CHANT XX
C'est une vérité malheureusement trop reconnue dans la littérature française, que beaucoup de vers alexandrins sur le même sujet, lus de suite, ne causent pas d'un bout à l'autre le même plaisir; que, fût-ce de beaux vers, beaux comme ceux de la Henriade, ils finissent presque toujours par faire un effet tout différent de celui que le poëte osait espérer, et que souvent, avant d'avoir
achevé le premier mille...., on ne m'entend que trop! A qui faut-il s'en prendre? est-ce au poète? est-ce au lecteur? est-ce à l'auditoire? A personne, mais à la chose même; à l'uniformité, cette béte d'aversion de notre nation toujours jeune et toujours légère ; à la gravité, à la majesté, à la pompe éternelle de ces vers soi-disant héroïques, et qui ne conviennent guère mieux à tous les récits de guerres ou d'amours, que de longs et lourds habits de cérémonie ne conviendraient aux héros en pareille circonstance. On s'ennuie de ces longues bandes de lignes égales que, pour surcroît de monotonie, l'inévitable hémistiche doit fendre par la moitié. On est fatigué de ce retour à point nommé des rimes féminines après les masculines, et puis des masculines après les féminines, marchant processionnellement, et se promenant avec solennité, comme des cavaliers avec leurs dames, à l'ouverture d'un bal polonais. Ajoutez à cela le langage poétique, espèce d'idiome à part, que tout le monde entend , si vous voulez, mais que bien peu d'entre nous parlent bien couramment, et qui nous fait l'effet d'une langue étrangère; et vous aurez une première idée des pièges dont la carrière épique est semée pour nos malheureux poètes français. On vous dit à cela que le soin et le travail triomphent de tout, et qu'au milieu de ces entraves un vrai talent sait conserver les grâces de la liberté. C'est comme on vous dit que le sage est libre dans les fers. Mais pourquoi donner des entraves au talent? pourquoi donner des fers au sage?
Les auteurs dramatiques ne courent pas tout-a-fait les mêmes dangers , ou du moins ce n'est pas la poésie française qu'ils peuvent en accuser; parcequ'à la Comédie on est occupé d'autre chose que de la versification, et que dans la suite même des vers, il y a plus de coupures,
plus de repos, plus de relais pour l'attention; ce sont des personnages différents, des intérêts différents, des sons de voix différents; et l'on serait tenté de croire que cela y fait quelque chose: c'est tantôt celui-ci qui parle, tantôt celui-là, et l'un repose de l'autre; au lieu que dans le poème épique c'est toujours le même homme qui parle, et toujours sur le même ton, et toujours avec la même emphase; comme il a commencé, il finira sans quitter un moment cette éternelle trompette qui finit par vous étourdir.
Voltaire paraît l'avoir senti lui-même, quoiqu'il se soit bien gardé d'en faire la confidence ; aussi a-t-il eu recours aux vers de dix syllabes, et aux rimes croisées, qui, en faisant disparaître l'imposante monotonie des grands vers alexandrins et des rimes accouplées, ont donné plus de liberté à son talent, plus de souplesse à son style, plus de vitesse à son récit. Qu'eu est-il arrivé? C'est que tout en continuant à rendre à la Henriade les mêmes honneurs qui lui ont été si justement décernés, on se contente aujourd'hui de l'avoir lue, et qu'on se délasse en quelque façon du cérémonial de la haute poésie en lisant et relisant cette autre production qui prouve si bien tout l'avantage du vers de dix syllabes sur le vers alexandrin, et du familier sur le grandiose. Il serait plus qu'inutile de le nommer ici , ce poème où, trop affranchi peut-être de tous les genres de contrainte, en y comprenant même la décence, le poète se livre sans inquiétude à tout l'essor, à tous les écarts, disons le mot, à toute la débauche d,e son imagination, et où, s'il n'est pas sans reproche, il est du moins sans peur.
M. C. D. L. s'y est pris de même, au moins quant à la versification. 11 fallait aussi à sa muse agile un costume qui favorisât la prestesse et la disinvoltura de ses mou-
vements ; elle s'est mise à son aise autant que, de mémoire de muse, on ait jamais pu s'y mettre; elle a ri et fait rire; c'en doit être assez pour n'avoir rien à craindre de la critique. Mon oncle a ri, dit M. de l'Empyrée, mon oncle est désarmé. Et dans quel pays oserait-on disputer à la gaieté ses franchises ?
Quoi qu'il en soit, nous voici tous invités à la Table ronde; ce sera, si l'on veut, un réchauffé d'un bout à l'autre; mais en pareil cas l'assaisonnement fait tout, puisqu'au bout de vingt services, l'appétit, toujours plus aiguisé, reprocherait, s'il osait, au maître de desservir trop tôt.
Moins le poëme laisse dormir, plus il fait rêver. Cette multitude d'aventures, cette armée d'aventuriers, cette diversité de caractères, et les nobles inconséquences de tant de preux, et leur divertissante ignorance, et leurs courages indomptés, et leurs amitiés exemplaires, et leurs amours cavaliers, et ces entreprises impossibles, et ces situations bizarres; tant de génies, tant de magiciens, tant de fées, tantôt si méchantes, et tantôt si bonnes, et tant de Belles plus fées que les fées mêmes.... quelle réunion de moyens et d'obstacles ! Aussi ne tarde-t-on pas à s'apercevoir que tout cet accord de discordances , comme dit Ovide, rerum discordia concors, laisse dans l'imagination je ne sais quel gai tumulte qui dure longtemps, après qu'on a fermé le livre: on fait le projet de le reprendre au premier instant de loisir; l'esprit demeure en suspens entre l'envie de continuer et la crainte de finir ; et à cette hésitation succède, après la lecture achevée , le besoin de la recommencer.
Je n'ajouterai rien à tout ce que l'auteur dit à la tête de son livre, dans une prose aussi agréable que ses vers, sur le parti que la poésie peut tirer des longues et par-
DU MERCURE DE FRANCE. 325 fois ennuyeuses histoires de l'antique chevalerie; c'est pour nos braves Français une espèce de religion secondaire, où pour leur plus grande commodité l'honneur tient lieu de dévotion. Elle a ses rites, ses cérémonies, ses mystères, sa superstition... dont notre esprit, notre humeur, nos qualités, nos défauts même s'accommodent mieux que du paganisme, et avec qui on peut en user plus librement qu'avec tout ce qui tient à la vraie religion. L'Europe entière est à-peu-près là-dessus comme la France; sans compter l'Espagne et l'Italie, nous voyons l'Angleterre, l'Allemagne, la Pologne, la Suéde , et jusqu'à la Moscovie, pleines de ces vieilles chroniques, tant en vers qu'en prose, qui célèbrent à l'envi les hauts faits de leurs braves; car, de mémoire d'homme, on a menti, sur-tout pour se grandir, et sur ce point les Peuples sont encore plus hardis menteurs que les hommes.
Au reste, ces sortes de fictions ne présentent rien de précis ni de clair, et c'est auprès du poète un mérite de plus. Il peut les regarder comme autant de nuages flottants dans le vague, où il est permis à l'imagination de s'attacher pour les façonner, les modeler en quelque sorte à son plaisir; tableaux changeants, qui lui offrent tantôt des combats, tantôt des fêtes; ou bien des palais, des villes, des tours, des obélisques, des rochers, des cavernes; ou bien des chars , des éléphants, des monstres, des nymphes, des guerriers, des dames, qui vivent le temps de les voir; prompts à se revêtir de nouvelles formes qui continuent à se changer elles-mêmes, comme tout ce qui est ici-bas, au pouvoir des vents, et sur-tout de la fantaisie. On est donc maitre de disposer à son gré de tout ce que l'on peut découvrir dans ces temps d'ignorance, de délire et de noble barbarie, dont nos vieux
romanciers nous ont laissé des souvenirs si bizarres , si obscurs; mais qui, par leur bizarrerie même, indiquent l'esprit dominant des hommes d'alors, et l'espèce de beau idéal qui naissait, dans leurs esprits incultes, delà grandeur même de leurs aines. L'on pourra du moins, dans cette confusion de tant de traits fantasques, démêler une vérité constante, c'est que la morale a par-tout devancé la réflexion. Puisse-t-elle toujours la suivre, et se graver de plus en plus dans les âmes par le travail de l'esprit! On n'avait pas, à beaucoup près, des idées bien nettes sur la justice et la vertu; mais on s'y essayait. On ne savait pas lire; mais on savait tenir sa parole: la loyauté, la générosité, l'honneur, étaient aussi nécessaires aux chevaliers que leurs épées et leurs cottes de mailles , et les âmes devaient être entretenues sans tache aussi bien que les armures. La défense du faible, le redressement des torts, la pacification de la société, ont été le premier but des institutions chevaleresques; les plus puissants, les plus forts, les plus hardis, se sont liés entre eux pour la répression des méchants , comme ils l'avaient fait dans les temps héroïques pour la destruction des monstres. On sait trop que ce brillant prospectus de la police dn monde a eu quelquefois ses inconvénients; mais quand est-ce que l'exécution a pleinement répondu au projet? où sont les choses qui , aux yeux d'un politique ou d'un philosophe, n'ont pas un mauvais côté? et n'est-ce pas assez pour un poète qu'il y en ait un bon? Laissons donc les esprits, amis de la nouveauté, la chercher dans les choses oubliées; car peut-être n'y en a-t-il plus que là; et remercions M. G. D. L. qui nous en a tant découvert, et si près de nous : félicitons-le du moins de les avoir si ingénieusement assorties, et d'avoir en quelque sorte construit un riant palais avec les débris de tant de vieilb s masures.
Le saint Gréai, renouvelé non des Grecs, mais des Hébreux (on appelait ainsi la coupe dans laquelle le Sauveur avait, disait-on, bu à la Cène au milieu des apôtres); le saint Gréai, dis-je, est le point central vers lequel tous les fils de ce tissu si compliqué sont censés se diriger; et s'il n'est pas, à proprement parler, le sujet du poème, il en devient le prétexte. Les choses saintes, dans ces temps de bonhomie, se mêlaient volontiers aux choses profanes, mais le tout sans malice, et sans qu'il en résultât ni sanctification pour les unes, ni purification pour les autres.
On ne voit pas trop distinctement la raison de cette espèce de croisade (c'est un malheur constamment attaché à ce genre d'expéditions); mais on voit clairement que dans les diètes chevaleresques la raison était bannie , sinon de toutes les tètes, au moins de toutes les tables, sans en excepter la Table ronde; la soif et l'ivresse de la gloire leur montrait le merveilleux sous de bien plus belles couleurs que Futile; et dans leurs délibérations, sur-tout dans leurs banquets, les grands cœurs de nos paladins ne battaient vraiment pour une entreprise que lorsqu'ils la jugeaient à-peu-près impossible.
Notre poète aurait mérité une place à cette table-là, tant il aime à défier les difficultés, et tant sa muse vive et leste a bonne grâce à les franchir! Dès le début du poème elle a montré ce qu'elle est, et une vingtaine de vers a suffi pour nous mettre au courant : voilà que nous savons l'institution de la Table ronde, les premières conditions qu'elle exige, les devoirs qu'elle impose, la surveillance que l'enchanteur Merlin, son fondateur, quoique disparu depuis long-temps, ne cesse d'y exercer, et sur-tout la punition trop assurée au téméraire qui oserait y prendre place comme à une table d'hôte. On
en a un exemple récent. Bruinant, chevalier bas-breton, arrivé avec Lancelot, mais un peu moins courtois que lui, a remarqué un fauteuil vide ; il s'en est emparé d'emblée. A peine y était-il assis, qu'on a vu le fauteuil s'abymer avec lui dans un gouffre de flammes, et revenir aussitôt vide comme auparavant.
Or il fallait que dans ce temps on ne laissât point que d'être accoutumé à ces sortes d'accidents; car on reprend tout de suite la conversation comme si de rien n'était. Elle roule sur une foule de sujets, moitié sacrés, moitié profanes, qu'on entremêlait alors avec moins de scrupule que de nos jours; bientôt le roi Artus prend Lancelot à part, et lui conte mille et mille choses qui, pour des gens un peu blasés comme nous, pourraient paraître tout avissi bonnes à ignorer qu'à savoir, mais qu'un chevalier aussi modeste, aussi poli, aussi religieux que Lancelot devait écouter avec une respectueuse attention. Pourquoi donc cet air distrait que le poète même lui reproche? Observez encore que c'est un roi qui veut bien parler à un jeune aspirant, et qui, de peur d'être interrompu , le fait passer dans un cabinet où il n'y a personne que la reine. Pourquoi donc encore une fois Lancelot n'écoutait-il pas ? Le poète va tâcher de nous l'expliquer.
Ah ! Lancelot , quelle atteinte soudaine
De votre teint efface la couleur?
Dans le palais Lancelot voit la reine,
Et reconnaît la clame de son cœur.
Je conviendrai qu'il ne l'a jamais vue,
De près, de loin... mais, quoi ! sans tout cela
Celle qu'on aime est d'abord reconnue,
Et par avance Amour nous la montra.
Le beau Français, qui pâlit, qui rougit, En la voyant fut long-temps en silence ; Parlant enfin, il ne sut ce qu'il dit; Mais ses regards avaient leur éloquence. De son coté Genièvre, aux doux appas, Ne voyait point sans un peu d'embarras Ce preux célèbre en amour comme en joute. Et cependant, plein d'un tout autre esprit, Le bon Artus commençait son récit...
Écoutons-le , pour que quelqu'un l'écoute.
Plus on avance dans cette amusante lecture, plus on s'étonne de ce qu'on y voit ; et si on la recommence , on s'étonne encore de ce qu'on n'y avait pas vu. Qu'on ne s'attende donc pas ici à une analyse en règle; elle serait plus longue que le poème, et assurément elle ne le vaudrait pas; cependant, puisque nous avons en ce moment le premier chant sous les yeux, nous ne saurions nous refuser au plaisir d'en transcrire ici la fin. Le bon Artus, appelé par quelque autre affaire, a laissé Lancelot seul avec Genièvre, après l'avoir accepté au nombre de ses preux dans une expédition qu'il méditait; mais, dans ce temps-là même , le très modeste chevalier en méditait une autre. Il est, comme nous l'avons dit, resté seul avec Genièvre :
Tremblant, il craint d'exciter son courroux; Baissant les yeux et ployant les genoux , Il fait enfin ouïr ces mots : Madame, Tout chevalier est celui d'une dame; Puis-je in offrir? Genièvre ne dit rien Quelques instants... et dit : Je le veux bien. Merci, dit-il, et le silence achève :
Il sent alors qu'une main le relève.
(Toute autre belle eût pris le même soin).
On prit sa main, on ne la serra point; Et toutefois ce moment, que j'envie, Jusqu'à ce jour, remarquez bien ce point, Fut le moment le plus doux de sa vie.
Ne demandez pas si soin et point, si dame et madame, sont des rimes bien catégoriques; regardez le tableau, et vous oublierez le reste. Que ceci soit dit une fois pour toutes ; car on aurait cent occasions pour une de faire la même objection, et nous serions toujours aussi bien fondés à faire la même réponse.
Comme il y a beaucoup d'bonnêtes gens qui ne se contentent pas de s'amuser, et qui veulent encore savoir de quoi ils s'amusent, afin de ne point s'y tromper, et de ne pas s'exposer à faire à l'auteur plus d'bonneur qu'il n'en mérite, ceux-là demanderont, peut-être, si cet ouvrage est une composition, ou, comme tant d'autres, une compilation. A cela je réponds que s'il n'y avait jamais de compilations plus ennuyeuses que celle-ci, on ne voudrait point d'autres lectures. Sans doute l'aimable compilateur des volumineuses folies de nos vieux romanciers a pu, jusqu'à un certain point, y trouver une partie de ce qui nous plaît dans son poëme; oui, mais comme Praxitèle a trouvé sa Vénus dans le marbre , comme Wanspaendong et une certaine rivale dont il serait jaloux s'il n'en était pas glorieux, savent trouver les plus belles fleurs du printemps, les plus beaux fruits de l'automne sur leur palette : mais ici combien il a fallu de peine et de bonbeur pour tirer tant de richesses de tant de pauvretés ! combien d'eau trouble à filtrer pour la rendre potable! car ce n'est ni une imitation ni un abrégé, mais plutôt une distillation qui a rassemblé les esprits des substances qui lui étaient soumises, et qui ,
aidée de la science du chimiste, a converti une liqueur insipide en un breuvage dont on pourrait fort bien s'enivrer. Comme dit une vieille chanson ,
Tout consiste dans la manière
Et le goût, Et c'est la façon de le faire
Qui fait tout.
Comptera-t-on pour rien cet art si désirable (et qui, dans tant d'occasions, serait si bien payé), de changer le vieux en neuf; ce coup d'œil fin qui démêle dans ce qui ne paraît et même qui n'est qu'ennuyeux, ce qui, avec une légère façon, pourrait devenir amusant; ce talent, ce goût qui sait amalgamer et fondre ensemble les choses les plus incohérentes, et cette magie poétique qui prête un charme inattendu à ce qui , jusque-là, n'avait été que bizarre? Enfin n'est-ce pas même pour M. C. D. L. un vrai mérite auprès de ses lecteurs , d'avoir pris pour lui toute la peine, afinqu'il ne restât pour eux que duplaisir? Certes, ce ne sont ni les chroniqueurs, ni les romanciers de ces temps si peu, si mal connus, ce n'est ni un lîobert-Borron, ni un Helis-Borron , ni un Gautier-Mapp, ni un cbrétien de Troyes, etc., etc., dont il pouvait apprendre à dire tant de choses en si peu de mots , eux qui , d'ordinaire, ont besoin de tant de pages pour dire si peu de chose. Est-ce chez eux qu'il a puisé ce talent de faire naître à volonté incidents sur incidents, qui cachent la pauvreté du fond des vieux récits qu'il a conservés, comme de nouveaux rameaux, de nouvelles branches et de nouvelles feuilles cachent la nudité et le dépérissement de l'arbre? Est-ce à ces pauvres moines qu'il doit cette vivacité toujours productive, toujours diverse, ces
plaisanteries toujours renaissantes, et jamais les mêmes, dont l'ouvrage fourmille, du premier vers jusqu'au dernier; et ces traits malins qui semblent toujours siffler à vos oreilles; et particulièrement ces réflexions toujours agréables, quoique souvent profondes, qui coulent sans cesse avec la même abondance, sans laisser la moindre inquiétude que la veine qui les fournit puisse jamais s'appauvrir? Nous ne prétendons point y puiser de quoi désaltérer nos lecteurs, mais seulement de quoi allumer de plus en plus leur soif, et leur donner le désir ou plutôt le besoin de s'approcber de la source; et nous choisissons dans ce dessein, ou plutôt le hasard choisit pour nous le début du sixième chant qui se présente justement à l'ouverture du livre.
Quand par hasard je repose mes yeux
Sur ces puissants ennuyés, ennuyeux,
Emu pour eux d'une pitié sincère,
Je dis tout bas : Quelque petit malheur
Leur ferait bien, leur serait nécessaire
Pour délasser de l'ennui du bonheur.
Et puis poussé vers un désir contraire,
Je vois souvent que ces heureux, bientôt,
Ont du malheur plus qu'il ne leur en faut.
Car c'est, hélas! le sort de cette vie,
De liiens, de maux, incessamment remplie;
Le mal l'emporte; ainsi que nos beaux jours,
Nos doux plaisirs précipitent leur cours;
Et le chagrin, démon qui nous épie,
Est toujours là, prompt à nous assaillir.
O gens heureux ! quelle est votre folie !
Jouissez donc, le malheur va venir.
Sans doute les détails sont charmants, diront les aristarques les plus sévères; c'est quelque chose, mais il
faut un ensemble, une marche, une ordonnance; en un mot, un plan. Et que nous direz-vous du plan? qu'il y en a juste ce qu'il en faut. Un plan est une première pensée qui disparaît des qu'elle est remplie, comme le canevas dès qu'il est brodé. Il suffit que tous les détails tiennent de près ou de loin au sujet ; et quand d'ailleurs ils se conviennent , ils s'arrangent entre eux , de manière qu'il en résulte un tout qui plaît, le lecteur n'a rien de plus à demander; peut-être même qu'après cela, si vous lui montriez le plan à nu , il y trouverait assez peu d'intérêt. Un guerrier a sauvé ses pénates d'une ville embrasée ; il sait, par une révélation céleste, qu'il doit les transporter dans une autre contrée, et y fonder une colonie qui deviendra un grand empire; il obéit à sa destinée; une divinité le protège, une autre le persécute; elle lui suscitera une tempête, un amour, une guerre.... Le héros sortira glorieux de toutes les épreuves, et les destins s'accompliront. Tout cela était assez facile à imaginer, et cependant l'Enéide n'était pas facile à faire.
Un plan heureusement conçu, sagement raisonné, fidèlement suivi, est de la première importance dans un poème dramatique, où la durée de la représentation vous sert de mesure en tout, sans vous permettre de détourner un moment votre attention de l'objet principal, et où la première des régies, c'est de serrer le nœud et de presser le dénouement; mais dans une épopée, où le poète est maître de prendre à-peu-près tout le champ qui lui convient, il s'écarte sans scrupule , bien sûr qu'il pourra toujours se retrouver. Dans le poème héroï-comique, surtout, le sujet pourrait fort bien n'être qu'un prétexte; la conduite, une promenade; le plan, un iabyrinte; et la régie alors, au lieu de marcher vers le dénouement, serait plutôt dele retarder; ce n'est point,;» proprement parler,
434 EXTRAIT, etc.
une épopée, mais une parodie élégante et amusante des choses qui , dans l'épopée , ne pourraient ou du moins ne devraient être que sublimes et sérieuses. La poésie héroïcomique est, à côté de la vraie poésie héroïque, une jeune et jolie petite espiègle qui s'amuse à contrefaire sa mère; elle a pris quelquefois son noble costume, sa parure, sa coiffure, toutes ses marques distinctives; elle imite sa contenance, sa démarche, son langage, ses manières... Elle lui ressemelé un moment; mais bientôt la gentillesse, la vivacité, la malice, l'enjouement, l'extravagance, reparaissent de plus belle; sa légèreté, ses courses, se* danses, j'ai presque dit ses gambades, nous la montrent comme ici nous la vovons, doublement heureuse de plaire, sous le masque et démasquée.
A propos des détails d'un poème héroï-comique, on en reviendra peut-être encore à la versification de celuici; car pour peu que la critique trouve à mordre, surtout dans un aussi bon morceau , elle ne lâche pas sitôt prise. Eh bien, oui! nous sommes déjà convenus en ce point de quelques négligences, que M. C. D. L. avait sûrement vues avant nous. Pourquoi donc les v a-t-il laissées? Il avait sans doute quelque raison pour le moment, ne fût-ce que celle de ne pas perdre son temps à ratisser son chemin, et l'envie de nous conduire plus vite à de nouvelles scènes qui nous font tant de plaisir, tandis qu'un petit cahot, à peine sensible, nous fait si peu de mal. Malheur aux tristes juges devant qui la grâce ne trouve point ;;race!
Nous voudrions bien ne pas quitter sitôt laïablc ronde, et nous espérons qu'on nous permettra de ne pas nous en tenir à ce premier article.
Bouffj.ers.
C'est déjà beaucoup d'avoir transcrit ici ce premier article. Je n'ai garde de transcrire encore le second, qui n'est pas moins obligeant pour moi.
Mais est-ce que je me tronqie? est-ce qu'à une des dernières phrases près, dont l'expression est hasardée, sans doute parceque la pensée est exagérée , le morceau qu'on vient de lire n'est pas d'un bouta l'autre plein de goût, comme de charme et d'esprit ? et un écrivain faible comme je le suis, n'est-il pas trop heureux d'avoir été l'occasion de si aimables et de si brillantes pages? Et l'on peut remarquer que cet article, tout flatteur qu'il est pour moi, signale très bien les défauts de l'ouvrage, du moins tel qu'il était à la première édition , ce qui ne l'empêcha pas, heureusement, de réussir. Il résulte évidemment de cet article que l'intrigue du poème est faible, et que le style est, ou du moins était, extrêmement négligé. Je citerai comme un modèle de critique le passage où, après avoir dit que le récit de Lancelot est interrompu par un chevalier qui vient s'asseoir à la Table ronde, et est immédiatement englouti, il ajoute : «Or il fallait que dans ce temps on ne laissât « point <jue d'être accoutumé à ces sortes d'accidents; car on re- « prend tout de suite la conversation comme si de rien n'était. » Il est impossible de présenter une critique plus juste avec une finesse plus polie , une bonté plus spirituelle. Tous les juges littéraires ne sont pas obligés d'être aussi modérés dans leurs censures, et on le voit bien; mais si le but n'est que d'améliorer l'ouvrage qu'on examine, ce but n'est-il pas au moins aussi bien atteint, puisque je n'eus rien de plus pressé que de corriger cette inadvertance; et cette grâce de l'esprit français, qui avertit sans déchirer, exclut-elle cette sévérité juste, et n'est-elle pas plus agréable même au lecteur que ce qu'on appelle la verge de la critique, qui ressemble trop souvent au fouet de la satire?