AUZIAS-TUREXNE. — SA VIE, SON CEUVRE. XVII
un cours de syphilisation à l'École pratique ; mais le mot de syphilisation effarouche encore en haut lieu universitaire et pourrait susciter quelques mesures restrictives de la liberté de l'enseignement ; Auzias-Turen ne l'apprend et adresse à cette occasion la lettre suivante, la dernière qu'il ait écrite, au directeur du Courrier médical (1) :
Mon cher Confrère,
Un membre de la Commission de l'Enseignement supérieur, qui ne m'a pas nommé et que je ne nomme pas non plus, a déclaré devant ses collègues :
Qu'en affranchissant le professorat de toute entrave, on était exposé à voir s'ouvrir un cours de syphilisation à l'Ecole pratique.
Voilà le danger! Personne, à coup sûr, n'en voudra méconnaître la haute gravité !
Ouvrir un cours public de syphilisation! Mais, c'est manger l'herbe d'autrui !
Que le plus coupable de nous Se sacrifie aux traits du^ire«ea;te-courroux !
Je me sacrifie, et pour ôter tout prétexte d'asservir la pensée de mes Confrères à l'École pratique, j'ouvrirai très-prochainement à mon domicile un cours privé de syphilisation.
J'adresserai des invitations toutes personnelles à ceux qui exprimeront le désir de suivre ce cours.
Auzias-Turenne, rue Racine, U2Ï.
Vingt-quatre personnes se firent inscrire pour ce cours qui devait commencer le 20 avril 1870, et que Auzias-Turenne, déjà souffrant à cette époque, ne put faire.
Auzias-Turenne avait fondé, en 1861, rue Saint-Jacques, n° 356, un dispensaire des maladies vénériennes, terrain commun de sa pratique et de son enseignement. Le nom de Dispensaire du Midi, qu'il avait choisi, porta ombrage à l'Administration de l'assistance publique qui y vit une concurrence aux médecins de l'hôpital du Midi, et en demanda la suppression. De plus, c'est en vain qu'il réclama contre le paiement d'une nouvelle contribution de patente qu'on lui imposait à raison de ce modeste établissement où il. ne donnait que des consultations gratuites. Ces difficultés ne l'avaient pas arrêté et le dispensaire, annoncé par des affiches, fut ouvert le 16 juillet 1861 ; mais les élèves et les malades ne répondirent pas à l'appel dès le premier jour, et voici la note originale qui inaugure les cahiers dans lesquels Auzias-Turenne consigne le résultat de chaque séance :
« 16 juillet 1861. Mardi. — Pas d'élèves, pas de malades, et beaucoup de punaises ! L'observation ne perd pas ses droits. Je prends un de ces insectes pour l'observer. — Puisse-t-il, à présent que j'ai commencé, ne venir personne! que ne puis-je avoir une bonne loupe!
« L'insecte est mis sur la surface lisse d'une cuvette ; il y dépose bientôt un œuf allongé, plus gros dans un sens que dans l'autre, ovoïde en un mot. — Je le mets, affamé, sur la peau de mon avant-bras, et je reste en observation avec ma mauvaise loupe. L'insecte choisit bientôt son endroit, redresse sa trompe et
(1) Le Courrier médical du D avril 1870.
xviu AUZIAfcS-TURENNE. — 5>A VIE, SON ŒUVRE.
L'introduit dans mon derme, probablement par une ouverture naturelle, ou peutêtre en écartant les tissus, suivant la méthode japonaise. Le fait est qu'il l'introduisit lentement aux trois quarts, qu'il s'est mis à sucer sans que j'aie rien senti. A présent il y a plus d'une demi-heure qu'il a sucé, et je n'ai encore rien senti. Quand l'insecte me suçait, ses segments semblaient s'écarler, montrant des bandes luisantes. Deux minutes ont suffi à son affaire. Une petite papulette rougeàtro, sans trace de piqûre, a régné a l'endroit pendant dix minutes, puis tout a disparu. A présent il n'y a rien de visible, et on ne reconnaîtrait pas l'endroit.
« Après sa réplétion, l'insecte est remis sur la surface de la cuvette; il cherche à s'en aller et laisse sur son passage une trace excrémentielle, jaunâtre, pâle, courbe, irrégulière, et de 3 millimètres de diamètre.
« Je fixe l'insecte à un bec de plume affilé, comme un véritable papillon, et je fais converger sur lui, avec ma loupe, des rayons de soleil. Cela paraît le meltrc à deux doigts de sa perte, et tout aussitôt il embaume l'atmosphère d'une odeur de punaise des plus caractéristiques et des plus prononcées.
« Cette émission d'odeur, est-ce un signe de détresse ? une défense? Est-elle ou non volontaire? »
Les jours suivants, les élèves et les malades se présentent. Le 6 août, c'est « un syphiliomane... un bottier (il ne veut pas se dire savetier ni même cordonnier)... » et Auzias-Turenne termine la note qu'il consacre à ce client par ce retour sur lui-même :
i Mon soulier est un peu percé, c'est une faute, car il peut venir des bottiers dans un Dispensaire. Il faut être bien vêtu, car il peut y venir des tailleurs ; — il faut donc y être bien sous tous les rapports. »
Les traits de caractère, traduits en notes humoristiques à côté des plus curieuses observations médicales, abondent dans ce répertoire, continué sans interruption pendant toute la durée du dispensaire, c'est-à-dire jusqu'au mois d'août 1869.
La clientèle particulière d'Auzias-Turenne avait pris, d'année en année, et indépendamment de la spécialité, une extension qu'il n'a ni recherchée ni repoussée. La pratique médicale fut toujours pour lui l'occasion de servir ses amis directement, — ou dans les interventions charitables qu'ils ne lui demandaient jamais en vain.
En outre, il fut, en 1848, aux élections de la garde nationale ( l), nommé chirurgien aide-major; il eut un rôle actif dans les postes médicaux aux époques d'épidémie de choléra, — et, dans son voisinage, sa bonne volonté fut exploitée jusqu'à l'abus ('2), à l'occasion des accidents nocturnes, le plus souvent provoqués par l'ivresse.
Au savoir du médecin éclairé par une longue étude de l'anatomie et une observation intelligente de l'hygiène, — à l'habileté de main entretenue par les opérations qu'il répétait chaque année dans ses cours, il joignait des qualités tout individuelles qui consacraient son autorité sur le malade et dans les familles : la lutte, sans découragement, contre la maladie si grave qu'elle fût, l'ingéniosité des moyens, le désintéressement qui égalisait pour' lui les clients riches ou pauvres, — le dévouement pour tous.
(1) 13 mai 1848, 11« lésion* 2" bataillon, 5e édmpagniei
(2) Les mesures administratives qui assurent la sécurité et la rémunération du medeliiii recuis de nuit n'existaient ptlê alors: