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Au lieu de répondre, la comtesse pesa sur le timbre
la tète bronzée de la mulâtresse parut à la porte principale.
— Cette femelle du diable était donc aux écoutes ! gronda l’homme d’affaires, qui glissa sur Minerve un regard peu rassuré.
La comtesse , sans se retourner ni élever la voix, -
— J'ai ma névralgie, je n’y suis pour personne, et je ne m'habillerai pas pour le diner.
Minerve, qui avait écouté immobile, disparut sans bruit, comme elle était entrée.
— Ces moustres-là font bien dans les maisons riches, murmura Jéricot, c’est comme les magots qu'on met sur les cheminées, On dit que feu le vieux Chauffour employait ce masque de chocolat à un autre usage... soyez tranquille, chère madame, je ne prononcerai aucune parole inconvenante devant une personne aussi respectable que vous; seulement il m’est bien permis de dire que l'impunité de cette sauvagesse me mét martel en tête. Où en étions-nous ? A la brillante compagnie qui honorait le château de la Maisonfort. Il y avait du monde, Dieu merci, cette nuit-là ! Quant à la question de savoir si vous vous habillerez aujourd’hui pour le di-. ES ner, ne décidous rien: j'ai idée que le baron Guen” 4
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6m ] : 4 TACHE ROUGE
four viendra, ce soir, manger votre soupe sans céré-'
monie.
La comtesse s’arrangea dans son fauteuil en femme qui a décidément pris un parti.
Sa physionomie avait complétement changé depuis
quelques minutes; il ne restait en elle aucun signe exté-
rieur de faiblesse, et ses grands yeux noirs se fixaient sur l’homme d’affaires avec une expression de froide indifférence.
— Ne décidons rien, en effet, répéta-t-elle. Tout dépend des circonstances. Je n’en suis pas à savoir que j'arrive à l’extrème bord du fossé, et que le fossé est profond comme un précipice; je vous ai laissé aller, parce que toutes les parties sont jouables dans la position où je me trouve. Au temps où j'avais des flatteurs, on me disait que mon esprit et ma plume étaient d’un homme. J'ai le cœur d’un homme aussi, mais dans un de ces tiroirs (elle frappa sur la tablette de son bureau) il y a une paire de pistolets dont un seul suffira pour me tirer de mon dernier embarras. Avant: d’en venir là, quand on a mon àge, mon expérience et mon passé, vous comprenez bien, monsieur Victor, qu’on se défend de son mieux. J'ai des cartes de toute sorte dans mon jeu, les unes bonnes, les autres mauvaises; j’ai joué hardiment jusqu'ici, mais je n’ai pas eu de bonheur. Peut-être que mes adversaires ont triché, puisque, dans la partie
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-Saint-Pierre d’Agave; peut-être est-ce mon dessein, : -peut-être aussi vois-je à cemariage un obstacle insur-
-Sion de sa colère était comique. à ce.point.que:la comtesse «ne; put garder son sérieux.
me.craque-dans la main, je.donne ma démission. Voilà
EN -même où je perdrais:sans cesse, ces-fils de nègres, rles Chauftour, dont l’un est maintenant baron commeMont- F. morency, gagnaient toujours: Vous «avez !dit tout à l’heure : Je veux que le baron Ghauffour épouse M: ;de
montable, peut-être enfin, tout obstacle mis à part, :aitje la volonté de m’y opposer. Parlez, je-vons écoute. Jéricot ne cacha pas son désappointement et l'expres-
— Bien, bien, dit-il.en la voyant sourire, vous «vous débattez comme :vouspouvez; mais, ça m'inquiète tout à de même, «parce que je.n’ai pas-de chance. Tousceux qui-viennent des colonies ont un coup.de marteau,sousila 4 peau du erâne, c’est certain. D'abord, si, cette :affaire-là :
trente ans que je mets à Ja loterie, mon numéro: sort,,et quel:numéro! vais-je tomber sur un bureau. insolvable:? Une dame.de votre àge et dans votre position, parler de pistolets, c’est absurde, surtout quand .on a.devant soi un Chauffour tout en or qu’on peut découper comme un poulet. Vous avez voulu m'’effrayer, pas : vrai? |
— Je joue mon jeu comme vous jouez le vôtre, repartit la comtesse d’un ton de singulière ions
que me voici rédnite à cette extrémité de traiter avec vous d’égal à égal. Quand je partis de Paris, il y a seize ans, au mois de septembre, pour me rendre à mon chàteau de la Maisonfort, qui est vendu maintenant et qui appartient, comme tous les autres domaines de ma famille, à M. le baron Chauffour, je croyais entamer déjà ma dernière partie, et j'emportais avec moi ce qu’il fallait pour donner ma démission, comme vous dites : un poison qui ne pardonne pas.
Jérico! se gratta l'oreille.
En définitive, chère madame, dit-il, vous l'avez rapporté, votre poison, et ce n’est pas vous qui êtes restée dans la bagarre, Tâchons qu’il en soit ainsi de vos pistolets, voulez-vous? Ah! vous m'avez mis la puce à l'oreille et je n’y vais plus de si bon cœur. C’est étonnant : comme dans les combinaisons les mieux établies, il peut se trouver une paille qui casse tout. Je n’ai plus à vous communiquer ni l'acte d'accusation ni les autres pièces que je m'étais procurées avec tant de risques et de peines, puisque votre aveu.
— Je n'ai pas fait l'ombre d’un aveu! interrompit vivement M"° de Saint-Pierre d’Agave. J’ai combattu depuis les jours de ma jeunesse; une longue, une implacable fatalité me poursuit; chaque fois qu’une route nouvelle semble s'ouvrir des ant moi, ma destinée ferme cette route par -un obstacle inattendu. J'ai été ‘belle,
* détient. Que vous les ayez acquises ou que vous les ayez
jeune, riche, cela ne m’a pas empêchée d’être vaineue ; $ je n’ai plus ma beauté, je n’ai plus ma jeunesse, je n’ai plus ma fortune, comment voulez-vous que j'espère?11 y ; avait une dernière route, ct sur cette route je vous eo trouve; vous le dernier obstacle, pauvre obstacle, je n’ai pas à le cacher, s’il s'agissait de M"° la comtesse de Saint-Pierre d’Agave telle qu’elle était encore il y à vingt ans; mais obstacle suffisant peut-être pour arrêter la vieille femme ruinée et dont la considération ne tient plus qu’à un fil. Je vous ai dit de parler, parlez; il a été question de revenants, j'y crois et je les crains; je veux savoir si vous êtes seul en face de moi ou s’il y a quel- 44 qu’un derrière vous. Les pièces valent, en definitive, | leur prix absolu, indépendamment de la main qui les volées, cela ne me regarde pas. Pour moi, les scrupules ne sont point de saison, et ce ne sera plus la fierté qui m’empêchera de me faire votre associée, si l'apport Ô dont vous allez justifier me paraît convenable et suffisant. £ Elle regardait en face l’homme d’affaires dont la phy- …
sionomie changeait à mesure qu’elle parlait.
k js parce que je suis un imbécile et que fe ne vous avais pas devinée tout de suite. Travaillons, morbleul! 11 y a des
gens derrière moi, c’est vrai, mais je vous les vendrai, y compris mon gendre lui-même, si vous êtes assez raisonnable pour offrir un bon prix.
Il déphia précipitamment l'acte d'accusation qu’il
avait remis dans sa poche et commença la lecture
du protocoie sacramentel qui précède les pièces de ce.
genre,
— Ce sera éternel! murmura la comtesse.
— Voulez-vous que j’analyse ?
— Analysez, maïs fidèlement.
— Voilà : il est établi d’abord qu’en l’année 1839, la famille de Saint-Pierre d’Agave, originaire de Saint-
Domingue, était composée de deux branches; la pre-
mière, représentée par M. le marquis de Saint-Pierre, marié à Constance-Angèle Lamiral de Thiais, votre belle-sœur, dont il avait une fille; la seconde, par M. le comte de Saint-Pierre, marié à vous : Justine- Athénaïs Leprince, également originaire de Saint-Domingue. #
-La maison Lamiral de Thiais, à laquelle appartenait M”° la marquise, avait habité les colonies, mais venait de Bretagne ; madame la marquise était née à Paris. Elle était veuve depuis le mois de mars 4832.
Au commencement de juin 4839, sa fille unique, Adèle
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264 . LA TACHE ROUGE de Saint-Piérre d'Agavé, épousa le vicomte Albért La- + miral de Thiais, son cousin du côté maternel, lieatéifant- colonél au 9° régiment d’artillérie.
C'était un mariage d'inclination et aussi de vonvez + nance. Les jeunes époux avait une fortune suffisante pour le présent, ils devaient être riches dans l'avenir, } car Adèle de Saint-Pierre avait droit à de considérables reprises sur uwensémble d’indemnités touchées pur votre mari, le comte de Saint-Pierre d’Agave, son oncle etsôn tuteur.
Son mari, le colonel Albert étaîït à péu près dans le mème cas vis-à-vis de son'frèré, M. Raÿmond Lami- | ral, comte de Thiais, qui avait géré leur patrimome indivis.
Les’aflairés de la famille d'Agave, depuis un laps de temps considérable, étaient entre les maîns d’un intèndant intègre èt habile, M. Toussaint Chauffour, homme
Toussaint Chauffour avait quitté les Antilles enmême temps que ses maitres. | Dès sou arrivée en Europe, il avait entamé pour son propre compte des opérations industrielles et conquis progressivement une très-grande position de fortune. ; L’estime publique entourait sa vieillesse; son fils,
. M.Denis Chaaffour, venait d'être eréé baron par Sa Ma
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jesté l'émpéreur d'Autriche pour les trois ponts jetés sur
le Danube en 1837.
Chauffour père et fils continuaïient, par dévouement, dé donner léurs conseils aux deux branches de la maison d'Agave.
Chäuffour le père, surtout, avait aidé activement la marquise douaïrière lors du mariagé de sa fille Adèle avet lé colünel Albert.
Cétté ünion était heureuse en apparence; le jeune couple avait passé sa lune de miel chez le frère aîné de
l'époux, M. Raymond Lamiral, conte de Thiais, grand
propriétairé éh Bretaÿne, marié depüis plusiéurs années et père de famille.
Chère madame, ces détails ne sont pas amusants, maïs ils sont exacts, et c’ést lé principal.
— Oui, dit la comtesse, ils sont rigoureusement exacts.
— Vérs la fin de septembre, reprit Victor Jéricot, les nouveaux mariés, revenant de Bretagne à Paris, s’arrètèrent au château de la Maïsonfort, chez M. le cotite de Saint-Pierre d’Agave, leur oncle. Celui-ci avait pris sa
- retraite après avoir oceupé des emplois publics impor-
tants. Il passait pour n'avoir point administré heureusement sa fortune. Quant à M° la comtesse, sa femme, elle avait la réputation d’une personne lettrée et d’un
carre glevé, 4 28
- blent à la dorure qu’on met autour des pilules et m'ont
la douairière. sn — Vous n’aimez pas la louange, belle dame, c’est
connu, repartit Jéricot; mais, dans le travail que j'ai
l'honneur d’avalyser pour vous, les louanges ressen-
tout l’air de recouvrir une nuance de soupçon. — Nous n’en sommes plus là, prononça froidement la.
comtesse Athenaïs; vous savez bien que vous ne pouvez
pas m’effrayer. Allez, je vous prie.
— Soit qu'il y eùt eu, comme on le dit, convocation, : : poursuivit Jéricot, pour fêter la grossesse annoncée d’Adèle, ou dans le but de traiter des affaires de famille, soit que la réunion fût fortuite, les Lamiral de Thiais et. les Saint-Pierre d’Agave se trouvèrent tous rassemblés, | le 23 septembre, au château de la Maisonfort, avec MM. Chauffour père et fils.
C’est ici que l'intérêt du drame judiciaire commence
à se nouer.
Outre les deux frères Raymond et Albert Lamiral dé “ Thiais, Adèle, la jeune femme du cadet, les deux belles-.
‘sœurs, marquise et comtesse de Saint-Pierre d’Agave,
sonne de M"° la comtesse de Saint-Pierre d’Agave, et u ® . jardinier du nom d’Eustache Morin.
Le but probable de la réunion était le règlement d’affaires fort anciennes et fort embrouillées ayant trait surtout aux indemnités de Saint-Domingue et de l’émi-. gration. \ |
Les MM. Chauflour qui, sans appartenir à la famille, étaient traités comme des parents à cause de leur dé-
vouement et des services rendus, pouvaient passer pour
les arbitres nés de ce débat.
Les rôles étaient bien changés depuis le temps : le vieux Toussaint avait été simple domestique dans la maison d’Agave, aux colonies; maintenant son fils et lui, : par leur haute position de fortune, étaient non-seulement des égaux, mais presque des protecteurs.
Au début de l'instruction, des témoignages suspects essayèrent de faire peser sur le respectable M. Chauffour et aussi sur le jeune baron un soupçon de compiicité, mais les charges élevées contre eux ne servirent qu’à faire éclater davantage leur honorable désintéresse-
ment.
lei Victor Jéricot s’interrompit et ajouta avec une onction un pe moqueuse :
— Soupçonner les Chauffour! Quel'sacrilége! Aussi
Le À à %, Rhti . . - . P le magistrat instructeur, chaque fois qu’il parle d’eux, a :
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l'air de se signer comme un curé prononçant le nom de
Jésus-Christ dans son prône.
11 lui échappe d’évaluer avec un pieux émoi le nombre de millions représentés par la raison sociale Chauffour père et fils; il semble les remercier d’être si riches,
et réclamer pour lembonpoint de leur caisse un prix Fe Monthyon.
RE Au diner, qui réunissait une vingtaine de convives, ÿ