XXXIX. — Sept illustres figures de la vierge
La fontaine scellée qui découle dans la piscine de Salomon, et de là dans son aqueduc; le jardin feroié, les puits d'eaux vives, le Mont Liban , les cèdres du Liban, le térébintbe, qui est sur le cbemin de Betblébem ; et si nous pouvons passer au delà du torrent d'Egypte , et entrer dans le désert des enfants d'Israël, fécond en sanctuaires, le buisson ardent ; sonjl sept illustres figures qui nous découvrent les grandeurs de la Vierge.
Et premièrement à deux milles de Bethlébem du côté du midi, nous entrâmes sous terre jusqu'à la source de la fontaine scellée , dont les eaux se répandent si loin : reçues d'abord dans trois grands réservoirs , appelés la piscine de Salomon , et de là portées par des aqueducs jusqu'en Jérusalem. On dit que le même Salomon aimait si fort cet ouvrage de son esprit, l'invention de ces belles eaux , qu'il fit couvrir la voûte du roc , où en est la source, de marbres précieux, et s'y fit bâtir un siège de la même matière.
Des eaux de la fontaine scellée est arrosé le jardin fermé, qui est la seconde des figures de la Vierge, et le lieu des délices , où ce même roi, sans aucun tour de murailles^ dans l'enclos de deux montagnes, le long d'une
étroite vallée, avait assemblé toutes les raretés de la nature. Les plantes aromatiques, le nard, le saffran, le storax et les arbres les plus exquis , revêtaient les deux bords de la vallée , et paraient à merveille ces montagnes; Tombre en était précieuse, mais la vérité de la figure , qui est la Vierge , arrête bien plus doucement nos esprits.
Le puits d'eaux vives a son éloge dans les cantiques de Salomon *. C'est un puits et une fontaine , qui n'en contient pas quatre, comme dit le P. Quaresmius, mais trois seulement, dont on n'a jamais pu toucher le fond^ parce que les eaux y coulent avec impétuosité; et bien que la superficie soit calme , elles emportent la sonde , qu'on a jetée souvent en bas pour le trouver. Le plus grand des trois, peut avoir dix pieds de diamètre, et les deux autres sept environ. On les voit sur une éminence terrassée, et sont tous revêtus d'un bord de pierres, qui n'empêche pas qu'on en prenne avec la main , comme dans une fontaine. Figurez-vous si la terre circonvoisine en est arrosée , et si cette campagne de Tyr , serait ^ une image du paradis terrestre, si elle était cultivée. Ces sources qui viennent du pied du Liban ne sont éloignées de la grande mer, que d'un trait de flèche; et d'abord dans leur première chute, font tourner un grand moulin. Il faut remarquer les arcades et les aqueducs , dont on voit quelques restes , qu'Alexandre le Grand fit bâtir après le siège de Tyr , pour y porter les eaux. Car il ne songeait pas tellement à la destruction des villes ,
* Fons hortorum , putens aquanim viventium , qu» fluunt impetu de Libano. Gant., iv, 15.
qu'il ne pensât aussi à la réparation des provinces, et à rembeUissement du monde. Après Alexandre , Baudouin , roi de Jérusalem , remit ces bâtiments sur pied : il y a beaucoup d'apparence que Jésus-Christ qui passa par les confins de Tyr et de Sidon , et n'entra pas dans ces villes débauchées , but de ces eaux , qu'il s'assit sur le bord d'un de ces puits , et en sanctifia la source par les rafraîchissements qu'il daigna prendre.
Il ne sera pas hors de propos de remarquer dans ce fond, comme infini, et cette superficie des eaux toujours tranquille , et nommément dans la communication des trois puits, un beau symbole de la Trinité et de l'unité de Dieu bienheureuse et incompréhensible.
Quant au Liban, c'est une belle expression de la Vierge, puisque l'écrivain sacré l'appelle la Montagne très-haute, ou la Montagne des montagnes, Hor, Hor, et lorsque l'Écriture nous veut représenter quelque cHose de grand, elle emploie ces superbes termes du Liban , ou des cèdres du Liban. Le plus bel endroit de cette montagne, est sainte Marie de Kannobin, la demeure du patriarche d'Antioche et des Maronites, assisté d'ordinaire de quelques évéques et de quelques moines de saint Antoine , qui sont tous religieusement attachés à l'Église romaine On voit proche du monastère, le lieu où sainte Marine fit pénitence sous un habit d'homme.
Sur la même montagne dans un lieu plus haut que la grotte du patriarche, et celle de sainte Marine, entre les deux , se voit la grotte de feu M. de Chastueil , gentilhomme d'Aix en Provence, toute remplie de l'odeur d'une éminente vertu, que cet illustre pénitent a répandue dans les montagnes du Liban et dans les villes de
Syrie : mais comme ce grand homme se nourrissait du plaisir de la pénitence, il voulut mourir dans une grotte plus haute et beaucoup plus affreuse , qui est moins éloignée des cèdres, et s'approcha davantage du ciel par la conversation nommément qu'il eut avec les Révérends Pères Carmes déchaussés , fidèles témoins de ses dernières actions et dépositaires de ses derniers soupirs , qui confirmèrent parmi tous ces jpeuples la réputation de sainteté qu'il y avait déjà acquise, et dont nous avons parlé , mais c'est ici que la mort a mis le sceau à sa sainte vie.
Passons maintenant à six milles de Kannobin vers l'orient, où l'on compte les dix-sept grands cèdres si renommés par tout le monde; ce sont des arbres immortels, plantés, comme de la main de Dieu, suivant ces paroles : Cedri Libani quas planiavii. Ils ne sont pas plus hauts que les chênes , mais ils sont beaucoup plus gros; de sorte qu'à peine quatre ou cinq hommes ensemble les pourraient embrasser : le bois de cet arbre répand une odeur fort agréable; les feuilles sont toujours verdoyantes et le fruit est tout semblable à des pommes de pin. La vertu en est excellente, et l'éloge est compris en ces paroles qu'on attribue à la Vierge : Quasi cédions exaltata sum in Libano,
Le buisson ardent est une image de la fécondité de la Vierge et le lieu où il a été autrefois est à présent un sanctuaire. Adrichomius nous apprend que l'empereur Justinien fit bâtir au pied du mont Sinaï un monastère dédié à sainte Catherine, de l'ordre de saint Basile, où il y a plus de neuf raille religieux ensevelis. C'est là qu'on voit le corps de cette grande martyre de Jésus-Christ ,
et particulièrement la main gauche de cette sainte viei^e, belle , longue , mais toute sèche y dans laquelle Jésus- Christ, selon l'ancienne tradition, mit une bague à l'un des doigts , pour marque des divines épousailles qu'il célébrait avec elle, dans la chapelle des Pères de la Terre- Sainte en leur couvent de Bethléhem, lorsqu'elle visita les Saints Lieux. Il y a dans l'égUse du monastère du mont Sinai une table de marbre , qui couvre l'endroit du buisson ardent ; il n'est permis d'en approcher , qu'en observant la cérémonie de Moïse, qui se déchaussa pour voir de près un si grand mystère. L'histoire est expliquée dans les livres de l'Exode. Joseph et Philon discourant de la vie de Moïse, en ont dit des choses fort excellentes, et ont développé ce mystère.
La dernière figure est le térébinthe , qu'on voyait an milieu du chemin de Bethléhem à Jérusalem, et qui baissa ses branches devant la Vierge en son passage lorsqu'elle portait son fils au Temple *. Les Turcs, les Maures, les scbismatiques et les hérétiques révéraient cet arbre qui sut si bien connaître la majesté de son Créateur , et les beautés de celle qui dit : Ego quasi terebinthus extendi ramos meos, et rami mei, honoris et graiiœ. Il y a quelque temps , comme l'assurent de bons auteurs , qu'un berger maure vit de loin un grand feu , s' élevant du milieu de l'arbre jusqu'au ciel, il s'en approcha, comme Moïse du buisson ardent , et ayant vu le térébinthe entier au milieu des flammes , publia le miracle , augmentant le respect des Arabes et la dévotion des chré-
* Omnes nationes, transeuates signant se signo crucis, et adorant âlium, et osculantur arborem et matrem, que eos ramis et foliis opérait, et lassis locum quietis dédit. Bonif., 1. 2, de perenni cultu terre sanctc.
tiens vers la Mère de Dieu , représentée par cet arbre admirable. Depuis peu d'années néanmoins, un Arabe y ayant mis le feu, le réduisit en cendres ; de sorte qu'il n'en resta que très-peu de branches tirées de l'embrasement et la racine , dont on fait des croix et des chapelets qu'on estime comme très-précieux. Cependant la colère toute visible de Dieu, et la plaie du ciel parurent sur cette race incendiaire , après la mort soudaine du sacrilège, jusqu'à ce que la sainte Vierge s'étant montrée à un de la famille , demanda quelque satisfaction publique , de laquelle ces Arabes touchés de crainte et de respect se sont acquittés.
Au reste , si quelqu'un refusait de croire semblables histoires de ces arbres, comme immortels et d'une vieillesse de tant de siècles , je le prie de n'être pas moins favorable à la piété , qu'à la superstition païenne , qui nous prêche le figuier de Romulus, poussant encore ses feuilles et ses fruits à la troisième année de l'empire de Néron ; bien que semblables arbres aient peu de vie. On n'oserait désavouer Tacite, ses paroles sont reçues comme des oracles , et la voix des peuples sera rejetée en un point beaucoup plus vraisemblable. Certes je réitérerai pour le mieux inculquer : il y a une providence qui conserve les marques de notre rédemption, sur les pierres, sur les arbres, dans le sein des rochers, fidèles dépositaires de semblables trésors : cette Providence n'est pas moins jalouse de ces précieux monuments que des traces que les chariots de Pharaon laissèrent au fond de la mer Rouge et que des douze pierres que Josué mit
* Annal., 1. 13.
dans le Jourdain, pour marquer le passage des Israélites; et des autres douze qu'il mit en Galgala, pour un témoignage éternel de ce même miracle. Nous savons comme saint Jérôme parle de ces pijerres, et en fait plus d'état que des monuments d'Egypte , de Constantinople et de Rome. Nous avons déjà touché comme quoi sainte Paule romaine les allait voir avec un rare sentiment de dévotion. Les plus forts esprits que l'expérience et la vue des Saints Lieux forment beaucoup mieux que le cabinet, se soumettent volontiers avec saint Jérôme.
Qui doutera qu'il n'y ait une résurrection pour les arbres; qu'ils peuvent revenir de leur vieillesse ; que les approches de l'eau leur donnent une seconde vie ; que la sape est le moyen de les conserver, et que les paroles de Job expliquent cette sorte de résurrection *. Tel était l'arbre de Joseph d'Arimathie qu'on a vu en Angleterre jusqu'à ces derniers temps, des guerres de Cromwel; les siècles l'avaient respecté , mais la fureur des hérétiques ne l'épargna point. L'on en avait pris néanmoins un rejeton, qui fait à présent un nouvel arbre.