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II. LES PHYSICIENS

Or ces enseignements, Jean de Jandun les connaissait assurément. Avait-il observé lui même le mouvement des astres? Nous l'ignorons. Mais nous savons qu'il suivait avec compétence les recherches des astronomes de profession. Dans un opuscule 1 intitulé : Theorica motus longitudinum septem planetarum, un certain Petrus de Guclina ou, mieux, Petrus de Giubina entreprend de rendre plus parfaites certaines démonstrations de Gérard de Crémone ; et c'est « excellentissimo doctori Magistro Joanni de Ganduno » qu'il dédie son ouvrage.

Jean de Jandun sait donc ce que requièrent les lois expérimentalement établies par l'étude des astres ; voilà pourquoi, en dépit d'Averroès, nous l'entendrons 2 affirmer, « avec Ptolémée et tous les astronomes modernes », qu'il est nécessaire de mettre des excentriques et des épicycles dans le ciel.

« En effet, il faut admettre, au sujet des corps célestes, les hypothèses qui permettent de sauver les phénomènes [saivare apparentiez) observés depuis longtemps et constatés sans qu'aucune erreur soit à craindre, lorsqu'il est impossible, sans recourir à ces hypothèses, de sauver ces phénomènes et d'en rendre raison. » Or, c'est ce qui rend indispensable l'hypothèse des excentriques et des épicycles ; avec elle, il est possible d'expliquer pourquoi la Lune ou quelque planète parait tantôt plus grande et tantôt plus petite, pourquoi la marche d'une planète est tantôt directe et tantôt rétrograde ; sans elle, semblable explication devient impossible.

Averroès, cependant, accablait cette hypothèse de nombreuses critiques ; ces critiques, Jean de Jandun les connaît fort bien et les rapporte fort exactement ; pourquoi ne leur accorde-t-il pas

1. Maximilian Curtze, Ueber die Handschrift R 4°2, Problematam Euclidis explicatif) der Kônigl . Ggmnasialbibliothek zu Thorn (Zeitschrift far Mathematik und Phgsik, XIHter Jahre-ang-, Supplément, t8(>8, p. 79). — Heinrich Wieleitner, Der « Tractatas de latiiudinibus formarum » des Ôresme. (Bibliotheen mathernatica, 3te Folg-e. Bd. XIII, 1 9 1 3 , pp. 120-121, eo note). Le texte étudié par M. Curtze se termine ainsi : Explicit. Anno domini M°CCC°LfX°. Cette date est évidemment celle de la copie et non celle de l'ouvrag-e ; en i35q, Jean de Jandun était mort depuis plus de trente ans.

2. Joannis de Janduno Acutissimœ quœstiones in duodeci/n libros Metaphgsicœ ad Aristotelis et magni Commentaloris intentionem ab eodem exact issi me disputatœ ; in lib. XII quaest. XX : Num ecentrici orbes et epicycli plures sint in corporibus caelestibus secundum naturam rei. Cet ouvrage a été imprimé à Venise en 1626, 1 553 , i56o et i58G. — Un manuscrit du British Muséum contient une : Questio magistri J. de Gandavo saper epicijclis et ecentricis où le problème des excentriques et des épicycles est traité tout autrement qu'en l'ouvrag-e précédemment cité. M. Noël Valois pense (Op laud., p. 55g) que rien n'oblig-e à attribuer cette question à Jean de Jandun. Houzeau et Lancaster (Bibliographie générale de V Astronomie, n°2342, p. 56 1 ) l'attribuent formellement à Jean Dullaert de Gand (ittfi ?-i5i3).

LASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE

le crédit sans borne que les dires du Commentateur peuvent, en général, réclamer de lui?

C'est qu'il existe deux manières différentes de présenter la théorie des épicycles et des excentriques.

De ces deux manières, la première prête le flanc à toutes les critiques d'Averroès, qui en démontrent l'absurdité ; elle attribue aux diverses planètes des orbites excentriques sans contact les unes avec les autres ; elle suppose que le centre de l'épicycle se trouve sur l'orbite. Cette forme inacceptable donnée à la théorie des excentriques et des épicycles est l'œuvre de « certains astronomes qui se préoccupaient fort peu de Philosophie naturelle, mais qui voulaient uniquement connaître le lieu, le signe et le degré d'une planète; alors, ils ont décrit ces cercles distants les uns des autres ; que l'intervalle fût vide ou qu'il fût rempli par quelque corps d'une autre nature, ils n'en avaient cure, car cette question ressortit à la Philosophie naturelle; ce qu'ils voulaient, c'était d'atteindre leur objet au moyen de cercles ainsi tracés ; et pourvu qu'ils l'atteignissent, ils n'avaient nul souci des impossibilités qu'entraînait cette description du système du Monde, qu'ils attribuaient à Ptolémée ; c'est contre eux que se dressent les arguments du Commentateur. »

Mais il existe une autre manière de présenter la théorie des excentriques et des épicycles ; selon cette seconde méthode, chaque planète a trois orbites contiguës les unes aux autres, et ses orbites extrêmes sont contiguës aux orbites des planètes voisines; en outre, l'épicycle se meut dans l'épaisseur même de l'orbite intermédiaire.

« Les excentriques et les épicycles, compris de cette seconde manière, n'ont rien d'impossible ». Ils rendent compte d'une manière très satisfaisante de tous les phénomènes célestes.

Mais de ce que « ces orbites déterminent exactement les lieux et les mouvements des planètes, de ce qu'elles conviennent parfaitement au calcul et à la construction des tables des mouvements célestes », en résulte-t-il qu'elles aient une existence essentielle et réelle, in esse et secundum rem ? Peu importe à l'astronome. « Il lui suffit de savoir ceci : Si les excentriques et les épicycles existaient, les mouvements célestes et les autres phénomènes se produiraient exactement comme ils se produisent, et cela, par le fait seul qu'on supposerait de tels excentriques et de tels épicycles, que, d'ailleurs, ces orbites existent réellement parmi les corps célestes ou qu'ils n'existent pas ; cela suffit à l'astronome en tant qu'astronome, car l'astro-

nome n'a point à se soucier du pourquoi (unde) ; pourvu qu'il ait le moyen de déterminer exactement les lieux et les mouvements des planètes, il ne demande pas si cela provient ou non de l'existence réelle de telles orbites dans le ciel ; cette recherche regarde le physicien ; car une conséquence peut être exacte lors même que son antécédent serait impossible. »

Jean de Jandun, d'ailleurs, ne dissimule pas à son lecteur qu'en admettant la possibilité des excentriques et des épicycles, fût-ce sous la forme que Ptolémée leur a donnée, qu'Ai Hazen leur a conservée, il va contre l'intention du Commentateur ; celui-ci entendait bien rejeter complètement ces sortes d'orbites pour leur substituer un système tout différent. « Al Farabi, lui aussi, ajoute Jean de Jandun, a beaucoup insisté sur ce point, et plus encore Alphraganus, qui a suivi les indications d'Averroès ; Alphraganus a tenté d'expliquer les phénomènes célestes sans recourir aux orbites excentriques et épicycles ; on le voit dans le livre qu'il a composé sur ce sujet; mais ce livre est très difficile à comprendre. »

Il est évident que les copistes et les imprimeurs ont altéré les noms des astronomes arabes que Jean de Jandun citait en ce passage ; au nom d'Al Farabi, il faudrait substituer sans doute celui d'Ibn Bâdja ou d'Ibn Tofail ; quant au nom d' Alphraganus, aucune hésitation n'est permise ; là où il a été lu, l'auteur avait sûrement écrit celui d'Alpétragius ; Jean désigne clairement l'ouvrage astronomique d'Al Bitrogi qu'il juge, avec raison, d'une lecture difficile ; aussi, si l'on excepte Bernard de Verdun et Roger Bacon, les Scolastiques n'ont-ils jamais eu qu'une connaissance très superficielle de la théorie qui s'y trouvait exposée.

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