ÉTAT DE LA QUESTION
sur lui, dès ses premières semaines, lout au moins dès sus premiers mois, et cela d'une façon nécessaire, fatale; — on nous dit que cette influence concentre et restreint son action d'une façon presque exclusive sur le premier âge, sans se prolonger sur les âges subséquents; — on nous dit que la scrofule est une maladie connue, déterminée, dont les manifestations propres ne sauraient jamais être confondues avec des accidents de syphilis héréditaire; — on nous dit que la mode est aux empiétements de la vérole et qu'il est temps de réagir contre cet abus, etc., etc.
A tout cela nous répondons, nous, au nom de la clinique :
Que, si la syphilis héréditaire se révèle le plus souvent dès la naissance ou à courte échéance après la naissance, il est des cas non moins authentiques où elle reste longtemps silencieuse et latente, où elle contient ses manifestations dans la première enfance pour ne faire explosion qu' déchéance plus tardive;
Que, manifeste ou latente dans le premier âge, elle étend bien au delà du premier âge son influence spécifique; — qu'elle est susceptible de faire ce que fait la syphilis acquise, c'est-àdire de se traduire par des manifestations à longue portée, ou, pour parler en termes plus précis, de constituer des accidents spécifiques au cours de la seconde enfance, au cours de l'adolescence, de la jeunesse, voire au cours de l'âge mûr;
Que ces déterminations tardives de la syphilis héréditaire sont exposées, pour des raisons nombreuses et diverses, à être méconnues comme nature, notamment à être considérées comme scrofuleuses ; — que des erreurs de ce genre ont été souvent commises et sont encore commises journellement, ainsi que, chemin faisant, je vous en citerai nombre d'exemples;
Qu'enfin il n'y a pas à se plaindre des prétendus « empiétements » de la vérole (empiétements nosologiques, s'entend, et non autres), si tant est qu'ils soient justifiés par la clinique. Bien loin de là! Ces empiétements, au contraire, il faut les considérer comme des progrès, comme des bienfaits, puisqu'ils ouvrent à la thérapeutique des ressources nouvelles, puisqu'ils conduisent à guérir ce qu'avant eux on ne guérissait pas.
Mais assez de préambules et de généralités. Venons aux faits.
Avant d'entrer dans les détails ef les descriptions particulières, il me semble opportun de produire toutd'abord quelquesafls des cas qui vont s'imposer à notre examen. L'exposé de ces observations cliniques aura le double avantage, au seuil même de cette étude, et de bien définir le sujet que nous allons traiter et d'en établir l'authenticité.
Donc, à titre d'exemples, de spécimens, je commencerai par le récit succinct de quelques cas afférents a la syphilis héréditaire tardive. Et ces cas, je n'aurai pas besoin d'aller les chercher bien loin; je les prendrai — pour la plupart au moins — ici même, dans nos salles, où vous avez pu, où vous pouvez encore les étudier à loisir.
Uappelez-vous d'abord, Messieurs, ce petit enfant de quatre ans et demi qui, depuis quelques mois, nous est amené régulièrement par sa mère à notre consultation du mercredi. Lorsque nous l'avons vu pour la première fois, en mars dernier, il présentait deux lésions éminemment spécifiques, à savoir : d'une part, une kératite interstitielle aussi formellement accentuée que possible, un type de ces kératites qu'a si bien décrites Hutchinson et dont j'aurai bientôt à vous parler en détail ; — et, d'autre part, un double sarcocèle se caractérisant par une tuméfaction dure, ligneuse, nodulaire, des testicules.
D'après ces deux lésions, et avant tout interrogatoire de la mère, nous avions conclu d'emblée à une syphilis, et, selon toute vraisemblance aussi, à une syphilis héréditaire. Or, ce diâgnostic, vous le savez, a été Iriplement confirmé depuis lors, et cela l°par les aveux du père qui nous a dit avoir contrarié la syphilis quelques années avant la naissance de l'enfant; — 2° parle récit des parents, d'où il résultait que leur enfant avait été affecté, à l'âge de quelques semaines, de plusieurs lésions considérées comme Syphilitiques et traitées pour telles par leur médecin, à savoir : ulcéra lions multiples aux parties génitales, plaques qneuses de la bouche, lésions eroùteuses du cuir ehe-
velu, etc. ; — 3° par le succès rapide de Ja médication spécifique, laquelle, en l'espace d'un mois environ, a fait justice des deux accidents précités.
Second exemple, emprunté à ma pratique de ville, et celui-ci bel exemple de ces syphilis cérébrales de l'enfance que l'on confond si fréquemment avec des manifestations cérébrales d'autre nature, notamment avec la méningite tuberculeuse.
Un homme affecté de syphilis se marie prématurément. Il ne larde pas — conséquence usuelle en pareil cas — à contagionner sa jeune femme, sur laquelle je constate un chancre induré de la lèvre, bientôt suivi de manifestations secondaires.
De ce couple infecté naît un enfant qui, trois ou quatre semaines plus tard, présente quelques accidents légers, mais incontestables, de syphilis héréditaire (syphilides érosives des fesses, syphilides de la bouche, etc.). On le traite, et il guérit.
Sept ans et demi s'écoulent alors, sans que qïïoTque ce soit de suspect se reproduise sur l'enfant.
Puis, voici que surgissent, en plein état de santé appareille, des symptômes aussi bizarres qu'inattendus, symptômes que plus tard je vous décrirai en détail, mais que pour l'instant il me suffira d'énoncer. L'enfant, dans l'espace de quelques semaines, se modifie complètement comme intelligence et comme caractère. Jusqu'alors intelligent, attentif, laborieux, il se transforme en un « mauvais élève », inappliqué, indifférent, paresseux, qui ne travaille plus qu'à contre-cœur, qui ne fait plus ou fait mal ses devoirs, qui n'apprend plus ses leçons, qui oublie ce qu'il savait, qui « désapprend », etc. En outre, de vif et pétulant qu'il était, il devient lourd, apathique, triste, silencieux, « grognon ». De temps à autre, il éprouve des vertiges, des bourdonnements, des éblouissements. Il souffre de la tète ; parfois même il en souffre à ce point qu'on est forcé de le coucher, et, dons ces moments de crise, il ne peut tolérer la lumière ; on doit alors le laisser dans l'obscurité. — Quelques semaines se passent ainsi, dans un vague état de malaise. Puis, tout à coup, éclate nue crise épileptiquc. Subitement l'cnl'anl tombe privé de connaissance, se déliai en des Convulsions
<( affreuses », écume, se mord la langue, urine sous lui, et s'endort. — Deux autres crises de grand mal succèdent à la première dans l'espace d'une semaine.
Je suis mandé à ce moment. Connaissant les antécédents spécifiques de la famille et de l'enfant, je n'ai ni peine ni mérite à reconnaître ce dont il s'agit. C'est sûrement — et fort heureusement, du reste — à une syphilis cérébrale que doivent être rapportés les symptômes actuels, notamment les crises d'épilepsie. En conséquence, je prescris un traitement mixte, à fortes closes. Et l'événement confirme mon diagnostic. Sous l'influence de celte médication, les maux de tête et les troubles congestifs se dissipent comme par enchantement ; les crises épileptiques ne se produisent plus ; l'intelligence se rétablit, etc. ; bref, disparition complète de tous les accidents; guérison.
Ici donc, très sûrement, syphilis cérébrale incontestable, et syphilis cérébrale survenue sur un enfant de sept cois et demi, par le fait d'une infection héréditaire.
Troisième cas, celui-ci relatif à un enfant un peu plus âgé. Un petit garçon de onze ans nous est adressé pour d'affreuses lésions de la bouche et du nez, à savoir, d'une façon toute sommaire : vaste nécrose affectant le maxillaire supérieur et ayant déjà déterminé la chute de plusieurs dents ; — lésions osseuses des fosses nasales ; perforation de la cloison ; jetage, ozène; — ulcération récente du voile palatin, venant de produire un « trou dans le palais », c'est-à-dire une perforation du voile, au-dessus de la luette.
Le seul aspect de ces lésions nous permet d'affirmer aussitôt la syphilis, laquelle d'ailleurs est encore attestée par les vestiges de deux accidents antérieurs : taie cornéenne, laissée par □ne kératite remontant à trois ans, et déformation du tibia consécutive à une hyperostose survenue vers la même époque.
Nous administrons le traitement spécifique, et notre diagnostic se trouve confirmé par l'amendement immédiat des lésions, ipii se réparent et guérissent, au moins dans la mesure où elles étaient encore guérissables.
Or, d'où provenait cette syphilis?
L'enquête ouverte à ce sujet nous apprit : 1° que l'enfant, nourri par sa mère et élevé dans sa famille, n'avait encouru aucun risque de contagion, et que jamais du reste il n'avait présenté le moindre accident suspect, en dehors des lésions précitées ; — 2° que son père était syphilitique et, de plus, se trouvait en pleine explosion secondaire au moment où fut conçu l'enfant; — 3" qu'à la même époque sa mère était affectée de divers symptômes (éruptions cutanées, alopécie, angine, etc.), qui, suivant toute vraisemblance, devaient être également rattachés à la syphilis (1).
Voilà donc, Messieurs, trois cas de syphilis héréditaire où des accidents spécifiques se sont produits à quatre, sept et dix a/is. Et j'en aurais à citer nombre d'autres semblables.
Ces trois cas, notez-le bien, sont entourés de toutes preuves d'authenticité. Caractère incontestablement spécifique des lésions, critérium du traitement, enquête sur les parents qui s'avouent syphilitiques, etc., tout s'y trouve réuni pour la démonstration que nous poursuivons. Ce sont là des cas complets et typiques ; rien n'y manque.
Rien n'y manque, ai-je dit. Je me trompe peut-être, au gré de quelques-uns de nos confrères qui n'admettent rien de prouvé sans le contrôle de l'anatomie pathologique. Certains esprits sceptiques n'acceptent de démonstrations que sur la table d'amphithéâtre. Quelque étrange que soit en l'espèce une exigence de ce genre, ne récriminons pas, puisque nous avons moyen d'y satisfaire. Voici donc, comme complément de preuves, un fait anatomique, que j'emprunterai à autrui, pour ne pas toujours laisser la scène à mes observations personnelles.
(1) On remarquera que, dans ce cas, les premières lésions qui trahirent l'hérédité syphilitique ne se manifestèrent que vers l'âge de huit à neuf ans. Jusqu'à cette époque, l'enfant était resté complètement indemne. Sur ce point, les parents étaient absolument catégoriques. Nous 1rs avons interrogés maintes fois à ce propos, et toujours ils nous ont affirmé que leur enfant n'avait jamais eu « le moindre mal jusqu'à, l'âge de huit ans », et que, dans le premier âge notamment U n avait jamais présenté « le moindre bouton, la plus légère éruption, etc. »
Ce cas serait donc un exemple de syphilis héréditaire restée latente jusqu'à l âge de huit ans.
Un auteur étranger, Dowse (1), a relaie, avec de longs et intéressants détails, le ras suivant qu'il me suffira de résumer en quelques mots.
Enfant née d'un père syphilitique, délicate, mais ne présentant pas d'accidents sérieux jusqu'à l'âge de dix ans. — A cette époque, développement d'une syphilide tuberculo-ulcéreuse du visage ; mutilation du nez, dont l'extrémité est détruite ; ozène, anosmie, etc. — Puis, bientôt après, invasion d'une syphilis cérébrale, qui se traduit par une foule de symptômes, tels que céphalée cà exacerbations nocturnes, accès épileptiques, troubles intellectuels, troubles de la vue, paralysies oculaires, paralysie faciale, anesthésie d'une moitié de la face, troubles de l'équilibre, stupeur, aphasie, hémiplégie partielle, etc. — L'enfant succombe, et l'autopsie, k ne parler que des lésions les plus probantes en ce qui concerne notre sujet actuel, révèle ceci :
1° Trois nappes gommenses reposant sur la convexité des hémisphères, adhérentes à la dure-mère et nées de son tissu ;
2° Lésions vasculaires, exactement identiques (soit à l'œil nu, soit à l'examen histologique) avec celles qu'a si bien décrites Heubner et qui, de l'aveu commun, constituent le type de ce qu'on appelle actuellement la syphilis artérielle.
Que voulez-vous de plus, et quel cas pourrait jamais être plus probant?
Je n'insisterai donc pas. En ce qui concerne Yenfance, voilà nos preuves faites. Voyons maintenant si la syphilis héréditaire tardive est également démontrée pour les âges ultérieurs.
Dans l'adolescence, les cas sont encore très nombreux. Je vous en citerai quelques-uns, pris presque au hasard parmi ceux dont je dispose.
Une observation (communiquée par le docteur Surmay, de Ham, à la Société de chirurgie) est relative à un enfant qui, né de parents syphilitiques, commence par présenter, a l'âge de trois semaines, quelques accidents spécifiques, en guérit
(I) Thomas Strctch Dowse, Syphilis of the brain and spinal cord. New-York, 1879, p. 71 et BUiV.
par un. traitement approprié, passe ensuile plus de seize ans sans rien offrir de suspect, puis est affecté alors d'une ostéo-périostitc d'un tibia, dette lésion (qui, comme nous le verrons, prend place au nombre de celles que réalise le plus fréquemment la syphilis héréditaire tardive) est reconnue comme syphilitique, combattue par l'iodure de potassium, et se résout complètement sous l'influence de ce remède.
« J'avais connaissance, dit le Dr Surmay dans les commentaires annexés à l'observation, des antécédents de ce jeune homme, l'ayant soigné pour les accidents syphilitiques qu'il avait éprouvés dans son enfance. Je fus donc aussitôt édifié sur la nature de cette lésion osseuse. Mais que serait-il arrivé, si un autre médecin que moi eût été consulté à propos de cette dernière lésion? A l'époque où elle se produisit, le père était mort, et le père avait seul notion de la syphilis de son enfant, comme aussi de la syphilis de sa femme, laquelle ignorait sa propre maladie. La véritable origine de l'affection fût sans doute restée méconnue, et, au lieu de la syphilis, on eût diaqnostiqué la scrofule (1). » C'est là, en effet, n'en doutez pas, ce qui a lieu le plus souvent ; en pareille occurrence, le diagnostic fie scrofule se substitue presque invariablement au diagnostic de syphilis héréditaire.
Une autre observation, due à Hutchinson, nous présente un enfant syphilitique, né de parents syphilitiques, qui, sans parler d'une kérato-iritis double survenue dans le jeune âge, fut affecté, vers onze ans, de diverses manifestations diathésii|ucs, à savoir : bypertrophie du foie, ascite, albuminurie, et
noi îs osseuses » extraordinairement multiples. Ces goneux, volumineux et durs, — dont quelques-uns soi s dans le bel Atlas d'Hutchinson — occupaient à
la fo us, les cubitus, les fémurs, les tibias, les
péronés, et l'un des coudes (2).
De même, M. le Dr Horand a relaté le cas d'une jeune fille
(1) Bulletins de la Soc. de chirurgie, 1881, p. 535.
(2) Illustrations of clinical surgery, pl. IX. Londres, 1878.
qui, née d'une mère syphilitique, fut affectée, de douze à quinze ans, d'une kérat o-conj oncli vite à laquelle succéda un néphélion, puis, à l'âge de dix-huit ans, d'une nécrose palatine avec ozène. Cette dernière lésion aboutit à une perforation de la voûte palatine, avec ulcération périphérique. Soumise au Irai liment ioduré, elle se modifia « en l'espace de quelques jours » et se cicatrisa complètement (1).
Voyez encore cette belle pièce, due à l'habileté bien connue de M. Jumelin. Elle reproduit si fidèlement la nature que chacun de vous, du premier coup d'œil, a déjà reconnu un type de lésion gommeuse de la jambe. C'est bien là, en effet, un ulcère gommeux, qui s'atteste évidemment pour tel et par ses bords élevés, verticaux, entaillés à pic, et par son aréole d'un rouge sombre, et plus encore par son fond inégal, raviné, bourbillonneux, etc. Le traitement spécifique, d'ailleurs, a fait ici la preuve de la spécificité de la lésion en guérissant ce vaste ulcère avec une rapidité significative (2).
Or, quel malade présentait cette lésion ? Un jeune garçon de dix-huit ans qui, de son fait, ne s'est encore exposé à aucun risque de contagion. Mais il est fils d'une femme syphilitique, qui a été contaminée par un nourrisson syphilitique il y a vingt ans. Et, de plus, l'influence héréditaire de la syphilis se traduit encore sur lui par un double stigmate, à savoir : une taie cornéenne, vestige d'une ancienne kératite, et des malformations dentaires dont j'aurai bientôt à vous entretenir.
Donc, vous le voyez, pour V adolescence comme pour l'enfance, notre thèse est prouvée. D'après ce qui précède il est indéniable que l'hérédité syphilitique peut se traduire sur l'adolescent par des manifestations diverses d'ordre spécifique.
L'influence bérédo-syphilitique s'arrète-t-elle là? Non en-
(1) Voy. F. Chaboux, De certaines lésions de la région naso-pharyngienne que l'on doit rapporter à la syphilis (Thèses de Paris, 1875, n° 430; p. 47).
(2) Musée de L'hôpital Saint-Louis, collection particulière de l'auteur, pièce n° 4 '20.
core. Très certainement elle se prolonge plus avant clans la vie, et c'est là ce qui me reste à établir.
Vous vous souvenez sans doute d'un jeune homme de vingtquatre ans, qui occupait, il y a quelques mois, le lit nû 2o de la salle Saint-Louis, et qui avait été conduit ici par deux larges et profondes ulcérations de la langue. L'aspect de ces lésions était tellement caractéristique que d'emblée notre diagnostic fut établi. Il s'agissait manifestement, au-dessus de toute contestation possible, de lésions gommeuses, comme le démontraient à la fois et l'excavation profonde de ces ulcères, et leurs bords entaillés à pic au sein de tissus durs, et leur configuration circulaire, et leur fond jaune, putrilagineux, d'où l'on détachait par le pinceau des lambeaux sphacélés, etc. Un diagnostic différentiel n'était même pas à instituer avec le cancer, l'épithélioma, l'ulcère tuberculeux, non plus qu'avec toute autre lésion étrangère à la syphilis. Le traitement, au surplus, jugea la question à brève échéance; car ces lésions, qui étaient vraiment hideuses et menaçantes le 15 janvier, se trouvèrent guéries, absolument guéries le 7 février, sous la seule influence de la médication iodurée. De telles lésions guéries en trois semaines par l'iodure de potassium, cela équivaut, Messieurs, à une démonstration mathématique de leur spécificité. Il n'est que la vérole sur laquelle l'iodure exerce une action aussi puissante et aussi rapide.
Eh bien, cependant, ce jeune homme, longuement et soigneusement interrogé par nous à diverses reprises, niait tout antécédent de syphilis. Jamais il n'avait eu ni chancre, ni érosions à la verge ou ailleurs, ni éruptions cutanées, ni plaies de la bouche, ni croûtes du cuir chevelu, ni chute de cheveux, ni glandes cervicales, etc., etc. En un mot, nous ne trouvions rien sur lui qui put avoir trait h une syphilis acquise.
Et, d'autre part, une enquête rétrospective, patiemment e' minutieusement instituée par mon ami le Dr Broc, nous apprenait ceci :
1° Que le malade était né d'un père incontestablement syphilitique, qui avait été traité, à l'hôpital du Midi, parle vénérable D'Puche pour des « accidents de vérole constitutionnelle »;
2° Que la mère du malade avait été soignée également, et cela à diverses reprises, pour des manifestations de syphilis ;
3° Que notre malade, enfin, avait été très positivement affecté, un mois après sa naissance, de « plaques muqueuses » à la bouche et à l'anus, pour lesquelles un traitement mereuriel lui avait été prescrit, etc., etc.
Quoi de plus net comme historique, quoi de (dus complet comme ensemble, et, au total, quoi de plus satisfaisant?
Supposez un instant, Messieurs, qu'au lieu du cas précédent, je vous aie raconté l'histoire d'un malade qui, ayant gagné la syphilis à vingt ans, serait affecté, vingt-quatre ans plus tard, de gommes linguales. Quelles objections verriez-vous à élever contre un tel fait? Pas une seule, n'est-il pas vrai? Vous trouveriez ce fait absolument correct, parfaitement normal, et conforme de tous points à l'évolution classique de la syphilis. Car, s'il existe une vérité malheureusement trop démontrée, c'est la persistance de la diathèse syphilitique dans l'organisme humain, c'est la longévité, je dirais presque la pérennité de cette diathèse, qui se traduit encore par des accidents divers — et par des accidents dont vous connaissez la haute gravité — vingt ans, trente ans, quarante ans et plus après le début de l'infection.
Eh bien, Messieurs, ce fait que vous accepteriez comme normal, régulier, conforme aux habitudes de la vérole, c'est exactement (différence d'âge réservée) l'histoire de notre malade. Chez notre malade, comme chez le précédent, c'est une syphilis qui, vingt-quatre ans après la contamination première, s'est révélée par des gommes de la langue. Seulement, pour lui, la contamination première datait de la vie intra-utérine, tandis que chez le second nous l'avons supposée se produisant ;i vingt ans. Mais, contractée à n'importe quel âge, la syphilis est toujours la. syphilis, et je ne vois vraiment pas pourquoi la syphilis contractée in utero serait incapable de produire ce q*e produit la syphilis de contagion extra-utérine, c'est-à-dire incapable de déterminer tels ou tels accidents à échéance plus ou moins reculée, incapable d'affecter une évolution chronique,
une durée indéfinie, etc. Je me demande et je recherche vaine-
aient ce qu'il y a d'illogique à admettre qu'une syphilis infectant un organisme humain avant la naissance puisse faire ce que fait la syphilis en toute autre condition, c'est-à-dire subsister dans cel organisme, cl se traduire plus ou moins tardivement par des accidents divers. Ce qui serait illogique, me semble-t-il, ce serait de supposer le contraire, ce serait de gratifier la syphilis héréditaire d'une curabilité et d'une faculté d'extinction qui malheureusement sont loin d'être son partage.
Mais passons, car vraiment, au nom du bon sens, l'évidence est formelle, et il est manifeste, a priori, que la syphilis héréditaire doit être susceptible de la même évolution et de la même longévité que la syphilis acquise. D'ailleurs tout est ici dans les faits, dans les constatations de la clinique, et vous venez de voir que les faits confirment pleinement en l'espèce ce que la théorie permet de préjuger.
Un autre exemple achèvera de vous convaincre, et celui-ci sera le dernier, car je commence à craindre en vérité de lasser votre attention par le défilé monotone d'observations toujours plus ou moins analogues entre elles, comme aussi de prolonger au delà du nécessaire une démonstration acquise.
Nous avions dans nos salles, ces temps derniers, un homme de vingt-huit ans, qui était entré à l'hôpital pour une syphilide gommeuse occupant la partie antérieure de la jambe et développée au-dessus d'un tibia chroniquement hyperostosé. Dans ce cas, encore, le diagnostic était formel, indiscutable; il fut d'ailleurs vérifié par le prompt succès du traitement, qui fit justice en quelques semaines de la lésion cutanée.
Et cependant cet homme récusait énergiquement tout antécédent de syphilis acquise.
D'après diverses considérations, que je passerai sous silence pour abréger, nous fûmes conduits à supposer une syphilis héréditaire comme origine des accidents que nous avions sous les yeux. Une enquête fut ouverte en ce sens, et cette enquête ne tarda pas à nous révéler ceci : 1° que le père du malade avait, été, suivant toute vraisemblance, affecté de syphilis, et cela Fodanier. 2
IN
SYPHILIS HÉRÉDITAIRE TAKMVE.
antérieuremenl à la naissance de son fils; qu'en tout cas sa femme était sûrement syphilitique, puisque, seize mois après la naissance de l'enfant, elle perdait le voile du palais et la luette par le fait d'accidents spécifiques; — 2° en ce qui concerne personnellement noire malade, qu'à l'âge de trois mois « il avait été admis à l'hôpital de l'Enfant-Jésus pour des éruptions que Trousseau considéra comme syphilitiques et traita par une médication spécifique, notamment par des bains de sublimé »; — qu'à cinq ans, il fut affecté de lésions osseuses intéressant les deux coudes; — qu'à sepl ans, il souffrit longtemps d'inflammations oculaires graves, qui compromirent la vue ; — qu'à douze ans, un de ses tibias commença à se tuméfier, pour aboutir à une hyperostose très volumineuse ; — qu'à quinze ans, débuta une nouvelle série d'accidents bien plus graves, à savoir : ulcérations intra-nasales, lésions osseuses des fosses nasales, avec nécroses multiples, puis éboulement du nez; — ulcérations extensives de la voûte palatine, du voile palatin, des piliers, des amygdales, du pharynx ; mutilation de tous ces organes qui sont aujourd'hui en partie absents, en partie couverts de cicatrices considérables, etc. ; — enfin que, plus tard encore, il se produisit des ulcérations nouvelles sur la lèvre supérieure et le nez, et que, vers le même temps, il se fit une nécrose de l'arcade dentaire supérieure, etc. (1).
En un mot, voilà, sur un même malade hérédo-syphilitique, toute une série d'accidents spécifiques échelonnés depuis l'âge f/e trais mois jusqu'à l'âge de vingt-huit ans, tous accidents portant le cachet de la vérole et se servant, si je puis ainsi parler, de témoignages réciproques au point de vue de leur spécificité commune d'origine. Quelle observation pourrait-on désirer plus probante, pour attester que la syphilis née inutero a la faculté de poursuivre ses victimes jusque dans l'âge adulte, exactement comme nous voyons chaque jour la syphilis acquise dans la jeunesse étendre ses manifestations jusque dans une étape avancée de la vie. voire jusque dans l'extrême vieillesse.'
(1) Cette intéressante observation a été racontée dans tous ses détails par mon ancien interne et ami le D* Méricamp. — Voy. P. Méricamp, Contribution à l'étude des arthropathie* syphilitiques tertiaires, p. 81 (Thèses de Paris, 1882).
Je m'arrêterai ici, Messieurs, et cela pour deux raisons : parce que, d'abord, je suppose faite la démonstration que je poursuis ; — parce qu'ensuite je ne possède pas encore d'observations personnelles établissant L'authenticité indéniable d'accidents de syphilis héréditaire au delà d'une trentaine d'années (1).
Je sais bien qu'on a cité des cas où. l'influence héréditaire de la syphilis se serait étendue plus avant dans la vie, se serait prorogée jusqu'à 40, 44, 46 ans, voire jusqu'à 65 ans ! Mais ces cas n'offrent pas, je puis le dire dès à présent, cet ensemble de garanties scientifiques qui rend indiscutables les observations dont je vous ai parlé jusqu'ici. Je les laisserai donc de côté ; à dessein je les passerai sous silence, et cela pour ne pas compromettre par des faits équivoques, prêtant le flanc à la cri tique, la thèse que j'ai produite et soutenue jusqu'ici au prix de faits que, pour ma part du moins, je juge irrécusables.
Et qu'on ne me reproche pas cette rigueur vis-à-vis des auteurs qui ont cité les cas en question, cas que j'exclus pour l'instant de notre cadre. Car une rigueur excessive est nécessaire, indispensable, dans un sujet tel que le nôtre, où tout est discuté, controversé, nié, dans un sujet dont l'existence même est tenue en suspicion par quelques-uns de nos confrères. Mon devoir, ce me semble, est de choisir des matériaux solides pour l'édifice que je cherche à éiever, c'est-à-dire de mettre en œuvre exclu sivement des observations complètes, irréprochables ; et mon
(1) J ai bien dans mes notes plusieurs cas où des accidents syphilitiques développés dans un âge plus avancé (par exemple à 40, 43, 44 et 57 ans) paraissent devoir être rapportés, suivant toute vraisemblance, à l'influence héréditaire. Mais aucun d'eux n'est assez complet et assez précis comme antécédents pour être dorme comme démonstratif et péremptoire. A tous il manque ou ceci ou cela qui les rend passibles d'objections. Je n'en tiendrai donc pas compte dans l'exposé qui va suivre. 1
Je suis absolument persuadé que la syphilis héréditaire peut réaliser, tout comme la syphilis acquise, des manifestations à très longues échéances. Mais cela, il m'est impossible encore d'en douner la démonstration, et pour cause. C'est qu'en effet ^rLqUll/'agit de roraonter dans le Passé à des 'échéances aussi lointaines
m ? a <1nS' Pai' exemPle)> 0,1 9e he"rle a des difficultés presque insurmontables. A de telles distances les souvenirs sont éteints, les commémoratifs anéan- U8, ainsi que bien souvent j'ai pu m'en convaincre par expérience. Ce ne peut être et ce ne sera qu'un hasard heureux qui fera découvrir quelque jour une bonne observation de ce genre, non susceptible d'objections, et basée en consé- Zrore réal é* COmmémoratifs Précis- Mais ce hasard, que je sache, ne s'est pas
SYPHILIS IIKKÉMTAIItK TARDIVE.
droit, à coup sur, est de n'apporter au procès qui va se débattre que des faits dont j'accepte et supporte la responsabilité.
Voilà posé, Messieurs, le sujet qui doit nous occuper; en voilà, de plus, l'authenticité bien établie. Maintenant entrons en matière.
D'emblée, au seuil même du sujet que nous allons aborder, une question majeure, considérable, se présente à notre examen.
Cette question est la suivante :
La syphilis héréditaire, indépendamment des accidents éventuels qu'elle peut produire, se traduit-elle par quelques signes particuliers propres à la déceler, à la dénoncer à l'attention de l'observateur?
En d'autres termes, un sujet en puissance de syphilis héréditaire se trahit-il à l'œil du médecin par quelques particularités d'ordre quelconque, tirées par exemple de sa physionomie, de son habitus général, de son développement, de sa constitution, de quelques stigmates cicatriciels ou autres, etc. ?
En délinitive, existe-t-il quelque signe qui permette de reconnaître ou de soupçonner la syphilis héréditaire indépendamment des manifestations qu'elle peut déterminer dans une phase plus ou moins avancée de son évolution?
Tel est le problème que nous allons étudier. Et je n'ai pas besoin de vous dire quel intérêt s'y rattache. Car, s'il existait quelque signe révélateur d'une infection syphilitique héréditaire, vous concevez de quelle vive et propice lumière il éclairerait aussitôt le diagnostic, dans les cas spéciaux qui ressortissant ii mille sujet.
El) bien, à la question que nous venons de poser, l'observation clinique nous autorise àrépondre ceci :
Oui, pour un certain nombre de cas et même pour la grande majorité des cas, il existe des signes qui dénoncenl à l'attention la syphilis héréditaire. C'est-à-dire : étanl donné un sujet eu puissance d'une syphilis héréditaire qui ne se traduit par au-
ÉLÉMENTS DIAGNOSTIQUES. 21
cune lésion actuelle, il esL possible de soupçonner chez lui, voire d'affirmer quelquefois cette diathèse native, grâce à certaines particularités que nous allons spécifier dans un instant.
Mais, cela dit, hâtons-nous d'ajouter aussitôt que ces particularités révélatrices de la syphilis héréditaire sont loin d'être constantes. D'abord, elles peuvent être assez atténuées, assez effacées, assez vagues d'expression pour que le diagnostic n'ait pas à en tirer d'éléments de certitude. Et, en second lieu, il n'est pas rare qu'elles fassent absolument défaut.
Notons de plus dès à présent, pour n'avoir pas à le répéter à propos de chacun des chapitres qui vont suivre, qu'aucune de ces particularités n'est en soi pathognomoniqae, dans le sens strict qu'il convient de rattacher à ce mot. S'il existait un signe pathognomonique de syphilis héréditaire, il y a longtemps qu'il serait découvert, tant le sujet a été étudié, trituré, et les questions que nous allons débattre n'auraient même pas raison d'être. Ce dont nous disposons seulement en l'espèce, c'est un ensemble de signes qui n'ont rien d'absolu, qui ne comportent qu'une valeur relative, et ce sera affaire à nous d'estimer ce qu'ils peuvent nous fournir comme degré de probabilité ou de certitude. Mais quant à des signes formels, positifs, — répétons le mot, pathognomoniques, — nous n'en avons pas, et, suivant toute vraisemblance, nous n'en aurons jamais. Que cela, une fois pour toutes, soit bien entendu entre nous.
Ces préliminaires établis, venons au fait.
Il est, ai-je dit, certaines particularités cliniques qui peuvent être utilisées pour le diagnostic de la syphilis héréditaire tardive. Quelles sont-elles donc?
Pour vous en faciliter l'intelligence et le souvenir, j'ai essayé de les distribuer méthodiquement en un certain nombre de groupes, de la façon suivante :
!• — Constitution, haritus, faciès ;