LA QUESTION BILINGUE
Il ne faut cependant pas croire que nous n'ayons eu que des questions économiques à régler et des dhiffres à mettre en ordre. D'un autre point de vue, notre tâche a été, dernièrement encore, rendtie plus difficile à accomplir, parce qu'en certains milieux, l'on a cru que nous ne
faisions pas aux règles de la justice, la part qui leur revient dans l'administration des affaires de ce vaste pays.
J'aborde maintenant une question délicate: la résolution présentée à la CliaoŒibre des' communes par M. Lapointe, au sujet de l'enseignement du français dans les écoles d'Ontario.
Il y a eu divergence d'opinion au sein du parti et quelques-uns de nos amis ont cru devoir voter en faveur de la résolution.
Nous devons au pays et au parti de donner les raisons pour lesquelles le gouvernement a décidé de s'opposer à l'adoption de cette résolution.
Je ne désire pas discuter le mérite de cette question importante des droits du français dans l'Ontario. Elle est soumise aux tribunaux. Le Conseil privé doit se prononcer sous peu. Il serait inconvenant pour moi d^ entrer dans le mérite du débat.
Parlant non pas comme ministre du cabinet fédéral, mais comme simple citoyen de ce pays, je puis bien dire qu'il est pour le moins regrettable que dans les circonstances, une législature ait pris sur elle de soulever une discussion qui devait nécessairement faire naître une division entre les deux races qui sont appelées à vivre à côté l'une de l'autre, et auxquelles, dans le moment, on demande les plus grands sacrifices. Touc'lier à la langue française, c'est toucher à ce que nous avons de plus cher dams le monde. On me dira sans doute que le règlement 17 dont on se plaint a été adopté en 1913, avant la guerre. Oui, mais le statut en vertu duquel les écoles bilingues d'Ottawa ont été fermées, jetant 4,000 enfants dans la rue, a été passé en pleine guerre, en février 1915, et pendant que la validité dti règlement était soumise aux juges du pays.
Avec tout le respect dû à la légMature d'Ontario, je puis bien dire que le vote de cette mesure, même si elle était jugée nécessaire, était d'une politique malhabile et grosse de conséquences désastreuses, du point de vue du Canada et de l'Empire.
Personne ne veut supplanter la langue anglaise, ni faire du français la langue unique du Canada. Mais nous, les Canadiens-français, nous entendons parler le français, comme nos mères nous l'ont enseigné, et la moindre atteinte portée à nos droits à cet égard ne peut avoir pour conséquence que la division, le trouble et la haine entre les deux grandes branches de la famille canadienne.
Ceux qui, du côté ministériel, ont voté contre . la résolution et ceux qui ont voté en faveur, avaient les mêmes sentiments à cet égard; ils différaient seulement sur les XQoyens à prendre pour arriver au même résultat. Je veux vous relire la résolution, non pas la traduction fautive contenue dans le Hansard, mais une traduction que j'ai faite moi-même avec soin. La voici : —
" Que tous les mots après le mot " que " dans la motion principale soient retranchés et remplacés par les suivants: Depuis longtemps la politique constante de la Grande-Bretagne en pays passant sous la puissance de sa Couronne, par traité ou autrement, a été de respecter la religion, les usages et le langage des habitants qui devenaient ainsi sujets britanniques; que les sujets d'origine française de Sa Majesté dans la province d'Ontario se plaignent qu'une législation récente les a, dans une large mesure, privés du privilège de faire instruire leurs enfants en français, privilège dont eux et leurs pères ont toujours joui depuis que le Canada est passé sous la souveraineté de la Couronne britannique;
" Que tout en reconnaissant pleinement le principe des droits provinciaux et la nécessité de donner à tout enfant une instruction anglaise complète, cette Chambre, particulièrement en ce temps d'ainxiétés et de sacrifices universels, alors que toutes les énergies devraient concourir au triomplie de la guerre, suggérerait respectueusement à l'Assemblée législative qu'il serait sage de ne laisser subsister aucun doute que l'enseignement de la langue maternelle aux enfants d'origine française ne doit être aucunement gêné."
Incursion dangereuse.
Les pouvoirs de chaque corps législatif sont clairement définis par la constitution écrite du pays. La question de l'éducation est réservée expressément à l'action des législatures, excepté dans un cas bien déterminé. Pas une province, plus que la province de Québec, n'est intéressée à ce que le pouvoir central n'empiète pas sur ce domaine. Nous avons nos institutions, nos méthodes propres qui ne sont pas comprises en général par les autres provinces. Nous avons jugé qu'il serait dangereux de permettre au Parlement fédéi'al de faire la moindre incursion dans un champ qui est réservé aux seules législatures. Une fois la porte ouverte, on ne saurait plus la fermer et notre vote était un avertissement solennel, pour longtemps à venir, que nous résisterions jusqu'au bout à tout empiétement de ce côté.
Comme je l'ai dit, la question était soumise aux tribunaux. Ceux-là même qui étaient les plus intéressés avaient demandé au tribunal suprême de se prononcer sur le litige.
Le pouvoir législatif n'avait aucune raison, même de paraître vouloir se substituer au pouvoir judiciaire.
J'affirme de plus que la démarclie de M. Lapointe était nuisible à la cause eille-même, en ce sens qu'elle paraissait être, sous des dehors pacifiques, une sommation par le Parlement fédéral à une législature, relativement à une question sur laquelle seule elle avait juridiction et que par là même elle était une provocation qui devait entraîner une résistance plus grande de la part de nos adversaires. C'est en effet ce qui est arrivé; ceux qui sont opposés aux écoles bilingues ont fait bloc, la presse hostile a pris feu et l'on a répété partout que, dans les affaires d'instruction publique, on ne s^en laisserait pas imposer par le Parlement fédéral. Nous avions d^ailleurs un précédent à suivre. L'on se rappelle encore l'agitation qui se fit dans toutes les provinces anglaises lorsque la législature de Québec passa la loi réglant la question dite des biens des Jésuites. La salle du Conseil exécutif fut inondée de requêtes demandant le désaveu de la loi. Sir John Macdonald tint tête à l'orage ; il refusa de désavouer la loi parce que, prétendait-il, la législature de Québec était pleinement dans son droit en passant la mesure. La question fut amenée en Chambre, une motion blâmant le gouvernement fut proposée; mais, encore une fois, sir John refusa de se rendre aux clameurs des extrémistes et il fit voter son parti en faveur de l'autonomie des provinces. Ce que firent les protestants anglais dans cette circonstance, nous les catholiques français, nous devions le faire, lorsqu'il s'agissait d'appliquer les mêmes règ-les et de respecter les mêmes principes.
Etait-ce réellement le salut de la sainte cause de la langue que sir Wilfrid Laurier et M. Lapointe avaient à
cœur ? Comment se fait-il alors qu'ils n'aient pas blâmé en même temps le gouvernement libéral du Manitoba qui, non content de restreindre l'enseignement du français, l'avait formellement interdit et avait par un simple trait de plume rayé une des clauses les plus importantes qui formait partie du traité conclu entre le gouvernement fédéral et la province pour effectuer un règlement définitif de la question des écoles du Manitoba? S'il était utile de faire la leçon au gouvernement conservateur d'Ontario, il y allait de l'honneur du chef libéral de flétrir ceux qui violaient impudemment une convention solennelle établissant à jamais les droits des parties contractantes.
LA GUERRE ET SES CONSÉaUENCES MONDIALES.
Toutes ces questions que je viens de traiter sommairement ont sans doute leur intérêt; elles appartiennent à l'administration des affaires intérieures de notre pays. Mais vous sentez tous que je dois parler de la guerre et de la part que nous y prenons.
Jamais le 'souvenir de ce que j'ai vu en France, au cours de ma visite l'été dernier, ne s'effacera de ma mémoire. J'avais bien lu le récit lamentable de la cruauté, de la barbarie des Allemands, mais, ayant parcouru une partie des régions dévastées de la France, j'ai vu de mes yeux les ruines, la désolation et la misère que l'ennemi a semées d'ans ce beau pays; les églises dévastées, les maisons brûlées, saccagées, démolies par le feu et le canon, les communes autrefois riantes et prospères, des monceaux d'e ruines. J'ai entendu des témoins oculaires de ces actes de haine et de vengeance me raconter com-
ment les Allemands avaient mis le feu de maison en maison, comment ils avaient massacré les habitants, égorgé les enfants, violé les femmes.
Je suis allé jusqu'à la ligne du feu et j'ai vu les héroïques soldats de la France, les uns rentrant du front, les autres s'y rendant, tous portant sur leurs traits la froide détermination de repousser l'ennemi hors de la France et de le chasser jusque dans ses derniers retranchements.
Il ne faut pas croire cependant que les travaux ordinaires de la vie sont suspendus. J'ai traversé le champ de bataille de la Marne et si ce n'était des croix qui marquent les tombes d'e ceux qui ont été fauchés par la gloire, l'on ne dirait jamais que sur ces plaines s'est déroulé un des plus grands événements de l'histoire. Les champs sont cultivés jusqu'au bord des dernières tranchées. Tandis que les hommes en état de porter les armes se battent sur la frontière, les femmes, les vieillards et les enfants travaillent aux moissons.
Et c'est ainsi qu'en France tous les efforts sont concentrés vers un seul but patriotique: remporter une victoire définitive sur l'ennemi.
Quel magnifique spectacle et quelle inspiration pour nous!
J'étais à Paris le 14 juillet, la fête nationale, et j'ai vu passer devant le commissariat canadien la parade des troupes alliées. Il y avait là les représentants de l'héroïque armée belge, les Ecossais, les Australiens, les soldats de la Nouvelle-Zélande, les Indiens, les Russes qui marchaient en chantant, les représentants de toutes armes de la glorieuse armée française; et que nous étions orgueilleux de voir dans le défilé les troupes canadiennes comman-
dées par le major Dubuque, de Montréal. Tous nous avons frissonné d'orgueil en voyant passer nos compatrio'tes et nous enviions leur sort.
Quelle gloire en effet que de participer à une guerre dans laquelle le monde a été entraîné pour défendre la majesté sacrée des traités, l'indépendance des petits états, l'expansion légitime des relations commerciales des nations, la liberté des peuples et les principes du droit international qui sont la base du progrès bien ordonné et de la prospérité des nations.
Personne aujourd'hui, en dehors de l'Allemagne, n'ose soutenir que la guerre n'a pas été allumée par les empires du centre et personne ne se fait illusion sur le but de la guerre: l'hégémonie de l'Allemagne et sa domination du monde entier. Ceux qui veulent réfléchir ne peuvent s'empêcher d'admettre que dans cette guerre l'Angleterre a été entraînée pour sa propre défense, et que l'Angleterre y prenant part, tout l'Empire, tous les Dominions, se sont trouvés par le fait même en état de guerre.
Le Canada a noblement répondu à l'appel. J'en atteste les tableaux d'honneur qui sont publiés tous les jours. Nous payons largement l'impôt du sang.
Le courage de nos fils fait l'admiration du monde.
Nos hommes publics faisant cesser leurs disputes se sont unis pour nous indiquer notre devoir. Les chefs spirituels de la nation, comme à chaque époque mouvementée de notre histoire, ont fait écho à la voix de nos hommes d'Etat.
Le Canada et la guerre.
Pour la centième fois, disons que si l'on prend la loi et la constitution au pied de la lettre, il n'y avait pas
d'obligation de participer à cette guerre. Mais tout nous y portait: notre situation comme membres de l'empire britannique attaqué, l'unanimité avec laquelle ont répondu toutes les possessions de Fempire à travers le monde, la voix du sang, la reconnaissance, et je dirai, spécialement pour cette partie du Canada, notre intérêt bien entendu.
On a ressuscité dernièrement la doctrine étrange que parce que le Canada est une colonie, il n'est pas obligé de participer à la guerre, et l'on essaie d'étayer cette proposition sur une parole prononcée dernièrement par le Secrétaire des Colonies, M. Bonar Law. L'interprétation donnée au discours du ministre impérial est une interprétation fausse.
Il n'y a pas d'obligation dans ce sens, que rien dans la loi écrite ni dans la constitution ne nous dit que lorsque la métropole est en guerre, nous sommes obligés de lui envoyer des troupes, mais, du moment que l'Angleterre est en guerre, forcément nous le sommes aussi, que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas.
Nos côtes sont exposées à l'attaque et si Vancouver, Halifax, Québec n'ont pas été jusqu'ici bombardées par l'ennemi, c'est parce que la flotte allemande a été réduite à l'impuissance.
L'on dit encore que l'Anleterre doit défendre ses colonies! Et pendant que les Anglais se battent dans cette lutte suprême où il s'agit de savoir si nous allons continuer à jouir de nos libertés; pendant que les autres Dominions comprenant leur rôle et leurs obligations, se lancent dans la fournaise, nous allons rester les bras croisés, spectateurs calmes et immobiles d'une guerre d'où peuvent
sortir les changements les plus calamiteux pour notre existence nationale!
J'ai dit et je le répète que les premières lignes de défense du Canada sont aujourd'hui dans le nord de la France.
J'ai dit et je le répète que si l'Angleterre était vaincue, la France battue, la Russie refoulée dans ses steppes, les premiers à se ressentir du changement au point de vue de l'état social, de la constitution, de la liberté, ça s'eraient les habitants du Canada. Je répète ce que disait monseigneur l'archevêque de Montréal dans une circonstance mémorable: "Je ne veux pas devenir sujet allemand!"
Le rôle de l'Angleterre apprécié par un Français.
L'Angleterre ne fait pas sa part, crie-t-on dans certains quartiers. Quand elle le fera il sera temps pour les colonies de marcher, si on a encore besoin d'elles. On jette un voile sur le rôle de la marine britannique, rôle extraordinaire et qui a mérité les éloges universels. Laissezmoi vous citer ce qu'a dit de la part prise par la marine anglaise au début de cette guerre, un Français éminent, M. Lacour-Gayet, membre de l'Institut: —
" Le mérite des escadres anglaises et françaises, écrit-il, c'est d'avoir occupé les mers sans un instant de retard et de les avoir complètement nettoyées du seul fait de leur présence au large; c'est là un service militaire dont on ne saurait assez dire tout le prix. Si les escadres anglaises n'avaient pas fait la police des mers du nord dès la première heure, au moment
même où les régiments allemands violaient la neutralité de la Belgique, les pires dangers menaçaient la France à ooup -sûr; l'escadre allemande gagnait la 'haute mer; du côté du Cotentin ou du côté de la Bretagne méridionale, elle tentait un débarquement qui avait des chances de succès et c'eût été alors pour les armées françaises un mouvement enveloppant à grandissime envergure, autrement périlleux que la manœuvre de Von Kluck. Mais la marine anglaise avait pris des positions de combat, elle commandait, elle barrait toutes les routes; l'escadre de Kiel comprit que le coup était manqué, qu'elle était condamnée à rester sur place, puisqu'elle ne pouvait pas de vive force s'ouvrir un passage; c'était donc aux armées de terre de tenter, à elles seules, la grande manœuvre d'encerclement, si elles en étaient capables. De ce seul fait, l'Allemagne avait perdu plus de la moitié de ses chances.
" Alors l'Angleterre, maîtresse des mers du N'ord, put envoyer sur le continent, en l'espace d'une quinzaine de jours, l'armée de French qui arriva à temps pour avoir à la bataille de Charleroi, dans la retraite, et à la bataille de la Marne, le rôle admirable que l'on sait. Puis elle envoya, toujours sous la protection de ses escadres, une armée autrement nombreuse que lord Kitchener, si malheureusement disparu, avait créée et organisée par un prodigieux effort de volonté ; et depuis lors la maîtrise de la mer lui permet d'entretenir et d'augmenter au jour le jour cette seconde armée, avec autant de sécurité et de méthode que si elle était sur le sol même de l'Angleterre, au lieu de se trouver de ce côté-ci du détroit."
L'Angleterre n'était pas prête et au début de la guerre elle n'a pu envoyer que 60,000 hommes avec des munitions qui ne pouvaient durer plus d'une semaine, mais depuis, quel effort gigantesque n'a-t-elle pas fait? Elle a mobilisé au delà de quatre millions d'hommes, plus d'un million de ses soldats sont actuellement en France; le territoire de la Grande-Bretagne est devenu une mine inépuisable de munitions et, à l'heure qu'il est, il se forge dans quatre mille fabriques des canons, des obus, des munitions de toutes sortes. Entre Douvres et Calais, FoU^estone et Boulogne, il y a un flot continuel d'hommes, de canons, de dhevaux et de munitions de toutes sortes, qui se déversent sur les côtes françaises.
L'une des choses qui m'a frappé le plus pendant mon voyage en Europe, ça été l'admiration des Anglais pour les Français et l'admiration des Français pour l'effort anglais. En Angleterre, on entend de tous côtés cette exclamation : " La France est la plus grande nation du monde ", tandis que les Français ne cessent de proclamer que la transformation de l'Angleterre d'une nation paisible et livrée pour ainsi dire entièrement au commerce en un peuple guerrier, mérite tous les éloges.
Il faut songer qu'à part les troupes qui se battent aujourd'hui sur la Somme, l'Angleterre a une armée à Salonique, une armée en Mésopotamie, une armée en Egypte, une armée aux Indes. Et, pardessus le marché, ses coffres inépuisables fournissent de l'or à l'Italie, à la Russie, aux nations qui ont été prises au dépourvu.
Si jusqu'à présent nous n'avons pas apprécié à sa juste valeur le lien qui nous unit à la Grande-Bretagne, nous devrions maintenant voir que nous n'avons pas à rougir de la grande nation qui est devenue notre seconde mère patrie.
Ne confondons pas.
Oependant, il y a des hommes parmi nous qui sèment la haine de l'Angleterre. Ceux-là font une œuvre pernicieuse et remplie de dangers pour l'avenir comme ceux qui ameutent la population de Québec contre les Anglais en confondant volontairement les fanatiques de l'Ontario et du Manitoba avec ceux qui combattent à côté des Français pour la liberté du monde.
Les deux causes sont distinctes et séparées et l'on peut être en même temps le champion des Canadien-français au Canada et le meilleur soldat de l'empire sur les champs de bataille de la France. Et laissez-moi vous dire que faire dépendre la participation des Canadiens-français à la guerre du règlement de la question des écoles d'Ontario, ou subordonner l'une de ces questions à l'autre, est de la plus mauvaise politique.
Nous sommes la minorité dans le Dominion. Nous avons incontestablement des droits, mais nous jouissons aussi de privilèges importants. Il est inutile de les énumérer. Faisons un examen de conscience, parcourons un peu nos campagnes, faisons une petite incursion dans nos lois civiles au sujet des relations de l'Eglise avec l'Etat dans la province de Québec. Où l'Eglise catholique estelle mieux traitée qu'elle ne l'est par la loi dans cette province? Où la langue française a-t-elle plus de droits qu'elle n'en a ici? Sommes-nous intéressés à conserver cet état de chose qui nous a été donné ?
Quand j'entends certains personnages menacer de briser la Confédération, j'aurais envie de rire si l'on ne devait pas s'attrister de voir qu'il y a des gens sérieux qui croient la menace sérieuse. La Confédération n'est pas
un pacte que l'on peut rompre à volonté. Elle est basée sur un statut impérial qu'il faudrait faire rappeler par le parlement qui l'a adopté. Depuis quand les minorités gouvernent- elles dans le régime parlementaire ? Et pense- 1on réellement que parce que l'une des parties contractantes croit avoir à se plaindre de l'autre, le parlement impérial se rende facilement à la voix de ceux qui demanderaient de réduire à néant une organisation dont l'Empire britannique tout entier est justement orgueilleux?
Le danger de l'exagération.
Oe dont nous souffrons le plus c'est de l'exagération des deux côftés. N'allez pas croire que tous les extrémistes soient dans la province de Québec. Loin de là. Il y a une certaine école dans Ontario qui paraît s'être donnée pour mission de rendre impossibles toutes relations amicales entre les deux races. Je vois les journaux de la province sœur, et vraiment je suis révolté en lisant presque tous les jours dans certaines feuilles les calomnies les plus grossières, les injustices les plus flagrantes, les injures les plus basses.
Mettons de côté pour un instant l'intérêt national et l'entente et la bonne harmonie qui sont à la base de notre édifice constitutionnel ! S'imaigine-t-on que tout cela serait de nature à développer un sentiment national, ou même, pour parler d'un point de vue plus étroit, à consolider un parti ? Que l'on se détrompe. Les Canadiens-français sont la grande majorité dans le Québec; ils sont partout dans toutes les provinces de la confédération ; ils ne demandent pas de faveurs, mais simplement à être traités avec justice, une justice égale pour tous, et que l'on se convainque
bien d'une vérité démontrée par l'histoire de ce pays: il n'y a pas de parti politique qui puisse survivre au Canada à moins qu'il ne mérite et qu'il ne conserve la sympathie active des Canadiens-français.
La province de Québec n'a pas envoyé une proportion aussi grande de ses enfants à la guerre que certaines autres provinces de la confédération; les raisons en ont été données dans des écrits fort bien faits. Cependant, voyez les tableaux d'honneur dans les journaux. Parmi les tués, parmi les blessés, toujours des noms canadiens-français. Et qu'est-ce que les dépêches ont dit tout dernièrement au sujet de la prise de Courcelette? Les soldats canadiensfrançais se sont battus avec un élan, une fougue, une furie française qui ont triomphé de tout.
La guerre n'est pas finie, tant s'en faut. On demande encore un million d'hommes. Qu'il ne soit pas dit que la province de Québec a tiré de l'arrière.
Au nom de tout ce que nous avons de précieux, au nom de ce que nous devons conserver dans l'avenir, je supplie mes compatriotes, ceux qui sont en état de porter les armes et surtout ceux qui n'ont pas d'attaches de famille, ceux qui sont libres, de s'enrôler dans les régiments qui sont en voie de formation. L'on parle continuellement, dans des discours patriotiques, de 1815, alors que les Canadens-f rançais ont sauvé la colonie à la Grande- Bretagne, de Châteauguay, de De Salaberry. C'est de l'histoire ancienne.
L'histoire qui s'écrit.
Aujourd'hui, il s^écrit un chapitre de l'histoire du monde, qui éclipsera en dévouement, en sacrifice et en
gloire tout ce que l'humanité a fait jusqu'à présent. Il faut que dams cette œuvre les Canadiens-français fournissent une page digne de celle écrite par leurs aïeux. Autrement, il serait inutile pour nous de parler de notre loyauté à l'Empire britannique et de célébrer la valeur de ceux qui nous ont précédés.
L'automne dernier, j'ai parcouru une partie de la province. J'ai expliqué du mieux que j'ai pu les origines et le but de la guerre, les raisons de notre particpation à la grande lutte et notre devoir dans les circonstances. En certains quartiers où on devrait se le rappeler, on semble l'avoir oublié. Mes collègues, messieurs Blondin et Patenaude, ont repris, dans le cours du présent automne, cette œuvre patriotique. L'automne dernier, je suis allé depuis Matane jusqu'à Saint-Sauveur de Québec, et depuis Hébertville du lac Saint-Jean jusqu'à Saint-Jean-Port- Joli. Je suis prêt à recommencer, et dans cette heure solennelle, voici ce que je propose : Aux dernières élections provinciales, le sort des armes nous a été défavorable. Sir Lomer Gouin paraît avoir la confiance de la province de Québec. Pourquoi lui et ses collègues et l'honorable M. Lemieux, le lieutenant du chef libéral, ne se joindraient-ils pas à nous pour faire le tour de la province de Québec, et, tout en instruisant nos nationaux, leur indiquer clairement et sans ambages quel est leur devoir dans les circonstances?
Cette offre que je fais n'implique pas un reproche et je ne veux pas qu'on l'interprète comme une attaque contre ces messieurs. Je la fais de bonne foi et animé par le seul désir d'amener mes compatriotes à une compréhension complète de leur devoir et des responsabilités qui leur incombent dans le moment.