‹ La Table Claudienne de LyonChapitre 2 sur 126 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Il y a tout juste quatre siècles, en ce mois de novembre 1928 où j'écris ces lignes, que fut exhumée de sa sépulture millénaire la Table Claudienne, le plus beau, le plus important monument épigraphique du Musée de Lyon, l’un des plus beaux et des plus importants que nous possédions de l'antiquité romaine. Depuis son retour à la lumière, les éditeurs, les traducteurs, les commentateurs ne lui ont pas manqué. Quelques-uns lui ont consacré une monographie, beaucoup lui ont donné place dans un ouvrage général, histoire ou description de Lyon, édition de Tacite ou recueil de documents antiques. Néanmoins, toute réflexion faite et, j'ose le dire, en pleine connaissance de cause, jai pensé que le présent travail aurait encore sa raison d’être. Car, si le texte, longtemps altéré dans les copies par une mauvaise lecture de l'original, puis mieux lu, expurgé peu à peu des rares fautes de celui-ci, complété autant que possible, avait déjà reçu sa forme définitive, il restait à le traduire fidèlement en français et à le commenter intégralement.

Quand on lit les vieilles traductions françaises de la Table Claudienne, par exemple celle du Père Menestrier, qui ne fut pourtant ni le premier venu ni le premier jésuite venu, on se prend à douter que nos devanciers, même ceux dont c'était le métier de le savoir, aient su le latin mieux que nous. Leur inexactitude n’est qu'un défaut d'esprit ou de méthode, soit ; maïs leurs contre-sens doivent-ils passer pour autre chose qu’une preuve d’ignorance ? Quoiqu'il y ait moins de ces erreurs grossières dans nos meilleures traductions modernes, je n’en connais pas une seule où il ne s’en trouve aucune. C’est sans doute que le latin de Claude offre ça et là des difficultés de syntaxe, sinon de vocabulaire, mais c’est surtout que nos traducteurs récents s’étaient ou presque improvisés latinistes pour la circonstance. Je songe spécialement à l’un des plus récents, Allmer. On ne calomnie pas ce remarquable praticien de l’épigraphie en affirmant qu’il avait fait de la langue latine, et aussi des instilutions romaines, une étude trop tardive et trop hâtive, et que cela se voit.

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Cela se voit à la médiocrité de sa traduction et à celle de son commentaire également. Pour étre indulgent à ce commentaire, il faut avoir subi d'abord les divagations d'un Ru bys, d'un Menestrier, d'un Colonia, ou, plus près de nous, d’un Monjalcon, d’un Comarmond, d'un La Saussaye. À vrai dire, ce n’est qu'une ébauche, qui ne marque pas, bien que plus récente d’une soixantaine d'années, un sensible progrès sur celle de Zell. D’autres, qui ont jait mieux qu Allmer, n'ont fait cependant qu'une esquisse, spécialement Nipperdey-Andresen, contraint de se borner à une brève annotation sous le texte de Claude qui accompagne, en guise d'appendice, son texte des Annales de T'acite. Du commentaire intégral qui est encore à construire, et que je tâcherai de construire, beaucoup de matériau sont épars dans les meilleurs travaux modernes ou même anciens sur la Table Claudienne, prêts ou peu s’en faut; et il ne s’agit que d'y recueillir l’utile parmi l’inutile. Le surplus, un surplus fort considérable, j'ai dû le chercher dans les ouvrages généraux sur les questions d'histoire ou de droit public, auxquelles, nécessairement ou arbitrairement, Claude avait touché, et aussi dans les traités de langue latine : car les remarques de morphologie, de syntaxe et de style étaient ici particulièrement ce qu’elles sont toujours plus ow moins, intéressantes en soi et profitables à l'établissement sûr et à l'intelligence exacte du teæte.

On trouvera dans ce volume, avec un fac-simile de la T'able Claudienne — phototypie de Lescuyer, d'après un cliché de Testout, qui réduit l'original à un peu moins du quart — une transcription en minuscules et une traduction française, suivies du commentaire, précédées d'une introduction historique et descriptive. À la description de la T'able se rattachera logiquement la constitution du texte. L'histoire sera d’abord celle du monument lui-même, depuis les circonstances qui motivèrent à Rome le discours dont à devint à Lyon la publication permanente, jusqu’au jour où il a pris, tel qu’il fut exhumé du sol de la colline de Saint-Sébastien, ou à peu près, sa place actuelle dans notre Palais des Arts ; ensuite l’histoire du long travail de critique et d’exégèse dont il a été l'objet, c’est-à-dire la bibliographie, non pas sous la forme d’une liste simplement énumérative, mais sous celle d’une série d'analyses et de jugements, qui la rendront, je crois, plus utile pour le chercheur, plus intéressante pour le lecteur. À l’un elle permettra d'orienter vite son investigation et de ne point gaspiller son effort ; à l’autre elle démontrera, par un exemple typique, combien la vérité, même la plus claire, peut avoir de peine à émerger des ombres de l'erreur, l'ignorance, la présomption, la frivolité faisant trop souvent de l'esprit humain un milieu que ses rayons ne sauraient traverser sans en être obscurcis, loin qu’il soit propre à les restituer plus nets et plus vifs. Je ne me flatte pas d’avoir lu tout ce qui fut écrit durant ces quatre derniers siècles à propos de la Table Claudienne, quoique mon enquête bibliogra-

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phique ait été ample, consciencieuse et même minutieuse — d’aucuns estimeront qu'elle a été trop minutieuse ou que j'en expose trop minutieusement le résultat — ; cependant je crois que rien d’essentiel et j'espère que rien de notable ne m'aura échappé.

L'ordre de ma bibliographie étant principalement chronologique, subsidiairement systématique, et, en outre, un certain nombre de travaux cités dans l'historique ou dans le commentaire n'y ayant pu figurer, un index alphabétique était indispensable pour qu'on retrouvât sans perte de temps, dans la bibliographie ou dans le reste du livre, un auteur ou un ouvrage cherché ; îe l’ai dressé à la jin du volume. Pour la même raison de commodité, le commentaire verbal étant fondu et dispersé parmi le commentaire général, Ÿ ai dressé un autre index où les renvois aux remarques de latinité sont classés selon l’ordre des lignes du texte.

Si le lecteur bienveillant juge que mon travail est parfois supérieur à ceux de mes devanciers, je reconnais humblement que de cette supériorité on n'aura pas à me faire un trop grand mérite : il en est peu à qui, de quelque facon, je ne doive quelque chose ; à plusieurs je dois beaucoup ; et la somme de ces dettes individuelles, soit envers eux soit envers les auteurs des ouvrages généraux dont j'ai parlé plus haut, représenté une dette collective tellement énorme que, tous mes créanciers remboursés, ma pauvreté serait misère. Et si le lecteur bienveillant juge que mon travail est supérieur à celui de mon dernier devancier lyonnais, qu’il ne m'en fasse pas non plus un trop grand mérite : cinquante années de ma vie consacrées à l'étude et à l’enseignement des choses romaines, langue, littérature, institutions, épigraphie, me rendaient plus facile relativement une tâche très difficile absolument. À me lire, même avec bienveillance, on s’apercevra, je le crains, que je sais un peu de tout ce qu’il fallait savoir pour traiter un pareil sujet, un peu de tout ce qu’il aurait fallu savoir à fond pour que le livre fût digne du sujet.

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