trouver. Bref, ainsi que l'a bien dit M. Parrot, ce sont.

(1) V. Musée de l'hôpital Saint-Louis, collection tic M. le prof. Parrot, pièce n" 35.

des cicatrices frustes, à force d'être atténuées comme caractères.

Eh bien, elles doivent précisément leur signification diagnostique à ce fait d'être atténuées comme caractères de cicatrices, d'être presque effacées, à peine visibles. Cela démontre, en effet, que ce sont là par excellence de vieilles cicatrices, remontant au plus jeune âge, remontant à une époque où la régénération des tissus se fait d'une façon plus intégrale que jamais, et correspondant en conséquence à cette étape de la vie où se produisent de préférence les syphilid.es des régions postéroinférieures du tronc et postéro-supéricures des membres pelviens.

Depuis l'époque où ces cicatrices spéciales ont été signalées, vous avez pu voir tous les médecins qui s'occupent de syphilis, tous les médecins de cet hôpital, par exemple, les rechercher avec un soin minutieux ; et, sans aucun doute, vous avez entendu apprécier très différemment la signification qu'il convient de leur accorder. On a déjà beaucoup discuté sur elles, et, comme d'usage, les opinions sont très partagées. Les uns exaltent la valeur de ce signe, les autres la contestent et même la récusent absolument. In medio veritas, à mon sens. Ou, pour mieux dire, tout dépend des cas. Il est des cas où ces cicatrices ne fournissent vraiment aucun indice séméiologique, comme il en est d'autres où elles sont de nature à éveiller le soupçon d'une origine spécifique, où elles suffisent presque à affirmer la syphilis. Somme toute, c'est là un signe qui ne vaut ni plus ni moins que la plupart de ceux qui précèdent. Par lui-même il ne comporte l ien d'absolument formel, mais il apporte au diagnostic un appoint de probabilité qui certes a bien son prix.

4° Cicatrices du voile palatin et de la gorge. — Les régions palatines et gutturales sont encore, comme le nez, de véritables foyers de prédilection pour la syphilis héréditaire, qui souvent détermine là des lésions gommeuses. Et il est presque superflu d'ajouter que ces gommes, d'ailleurs fréquemment méconnues comme nature, aboutissent en nombre de cas à entamer, mutiler, quelquefois même anéantir tout ou partie du voile palatin, des piliers et du pharynx.

TIUA.DE D'HUTCIIINSON.

Do là, clans une étape ultérieure, des cicatrices, des pertes de substance, des perforations, des adhérences vicieuses palatopharyngées, etc., lesquelles constituent des indices précieux pour le diagnostic dont nous poursuivons l'étude. Ici encore la spécialité de siège fait la valeur de ces témoignages rétrospectifs.

TRIADE D'HUTCIIINSON.

Les trois groupes de signes dons nous allons maintenant aborder l'histoire composent ce que j'ai appelé la triade d' Hutchinson, dénomination qui n'est qu'un juste hommage au médecin éminent à qui nous devons la connaissance première de ce qui va suivre.

C'est Hutchinson en effet qui, dans un livre trop peu répandu parmi nous, mais que ne tardera pas à vulgariser, j'en suis sûr, la traduction que vient d'en donner un médecin distingué (1), c'est, dis-jc, Hutchinson qui, le premier, a appelé l'attention sur trois ordres de symptômes ou de signes d'une observation fréquente dans la syphilis héridi taire, à savoir :

1° Des inflammations oculaires;

2° Des troubles de l'ouïe ;

3° Des malformations dentaires.

Et non seulement il a distingué, spécifié, décrit ces trois ordres de manifestations morbides, mais encore il a démontré : l°leur coïncidence fréquente, leurs relations réciproques; — et 2° leur relation commune avec une cause identique, la syphilis héréditaire.

En d'autres termes, Hutchinson est venu dire ceci : 1° Il est assez fréquent de rencontrer chez les sujets affectés de syphilis héréditaire des affections oculaires d'un certain genre, des troubles auditifs, et une constitution vicieuse du système dentaire ;

(1) Étude clinique sur certaines maladies de l'œil et de l'oreille consécutives à la syphilis héréditaire, trad. par le Hermet, Paris, 1884.

2° Ces trois ordres de manifestations peuvent s'observer isolément, mais il est plus habituel de les trouver réunis ;

3° Ils reconnaissent pour cause d'une façon indéniable l'influence héréditaire de la syphilis.

Que, depuis la publication du livre d'Hutchinson, c'est-à-dire depuis une vingtaine d'années, la science ait marché, en ajoutant de nombreux et intéressants détails à ce sujet spécial, voire en modifiant, en rectifiant certaines assertions trop absolues de l'auteur anglais, je n'y contredis pas, et même je vous donnerai bientôt la preuve des divergences qui me séparent de lui sur divers points. Mais n'importe. Le mérite, le grand mérite de la découverte première n'en reste pas moins acquis à notre éminent confrère ; et cela, je m'empresse de le reconnaître dès à présent, pour n'avoir pas à le répéter à propos de chacun des paragraphes qui vont suivre.

La triade d'Hutchinson est d'observation assez commune. Aujourd'hui même le hasard fait que je puis en placer sous vos yeux deux beaux spécimens que voici :

I. — Vous reconnaissez ce jeune garçon, qui est dans nos salles depuis quelques mois. C'est, comme vous le savez, un hérédo-syphilitique avéré. Eh bien, vous constatez sur lui, sans parler d'autres symptômes que je passe sous silence :

1° Une kératite très accentuée, véritable type de cette kératite particulière que j'aurai à vous décrire bientôt sous le nom de kératite interstitielle diffuse, kératite hérédo-syphilitique ;

2° Une surdité complète, absolue ;

3° Des malformations dentaires, du genre de celles qu'a décrites Ilutchinson.

II. — Mêmes phénomènes, trait pour liait, sur cette petite malade, également issue de parents syphilitiques et affectée de divers accidents de syphilis héréditaire. D'une part, elle est sourde ; — d'autre part, elle est presque complètement aveugle, en raison d'albugos étendus qui couvrent les deux cornées t>t qui ont succédé à des kératites chroniques; — enfin, elle prrsentd d'une façon très accentuée diverses malformations dentaires que je puis dire presque caractéristiques en l'espèce.

LÉSIONS OCULAIRES. 63

Voilfi ce qu'on appelle la triade d'Hutchinson. Venons maintenant aux détails, en étudiant les trois termes qui la composent.

0° Lésions oculaires.

L'examen des yeux fournit assez souvent de précieux témoignages au diagnostic de la syphilis héréditaire, en révélant des stigmates évidents d'ophthalmies antérieures de sièges variés.

C'est donc un précepte formel, absolu, que d'interroger avec un soin minutieux l'état des fonctions oculaires dans tous les cas où le soupçon d'une hérédité spécifique se présente à vérifier.

Voici, en effet, ce que vous pourrez rencontrer : I- — Tout d'abord, comme renseignements d'anamnèse, des antécédents de phlegmasies oculaires; — et de phlegmasies oculaires le plus souvent (je ne dis pas toujours) importantes, intenses, sévères; — de phlegmasies oculaires ayant le plus habituellement affecté les deux yeux, non pas d'emblée, mais d'une façon successive; — ayant duré longtemps; — ayant souvent déterminé une cécité complète (remarquez bien ceci) pour un espace de quelques mois ; — enfin n'ayant jamais guéri que d'une façon lente. •

H- — Puis, comme stigmates posthumes de ces lésions : Soit, du côté de la cornée, des modifications survenues dans la transparence de cette membrane et s'attestent sous forme de néphélions, à'albugos ou de leucomes;

Soit, vers l'iris, des vestiges de phlegmasies se traduisant par telle ou telle des particularités suivantes : synéchies; — déformations variables de la pupille ; — immobilisation, à des degrés divers, du cercle pupillaire, qui ne se dilate plus qu'irrégulièrement et incomplètement sous l'influence de l'atropine ; — dépôts pseudo-membraneux, opalins, blanchâtres, dans le champ pupillaire, etc. ;

Fourrier. .■;

Soit, enfin (mais au titre de lésions infiniment plus rares), dos taches d'atrophie choroïdicnnc ; — des atrophies papillaires ; — voire, très exceptionnellement, une variété de cataracte décrite sous le nom de cataiacte zonulaire.

Toutes ces lésions, que je me borne à énoncer pour l'instant, mais que plus lard nous étudierons en détail, sont des vestiges, des reliquats de phlegmasies oculaires d'une époque antérieure. Ce qui en fait l'intérêt et la valeur au point de vue du diagnostic rétrospectif, c'est qu'elles attestent dans le passé des étals morbides qui sont précisément ceux par lesquels se traduit le plus volontiers L'influence héréditaire de la syphilis. Et, en effet, j'aurai bientôt à vous dire, d'une part, que les phlegmasies oculaires constituent un ordre de manifestations des plus communes chez les malades en question, et, d'autre part, que, parmi ces phlegmasies oculaires, il en est deux qui sont d'observation particulièrement fréquente, à savoir :

En première ligne, une variété de kératite dite kératite interstitielle diffuse ; — et, en seconde ligne, mais à longue distance numérique, Yiritis.

Il est donc, je le répète, essentiel, indispensable, de rechercher dans tous les cas ces stigmates d'affections oculaires.

Et j'ajouterai : il ne faut pas se contenter, pour cette recherche, de la simple inspection de la cornée et de l'iris ; il faut examiner ces membranes à la loupe et avec le secours de l'éclairage oblique; car il est des lésions cornéennes ou iriennes que révèle seul ce dernier mode d'exploration.

Inutile d'ajouter que l'examen ophthalmoscopique est également de toute rigueur, bien que les lésions des membranes oculaires profondes soient relativement assez rares.

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7° Lésions et troubles de l'okgank auditif.

De même certaines lésions et, bien plus souvent encore, certains troubles de l'ouïe peuvent concourir utilement au diagnos-

SURDITÉ HÉRÉDO-SYPIIILITIQUE. 07

tic rétrospectif que nous étudions. Et cola, toujours pour la môme raison : parce que ces lésions ou ces troubles sont dos accidents communs de la syphilis héréditaire.

Ce que vous aurez à rechercher on l'espèce est ceci :

1° Comme antécédents :

Ou bien écoulements purulents de l'oreille, avec accidents divers d'otite moyenne suppurative;

Ou bien accidents de surdité survenus sans écoulement de l'oreille.

2° Comme signes actuels :

Ou bien altérations diverses du tympan, telles que perforation ; — cicatrices consécutives à des perforations; — altérations variées do cette membrane, destructions partielles, voire destruction absolue ;

Ou bien état de surdité incomplète ou complète, affectant une oreille ou les deux oreilles, et non explicable par aucune lésion apparente.

Quelques détails à propos de ce dernier symptôme, d'importance évidemment majeure.

La surdité hérédo-sijphilitique, dont j'aurai plus tard à vous parler long uement, n'offre, à coup sur, rien de spécial en tant que symptômes; car il n'est pas plusieurs façons d'être sourd, pas plus qu'il n'existe plusieurs façons d'être paralysé ou aveugle. Mais, quand on l'analyse en détail, on y reconnaît plusieurs particularités des plus frappantes qui lui impriment un cachet spécial, presque pathognomoniquo. Vous allez en juger.

1° C'est, d'abord, une surdité qui se produit sans le cortège dos accidents locaux ou généraux qui accompagnent usuellement les otites vulgaires ;

2° C'est une surdité brusque d'invasion, hâtivement progressive, s'établissant et se confirmant avec une rapidité vraiment extraordinaire ;

3° C'est une surdité qui atteint à bref délai une intensité considérable, qu'elle conserve définitivement ;

4° Enfin, c'est une surdité sans lésions appréciables.

Les sujets qui sont frappés do la sorte par la syphilis hérédi-

taire deviennent sourds d'une façon qu'à nouveau je qualifierai ^'extraordinaire. Ainsi :

Us deviennent sourds sans souffrance, sans écoulement de l'oreille, sans inflammation locale, sans réaction, à froid, si je puis ainsi parler ; — ils deviennent sourds sans raison, j'entends sans altérations anatomiques peréeptiMes à l'otoscope; — ils deviennent sourds à un degré excessif, au point de n'entendre presque plus rien ou même de ne plus rien entendre du tout, et cela d'une façon destinée à rester permanente, et cela dans un espace de temps incroyablement court, c'est-à-dire en quelques mois, en un mois, en trois semaines !

C'est vraiment inimaginable. On n'y croirait pas. Il faut en avoir été témoin par soi-même pour y croire.

Pour vous, messieurs, votre conviction doit être faite en l'espèce par le triste exemple qui s'est produit récemment dans nos salles. Un jeune enfant, fils de parents syphilitiques et syphilitique lui-même, ayant déjà perdu une oreille l'année dernière, est devenu, sous nos yeux, sourd, absolument sourd de son autre oreille en l'espace de quelques semaines. Il est tellement sourd aujourd'hui que nous ne parvenons plus à communiquer avec lui que par le secours de l'écriture. Or, il n'a jamais souffert des oreilles; il n'a jamais présenté le moindre écoulement par les conduits auditifs ; et l'examen otoscopique ne révèle sur lui aucune lésion.

8° Malformations dentaires,

Il est fréquent, mais non pas constant, que l'influence héréditaire de la syphilis s'exerce sur le système dentaire èt s'y traduise par des lésions diverses. En d'autres termes, il s'en faut que tous les sujets affectés de syphilis héréditaire présentent les malformations dentaires que nous allons décrire, mais il en est bon nombre sur lesquels on les rencontre (1).

(1) 11 serait eucore impossible, je crois, de déterminer par une statistique rigoureuse le degrë de fréquence de ces lésions dans la syphilis héréditaire. J'ai essayé

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