‹ La système du monde (volume 3)Chapitre 278 sur 287 · AVERROÈS, loc. Cit · texte numérisé non relu

AVERROÈS, loc. Cit

LA CRUE DE l'aRISTOTÉLISME

au milieu diaphane ; elle lui est unie comme la lumière Test au milieu diaphane, lorsqu'elle confère la perfection à ce milieu par la mise en acte des couleurs qui s'y trouvaient en puissance ; l'Intelligence matérielle reçoit, comprend l'Intelligence active comme le milieu diaphane reçoit la lumière et s'en pénètre. « L'Intelligence matérielle1 comprend l'Intelligence active qui, nous l'avons dit, se comporte, à son égard, comme la lumière à l'égard du milieu diaphane. .. D'une manière générale, toutes les fois que l'on considérera les rapports de l'Intelligence en puissance avec F Intelligence active, on trouvera que, d'une certaine manière, elles sont deux choses, et que, d'une autre manière, elles sont une seule chose. Elles sont deux choses par suite de la diversité de leurs actions, car l'action de l'Intelligence active consiste à engendrer et celle de l'Intelligence matérielle à être informée. Mais elles sont une seule chose parce que l'Intelligence matérielle reçoit sa perfection de l'Intelligence active et comprend cette Intelligence. »

La théorie de l'intelligence spéculative, telle qu'Averroès vient de l'exposer, se heurte à une grave difficulté.

Les concepts de l'intelligence spéculative naissent en l'homme individuel qui les saisit ; ils meurent avec lui ; ils sont divers d'un individu à l'autre. « Comment peut-il se faire 2 que les concepts spéculatifs soient soumis à la génération et à la mort, alors que l'Intelligence qui agit en leur formation est éternelle, et que l'Intelligence par laquelle ils sont reçus est, elle aussi, éternelle ? »

Voici comment Averroès répond à cette question que Thémistius n'avait même pas entrepris de résoudre et dont Ihn Bâdja avait donné une solution inadmissible, du moins au gré du Commentateur de Cordouc :

Considérons une forme sensihle telle que la couleur ; une telle forme réside simultanément dans deux sujets ; elle est hors de l'âme, unie à la matière du milieu diaphane ; elle est, en même temps, dans l'âme, dans le sens qui la perçoit.

C'est parce que cette forme réside en ce dernier sujet qu'elle est un être réellement existant parmi les choses de ce monde, qu'elle est l'homme même, en tant qu'il perçoit la couleur; d'autre part, c'est parce que cette même forme colorée réside en même temps dans un corps, hors de Lame, qu'elle n'est pas une illusion, une hallucination, qu'elle est vraie.

1. AvEiuiois (loKbuuii.Nsis fn Arîstotelis libros'de anima cornmentarii ', lib. III, summa I, caj). III, comm, 20.

2. A.TERROIS Cordubensis /// Aristotelis libros de 'anima commçntarii., lib, III, summa I, cap. I, comm. 5.

AVKRROKS

Ainsi en est-il pour les concepts universels. Chacun de ces concepts existe simultanément en deux sujets, l'un par Lequel il est vrai, l'autre par lequel il a une existence réelle, par lequel il est au nombre des êtres qui composent l'Univers; mais ici, le sujet par lequel les concepts sont vrais ne réside pas hors de l'âme humaine ; il est dans l'âme même ; il en est la faculté imaginative. La même forme existe donc simultanément en deux sujtïts ; dans la faculté imaginative de l'âme, et c'est par là qu'elle est vraie ; dans l'Intelligence matérielle, et c'est par là qu'elle existe, qu'elle est un des êtres de ce Monde, savoir l'intelligence spéculative. Dans chacun de ces deux sujets, d'ailleurs, cette forme unique ne réside pas de la même manière ; elle est reçue, en chacun d'eux, de la façon que comporte la nature de ce sujet ; dans la faculté imaginative, elle réside à l'état d'image ressemblante, d'image vraie ; dans l'Intelligence matérielle, elle est reçue à l'état de concept abstrait et universel.

Cette théorie nous amène à concevoir le rôle de l'Intelligence active un peu autrement, et d'une manière un peu plus complète, que nous ne l'avions indiqué jusqu'ici. Nous comparerons encore cette Intelligence à la lumière ; mais l'Intelligence matérielle ne sera plus comparée au milieu diaphane ; elle le sera au sens même de la vue. En l'absence de la lumière, le sens de la vue est en puissance de percevoir les couleurs des objets extérieurs, ces couleurs sont en puissance de l'émouvoir, mais elles ne l'émeuvent pas d'une manière actuelle ; l'effet produit par la lumière consiste en ceci, que les couleurs des objets extérieurs émeuvent d'une manière actuelle le sens de la vue, sont perçues par lui, en sorte que ce sens passe de la puissance à l'acte, qu'il reçoit la perfection dont il était privé lorsqu'il ne contenait aucune perception colorée, lorsqu'il ne voyait point.

De même « devons-nous penser1 que l'Intelligence active est ce qui amène les représentations contenues dans la vertu imaginative à mouvoir d'une manière actuelle l'Intelligence matérielle, tandis qu'avant l'intervention de l'Intelligence active, ces représentations étaient seulement en puissance de mouvoir l'Intelligence matérielle. »

Ces formes, qui résident à la fois, à l'état d'images, au sein de la faculté imaginative de notre àme, et, à l'état de concepts abstraits, dans l'Intelligence matérielle, établissent la continuité

ï. A VKRKOKS, /OC. Cit.

LA CRUE DE l'aMSTOTÉLISME

de notre raison individuelle avec l'Intelligence spéculative universelle.

« Si l'Intelligence 1 se soude à chacun des hommes et devient multiple au point de pouvoir être comptée par rémunération de ces hommes, ce ne peut pas être par la partie de cette Intelligence qui en est comme la matière, c'est-à-dire par l'Intelligence matérielle. Il faut donc que la continuité des Intelligences [universelles] a vec nous-mêmes se fasse par la. partie de ces Intelligences qui en est, pour ainsi dire, la forme, c'est-à-dire par ce qui continue, en nous-mêmes, les concepts abstraits, par les représentations imaginées.

» Si Ton dit donc qu'un enfant est intelligent en puissance, cela se peut comprendre en deux sens différents. Au premier sens, on entend que les représentations contenues dans son imagination sont en puissance d'être conçues ; mais au second sens, on entend ceci : L'Intelligence matérielle est capable, par nature, de concevoir ces formes imaginées ; elle en est, en puissance, le réceptacle et, par là, elle est continue en puissance avec cet enfant. »

Que la continuité entre l'Intelligence universelle et notre individu s'établisse par l'intermédiaire des formes que l'Intelligence active met en acte au sein de l'Intelligence matérielle, nous en avons la démonstration par le fait que notre volonté propre peut déterminer ou suspendre cette opération de l'Intelligence active. « La raison 2 qui nous contraint d'admettre l'existence de l'Intelligence active est semblable à la raison pour laquelle la vue a besoin de la lumière. La vue, en effet, n'est point mise en branle par les couleurs, à moins que celles-ci ne soient en acte ; les couleurs n'acquièrent, d'ailleurs, cette perfection qu'en présence de la lumière, car c'est la lumière qui les fait passer de la puissance à l'acte. De même, les représentations de l'imagination ne peuvent émouvoir l'Intelligence matérielle que lorsqu'elles sont devenues concepts en acte ; cela ne leur arrive qu'en la présence d'un certain être qui est l'Intelligence active.

» Mais bien que les deux actions qui consistent à faire un concept et à le recevoir admettent pour agent et pour réceptacle des substances éternelles, il nous est nécessaire de les attribuer toutes deux à l'âme qui est en nous, car ces deux actions sont soumises à notre volonté ; car elles consistent à abstraire les concepts et à les concevoir, [ce qui dépend do notre volonté]. Abstraire, en

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