POLYMORTALITÉ DES ENFANTS OANS LES FAMILLES SYPHILITIQUES
Une révélation, majeure en L'espèce pour le diagnostic spécial que nous étudions, vous sera souvent fournie par l'anamnèse.
En interrogeant le malade ou les personnes de son entourage, vous apprendrez ou pourrez apprendre ceci :
Que la mère de ce malade a eu un certain nombre de grossesses, et que plusieurs de ces grossesses ou bien se sont terminées avant terme, par avoriemenl, par accouchement prémal tire, ou bien ont amené des enfants qui sont morts, et qui, généralement, sont morts en bas âge.
Eh bien, je dis que ce seul renseignement aura pour vous, pour le diagnostic que vous poursuivez, une importance considérable — considérable, entendez bien le mot — par la signification qui s'y rattache. Je dis qu'un tel renseignement constituera pour vous, non pas, à coup sur, une attestation de syphilis (car il n'est pas que la syphilis qui fasse avorter les femmes et qui tue les enfants en bas âge), mais une présomption, uneforte présomption enfaveur d'une infection syphilitique, comme origine probable de ces avortements multiples, de ces morts multiples d'enfants en bas âge. Et cela, parce que, sans contradiction possible, la syphilis est, de toutes les maladies, celle qui produit le plus d 'avortements et qui tue le plus d'enfants en bas âge.
Cette dernière proposition, Messieurs, est d'ordre majeur, et je vous en dois la démonstration à deux titres : d'abord, parce qu'il s'agit ici d'un fait capital en soi ; — et, en second lieu, parce qu'il s'agit d'un fait qui va trouver son application immédiate dans notre sujet actuel. Il y a donc un double intérêt à ce que vous soyez édifiés sur ce point.
Or, de par la clinique, de par l'expérience journalière, il est incontestable que l'influence héréditaire de la syphilis se traduit sur les enfants d'une façon désastreuse, affreusement meurtrière. C'est là un résultat qu'attesteraient, au besoin, non pas des centaines, mais des milliers d'observations.
Il y a quelques années, j'ai produit mes statistiques personnelles sur ce sujet, en vue d'une autre question que j'étudiais à cette époque, celle du mariage des syphilitiques (1). Les chiffres
(1) V. Syphilis et mariage, pages 5G, 72 et suiv.
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auxquels j'avais abouti ('(aient vraiment lamentables. Pour vous les rappeler d'un mot, ils se résumaient ainsi :
1° En ville, plus de deux cas de mort sur (rois naissances, dans les familles syphilitiques;
2° A l'hôpital, 145 morts sur 167 enfants issus de mères syphilitiques ; c'est-à-dire un seul enfan t survivant sur 7 à 8 naissances !
Moyenne approximative : Sur 5 enfants, 4 tués parla syphilis, contre un seul survivant.
(les chiffres, il est vrai, bien que concordant avec d'autres statistiques, n'ont pas trouvé grâce devant tout le monde. Quel ques-uns de nos confrères les ont accusés d'exagération. « Vous voyez les choses trop en noir, m'a-t-on dit; en réalité, la syphilis est moins meurtrière pourles enfants que vous ne l'avez avancé. »
Avais-je donc forcé la note? Avais-je été victime de « séries malheureuses », comme on dit en langage de statistique? Je ne demanderais pas mieux que de le croire; mais il m'est impossible de le croire, car les résultats que m'a fournis mon observation ultérieure ont toujours été sensiblement conformes à ceux que j'avais énoncés primitivement. Au surplus, j'ai voulu, vous me pardonnerez l'expression, en avoir le cœur net. J'ai voulu me rendre compte, à mon tour, des résultats de mes confrères, et, dans ce but, voici ce que j'ai fait depuis plusieurs années.
Chaque fois que, dans mes lectures, je rencontrais une observation afférente à ce sujet spécial, j'en prenais note très soigneusement et consignais dans un registre ad hoc les données de l'observation relativement à la mortalité des enfants. De la sorte, je suis arrivé à constituer une statistique que j'appellerai la statistique de tout le monde (moi seul excepté), et que personne, en conséquence, n'aura le droit d'attaquer. Or, si je consulte aujourd'hui cette statistique — déjà considérable, comme vous allez le voir — j'y trouve ceci :
494 grossesses, observées dans des familles syphilitiques (un seul des deux parents étant syphilitique, ou les deux parents étant syphilitiques à la fois), ont fourni un total de :
109 enfants vivants ;
FounNiKn. h
Et 382 enfants morts.
En d'autres termes, 491 enfants ont été engendrés par des parents syphilitiques; — et, sur ce nombre, il en restait 109 vivants, après un temps que nous déterminerons tout à l'heure, tandis que 382 étaient morts.
Proportion ramenée à tant pour 100 : 77 enfants morts sur 100.
Or, bien qu'inférieure à la mienne, cette proportion n'en diffère que d'une fraction. Elle concorde donc avec la mienne, bien plutôt qu'elle ne la contredit.
En tout cas et sans insister davantage sur ces questions de chiffres, vous voyez que, même en acceptant cette dernière statistique un peu plus favorable, l'influence héréditaire de la syphilis se traduit sur les enfants d'une façon qu'à nouveau je qualifie de désastreuse, c'est-à-dire par une mortalité considérable.
Ce fait général établi, allons plus avant. Analysons les statistiques précédentes, et nous allons en dégager sans peine deux autres faits particuliers, non moins intéressants pour la clinique et pour le sujet qui nous occupe. Nous allons voir :
1° Que les enfants issus de souche syphilitique meurent très souvent avant de naître ;
2° Que les enfants issus de souche syphilitique succombent très souvent d'une façon précoce, c'est-à-dire peu de temps après leur naissance.
I. Sur le premier point tout le monde est d'accord aujourd'hui.
La syphilis, de l'aveu général, est une maladie essentiellement prédisposante à l'avortement, et cela dans toutes les alternatives qui peuvent se présenter, à savoir : 1° le père seul étant syphilitique; — 2° la mère seule étant syphilitique ; — 3° à fortiori, les deux géniteurs étant affectés de syphilis l'un et l'autre. — Je ne citerai pas d'exemples; le fait est notoire.
Il se peut même — le cas n'est que trop fréquent — que l'influence diathésique se prolonge sur plusieurs grossesses et se
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traduise par des avortements multiples, par une véritable série d" avortements.
C'est ainsi qu'on a vu des femmes saines, mais mariées à des hommes syphilitiques, avorter deux, trois, quatre fois de suite. Une de mes clientes, indemne de syphilis, mais mariée à un homme anciennement syphilitique, a commencé par faire quatre fausses couches, tant que son mari ne songea pas à se traiter. Plus lard, son mari ayant enfin consenti à se traiter, elle a eu quatre enfants, tous vivant encore aujourd'hui. — Behrend a cité le cas d'une femme qui, dans les mêmes conditions, eut sept grossesses terminées par avortement.
C'est ainsi que — bien plus souvent encore — on a vu des femmes syphilitiques (mariées à des hommes sains ou syphilitiques, peu importe) avorter plusieurs fois de suite, c'est-àdire, pour préciser, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, et jusqu'à onze fois!
Exemples du genre :
Une dame de mes clientes, jeune, bien constituée, contracte la syphilis de son mari dans les premiers temps de son mariage. Elle devient enceinte quatre fois en trois ans, et avorte quatre fois.
Une malade de nos salles, également infectée par son mari, a eu six grossesses, qui se sont terminées par six avortements dans les trois, quatre ou cinq premiers mois.
Grefberg a relaté le cas d'une femme syphilitique qui, bien que mariée à un homme sain, fit onze fausses couches en dix ans, et, pins tard, amena à terme un enfant affecté de syphilis.
.Mais, en l'espèce, je ne connais rien de plus démonstratif que le fait suivant, où vous allez voir le même couple engendrer de beaux enfants avant la syphilis et ne plus aboutir, après la syphilis, qu'à procréer des enfants morts.
Un jeune ménage commence par avoir trois « superbes enfants ». Le mari contracte alors la syphilis, qu'il communique à sa femme. Cette femme, ultérieurement, devient enceinte sept fois. Résultats de ces sept grossesses : trois avortements, et quatre accouchements prématurés avec enfants morts (1).
(1) On trouvera la relation in extenso de ce dernier cas dans mes Leçons sur la syphilis, 2e 6dit., p. 733.
II. Pour le second point, l'évidence n'est pas moins formelle.
C'est un fait d'expérience que les enfants issus de parents syphilitiques succombent en proportion considérable, et déplus succombent en bas âge. Lu syphilis est essentiellement meurtrière pour les jeunes.
11 est absolument commun dans la pratique de rencontrer des familles syphilitiques où deux, trois, quatre, cinq, six enfants sont morts en bas âge, c'est-à-dire clans leurs premiers mois, voire dans leurs premières semaines, voire dès leurs premiers
jours.
Exemples :
Dans un cas d'Erasmus Wilson, cinq enfants issus de parents syphilitiques moururent tous, et tous, sauf un, dans les premiers mois.
Dans un cas du Dr Le Pileur, cinq enfants succombèrent, et tous en deçà de la sixième semaine.
Consultons d'ailleurs à ce point de vue la dernière statistique dont je vous parlais à l'instant; nous y trouverons ceci :
Sur les 382 décès qu'elle contient, il en est 372 qui sont relatifs soit à des avortements, soit à des enfants mort-nés, soit à des enfants ayant succombé dans leur première année, et, pour la plupart,' dans les premières semaines ou les premiers mois. Dix décès seulement (dix sur 382, voyez la proportion!) se sont produits au delà de la première année.
Voilà certes des chiffres qui peuvent se passer de commentaires.
Donc, mort avant terme ou mort peu de temps après la naissance, tel est le sort le plus habituellement réservé aux enfants issus de souche syphilitique.
Cela établi, ai-je besoin d'ajouter maintenant que ces deux modes de mortalité sont de coïncidence fréquente dans les familles syphilitiques? Fausses couches et morts de jeunes enfants constituent même des associations éminemment communes en l'espèce.
Or, en s' additionnai de la sorte, ces deux ordres de morla-
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lité aboutissent souvent à constituer clans certaines familles syphilitiques un chiffre obituaire vraiment effroyable, presque égal, voire (''gai parfois au chiffre de la natalité. Certaines familles sont je ne dirai pas décimées — le mot serait très insuffisant ■ — mais presque anéanties, voire anéanties dans leur progéniture par la syphilis héréditaire.
Je ne m'attarderai pas à relater ici des faits particuliers. Mais, comme spécimens de cette curieuse et néfaste poly mortalité des jeunes dans les ménages syphilitiques, je vous citerai les résultats sommaires d'un certain nombre d'observations.
Dans un cas du Dr Augagneur 3 morts sur o naissances.
d'Hutchinson
de Le Pileur
Puis viennent les cas où la syphilis a fait table rase. Autant de naissances, autant de décès. Exemples :
Observation de Cazenave 4 naissances; — 4 morts.
— Artéaga 4 — 4
— Tanner 6 — • 6
— Trousseau 6 — G
— E. Wilson 8 — 8
Soit dit incidemment, quelles statistiques, quelles horribles tables mortuaires! Et j'aurais pis que cela encore à vous signaler. Exemple :
Je dois à mon collègue et ami le Dr Ribemont Dessaignes, professeur agrégé de la Faculté, accoucheur de l'hôpital Beaujon, une observation qui constitue en l'espèce ce qu'on pourrait appeler « un comble », suivant l'expression à la mode. Cette observation est relative à une femme qui reçut la syphilis de son mari dès les premiers temps de son mariage, qui ne
s'en traita pas, il osL vrai, et dont dix-neuf grossesses ont abouti à dix-neuf morts ! Les cinq premières grossesses se sont terminées par expulsion d'enfants morts et macérés, et les quatorze suivantes ont donné des enfants qui sont tous morts entre un et six mois.
Concluons maintenant.
Si telles se présentent les choses, vous concevez aussitôt quel parti nous pourrons avoir à tirer, au point de vue qui nous intéresse, de celte polymortalitè des jeunes dans les familles syphilitiques. D'autant qu'un renseignement de cet ordre n'est pas sujet à caution, comme tant d'autres vagues données d'anamnèse. Des avortements, des morts d'enfants, ce sont là des faits positifs, patents, qui s'imposent, qui ne s'oublient pas, et qu'on sera sur de toujours retrouver dans les commémoralifs, quand ils se seront produits.
Donc, raisonnant a priori, nous pouvons préjuger que la constatation de tels antécédents constituera, dans un certain nombre de cas, un signe précieux pour le diagnostic rétrospectif de la syphilis héréditaire.
Eh bien, cette induction théorique est pleinement confirmée par l'expérience. Et de cela voici la preuve.
J'ai pris au hasard une centaine d'observations de syphilis héréditaire tardive; je les ai analysées au point de vue en question, et j'ai trouvé que dans trente et une il était fait mention d'antécédents de ce genre. Sur ce nombre, à la vérité, il en est moitié environ où le chiffre peu élevé des avortements et des décès ne comportait rien de suspect; car, bien entendu, il n'y a pas que les familles syphilitiques où les femmes font des fausses couches et où les enfants meurent en bas âge. Mais, pour une quinzaine d'autres cas, la multiplicité des morts ou des avortements était certes de nature à éveiller le soupçon d'une cause spécifique, comme vous en jugerez parles chiffres suivants :
Observation I. — Sur 4 enfants — II. — Sur 5 — III. — Sur 6 —
3 morts.
Observation IV. — Sur 7 enfaals 6 morls.
— V. — Sur 9 — 6 —
— VI. — Sur 12 — 7 ---
— VII. — Sur 13 — 7 — -
— VIII. — Sur 9 — 8 —
— IX. — Sur 12 — , 9 —
— X. — Sur U — 10 —
— XI. — Sur 12 — H —
— MI. — Sept grossesses. — 3 fausses couches et 3 enfants
morts.
— XIII. — Sept grossesses. — 1 fausse couche et 5 enfants
morts.
— XIV. — Huit grossesses. — 4 fausses couches et 3 enfants
morts.
— XV. — Quinze grossesses. — 3 fausses couches et 11 enfants
morls.
De tout cola, en conséquence, résulte celle règle de pratique : Ne jamais négliger — étant donné un malade affecté de symptômes ou de lésions qui peuvent être rapportés à la svphilis héréditaire — do remonter dans les antécédents de famille, en vue d'élucider les diverses questions suivantes :
1° La mère de ce malade a-t-elle fait des fausses couches, et notamment des fausses couches multiples, coup sur coup? — A-t-elle amené à terme ou avant terme des enfants morts ou mourants?
2° La famille de ce malade a-t-elle perdu des enfants ? — Comhicn en a-t-elle perdu? — Et à quel âge sont morts ces enfants ?
Car les renseignements obtenus sur ces divers points pourront fournir un très utile concours au diagnostic qu'il s'agit d'établir.
EÏS'QUÈTE SUK LA FAMILLE.
J'arrive enfin au signe diagnostique majeur, à celui qui prévaut sur tous les autres et qui constitue en l'espèce le critérium par excellence, à savoir : Y enquête sur la famille.
Voici, je suppose, un enfant affecté d'une lésion que nous avons quelques raisons de rapporter à une syphilis héréditaire. Je dis qu'en pareil cas noire premier soin doit être d'ouvrir une enquête sur la famille de cet enfant, en vue de rechercher la syphilis dans cette famille.
Et sous ce mot de famille je comprends :
1° Les ascendants, c'est-à-dire le père et la mère de l'enfant;
2° Les frères et sœurs de cet enfant.
Parlons tout d'abord de l'enquête faite sur les ascendants.
Que pourra-t-il en résulter ? — De deux choses l'une :
Ou bien, de par cette enquête, nous découvrirons la syphilis sur le père et la mère, ou tout au moins sur l'un d'eux;
Ou bien nous ne trouverons rien qui ait trait à la syphilis ni sur l'un ni sur l'autre.
Dans la première alternative, la constatation de la syphilis dans la ligne ascendante sera un appoint formel aux soupçons que nous avions déjà sur le caractère syphilitique de la lésion en litige.
Dans la seconde, l'absence de tout accident, de tout commémoratif de syphilis sur le père ou la mère nous démontrera (réserve faite pour l'éventualité d'erreurs possibles dont nous parlerons bientôt) que nos soupçons n'étaient pas légitimes et que la lésion n'a pas pour origine une syphilis héréditaire.
Dans un sens ou dans l'autre, vous le voyez, les résultats de l'enquête fourniront au diagnostic les plus utiles lumières.
De même, l'enquête instituée sur les autres enfants de la même famille apprendra ceci :
Ou bien que ces enfants ont présenté ou présentent actuellement tels ou tels symptômes, tels ou tels signes qui témoignent sur eux d'une infection syphilitique ;
Ou bien que ces enfants ont été et sont encore indemnes de tout symptôme suspect.
Dans la première alternative, la constatation de la syphilis sur les autres enfants de la même famille devienl une présomption en faveur de l'existence possible, probable même, d'une
même infection chez l'enfant porteur de la lésion en litige.
Dans la seconde alternative, inversement, une présomption en sens contraire ressort de l'état d'immunité de ces antres enfants (1).
Rien de plus simple, et, enmême temps, rien déplus clinique et de plus probant.
Théoriquement, donc, l'enquête sur la famille du malade se présente en l'espèce comme un procédé merveilleux pour résoudre les difficultés pendantes et fixer le diagnostic dans tous les cas. Mais il faut en rabattre, je l'avoue, quand on passe de la théorie à la pratique, et cela pour les raisons suivantes, dont il importe qu'à l'avance vous soyez avertis.
D'abord, alors même qu'elle est possible et complète, l'enquête peut rester stérile comme résultats, par insuffisance de renseignements. C'est ce qui se produit dans un certain nombre de cas, où l'on n'obtient des parents que des souvenirs vagues, confus, incertains, dont il est impossible de rien conclure, comme aussi dans les cas, plus nombreux encore, où l'examen des enfants ne fournit pas au diagnostic la moindre donnée précise.
En second lieu, l'enquête peut être entachée d'erreurs. Certains parents ne se prêtent pas toujours aux aveux qu'on sollicite. Il faut compter avec leurs réticences, leurs dissimulations, leur mauvaise foi, leurs mensonges. Exemple : une mère — à la vérité peu digne de ce nom — que j'interrogeais de la sorte à propos de son enfant affecté de. symptômes cérébraux auxquels je supposais une origine hérédo-syphilitique (2), me nia obstinément tout antécédent de syphilis; puis, quelques jours après, j'apprenais de source bien autrement respectable et certaine que non seulement elle avait eu la syphilis, mais qu'elle l'avait communiquée à son mari, et que son premier enfant, frère aîné de
(1) Réserves faites, tout naturellement, pour certaines éventualités possibles tell es que les suivantes : celle où ces divers enfants ne seraient pas issus du même père; — celle où la syphilis des parents ou de l'un des parents serait intervenue après la naissance des premiers enfants et avant celle du dernier, etc.
(2) L'enfant en question ici succomba, et l'examen nôcroscopique révéla dans l'encéphale des lésions incontestablement spécifiques. Je reviendrai sur ce fait dans l'un des chapitres suivants.
celui que je traitais, était mort d'accidents syphilitiques, vus et traités comme Lcls par mou collègue et ami le Dr Millard.
D'autres fois, la syphilis sera niée inconsciemment et de bonne foi. Rien d'étonnant à cela; car, ainsi que je vous l'ai dit et démontré, il est des gens, en plus grand nombre qu'on ne le pense, qui ont la vérole sans le savoir, ou, ce qui revient au même, sans savoir que ce qu'ils ont est la vérole. Que de cas de ce genre n'aurais-jc pas à citer! M. Parrot, de même, a raconté le fait suivant : Un jour il est mandé en consultation pour un enfant sur lequel il reconnaît une syphilis héréditaire absolument manifeste. Il interroge le père qui se récrie, qui récuse tout antécédent de syphilis, puis qui spontanément, la consultation terminée, vient réclamer un conseil pour lui, au sujet d'un mal de gorge dont il souffre depuis un certain temps. On l'examine, et que trouve-t-on dans sa gorge? Quatre superbes plaques muqueuses, des mieux caractérisées !
Enfin, il est à peine besoin d'ajouter que l'enquête est parfois impossible, comme dans les cas où les parents sont morts, éloignés, absents, où l'on a affaire à des enfants abandonnés, à des enfants de père inconnu, de mère inconnue, etc.
Vous le voyez, je viens de faire sévèrement le procès de l'enquête, ctjene m'illusionne en rien sur les défaillances auxquelles elle est sujette en pratique. Mais, cela dit, j'ai hâte d'ajouter que, si elle n'est pas toujours utile, elle l'est parfois cà un degré éminent; et je ne saurais proclamer assez haut qu'en certains cas elle est susceptible de rendre aux malades comme à la science les services les plus signalés. C'est là une conviction que m'a imposée l'expérience et que bientôt, je l'espère, vous partagerez avec moi.
En pratique, si l'on n'a pas recours plus souvent à Yenquête, c'est qu'on la juge mal. On s'en exagère les difficultés. A l'avance, on la déclare « irréalisable, impossible ». On lui reproche même de « choquer les convenances », etc. A tout cela la réponse est facile.
D'abord l'enquête n'est souvent que difficile, laborieuse, sans
être impossible; et c'est même là, de beaucoup, l'ordre de cas le plus commun.
Eh bien, dans cet ordre de cas, il faut Venir à bout des difficultés de l'enquête, voilà tout. Il pourra vous en coûter du temps, delà peine, quelque ennui, parfois quelque argent; mais qu'importe? Qui veut la fin veut les moyens.
Au total, de quoi s'agit-il ? De chercher et de trouver les parents du malade, puis de les faire parler. Or, ce ne sont pas toujours là des difficultés majeures et insurmontables.
Yous avez vu maintes fois comment nous procédons ici. La chose est des plus simples. Lorsqu'il nous arrive d'avoir dans nos salles quelque enfant, quelque adolescent, voire quelque adulte affecté d'une lésion à laquelle nous supposons une origine hérédo-syphilitique, nous commençons par mander à l'hôpital les parents du malade. Quelquefois ils répondent à notre appel, et alors tout marche à souhait. Mais quelquefois aussi ils font la sourde oreille, ils ne viennent pas. Dans ce cas, j'ai recours au bon vouloir et aux bonnes jambes de mes élèves pour les « relancer à domicile », passez-moi le mot. Vous vous souvenez qu'à propos d'un cas éminemment curieux, qui piquait fort notre curiosité, j'ai expédié un de mes internes, M. Fernand Lavergne, jusqu'à Bruxelles, et je ne saurais assez le remercier de la complaisance avec laquelle il s'est chargé de cette mission. Bref, par un moyen ou par un autre, nous essayons de découvrir les parents qui se dérobent, et, les ayant découverts, nous 1rs confessons.
On m'a dit quelquefois : « Mais ce n'est plus un métier de médecin, c'est un métier de juge d'instruction que vous faites là... Puis n'y a-t-il pas quelque disconvenance à pénétrer de la sorte dans une famille pour solliciter des renseignements de ce genre, au risque d'exhumer des souvenirs fâcheux, de révéler à une femme ce qu'elle ignore peut-être sur le passé de son mari, etc., etc. ? » A cela je réponds que tout est ici dans la façon de procéder, dans la forme ou, mieux, dans les formes. Avec du tact, de la discrétion et quelque adresse, il y a manière de diriger l'enquête sans offenser ni effrayer personne, sans éveiller aucune susceptibilité, et de façon, au Lotal, à sauvegar-
der les convenances. En ce qui nous concerne, mes élèves el moi, je dois dire que nous n'avons jamais recueilli que des remerciements pour de telles démarches, dans les familles que nous avons visitées, et je me porte garant que nous n'avons semé le trouble nulle part. D'autre part, pour ce qui a trait à la dignité médicale, j'avoue qu'il m'est impossible de la trouver compromise en l'espèce. Et, puisque je suis forcé de le dire, je préfère le rôle du médecin qui prend la peine d'aller chercher un renseignement dont pourra largement bénéficier son malade à celui du médecin qui, pour une raison quelconque, se prive ef prive son malade de cette source de lumière.
D'ailleurs, il est manifeste — et c'est là ce dont j'ai à cœur de vous convaincre — que, dans les cas spéciaux qui nous occupent, l'enquête sur les ascendants s'élève au rang d'une véritable méthode diagnostique, d'une méthode, je le répèle, également propre à servir la science et la pratique.
Scientifiquement, elle est indispensable à l'authenticité d'un fait quelconque. Il n'est pas, entendez bien ceci, il ne saurait être d'observation indiscutable, irréfutable, authentique, de syphilis héréditaire tardive sans le contrôle de l'enquête sur les ascendants. Quelque multiples, quelque valables que soient les signes qui, dans un cas donné, conduiront à suspecter une syphilis héréditaire tardive, aucun n'entre en balance avec le témoignage direct, formel, péremptoire, que peut fournir l'enquête.
Pratiquement, l'enquête offre au médecin un secours précieux pour fixer son diagnostic et déterminer son traitement. Que d'exemples n'aurais-jc pas à produire où, grâce à elle, les incertitudes d'un cas difficile ou obscur ont été dissipées par la révélation d'une syphilis chez les ascendants! Je m'abstiendrai pour l'instant de citations particulières; mais nombre de faits qui trouveront leur place dans tel ou tel des chapitres suivants achèveront, si besoin est, de fixer vos convictions à cet égard.