M. POLYDORE
À ù ia La grosse paysanne riait toujours, mais c'était désor- 15 mais pour cacher son émotion. Elle prit en quelque sorte a ses bras la petite femme qui chancelait et lui dit, adoucissant la rudesse de sa voix jusqu’au myrmure :
— L'aimez-vous assez, maman Marquis, cette en-
Ke : < < = petite femme avait les larmes aux yeux, mäis élle jttait tant qu'elle pouvait contre cet attendrissement.
Vous eussiez dit, en vérité, un brave garçon surpris à
4. l'improviste par une de ces étreintes du cœur amenant forcément les larmes, mais qui se retient et se cache parce qu’il a honte de pleurer.
— C’est vrai, ma bonne Re dit-elle enfin avet effort, je l’aime bien.
Puis elle essuya ses yeux d’un geste LE et ajouta :
— Mais ce n’est pas une-raison pour fondre en eau, | pas vrai? Je crois que je suis un peu détraquée, ce Ma- “tin; tenez, mes mains sont de beurre!
En effet, elle avait grand’peine à ouvrir l’enveloppe.
La paysanne, qui la regardait avec un intérèt tout à fait amical, secoua la tête et dit tout bas :
— J'ai été nourrice plus d’une fois, avant et après
Mie Angélique; j'ai donné mon lait à quatre mioches de
grandes maisons, je connais les nobles et les riches
comme ma poche, et c’est certain que les dames de cet
acabit-là ont de drôles de moments où un rien les fait. pleurer... Et savez-vous, maman Marquis, voilà déjà bien des fois que j'ai cette idée-là : votre grand panier et vous ça fait deux; vous ressemblez à une cuisinière comme moi à une princesse !
, Maman Marquis haussa les épaules et son front se … plissa.
.. — Bon! bon! fit la paysanne, n'empêche que vous ne
mêle. Vous tremblez trop, donnez-moi ça.
Elle prit l'enveloppe, qui était timbrée d’un large cachet armorié et que la petite femme cherchait à retenir
avec une obstination enfantine.
— Chacun a ses secrets, quoi! continua la Bastien; on ne vous demande pas de vous confesser en plein marché.
Elle fourra ses doigts épais sous le papier satiné de l'enveloppe, et reprit en baissant la voix :
— Je ferais peut-être mieux de vous dire un peu d’avance ce qu’il y a là-dedans, maman, car je ne veux pas vous chagriner en répétant que vous ressemblez, des
fois, à une comtesse; mais j’en ai vu qui tombaient en.
syncope, les quatre fers en l'air, aussi bien par trop de joie que par trop de peine. Il y a donc d’abord un petit
… carré de carton dont vous aviez fièrement envie.
— Son portrait! murmura maman Marquis, en riant parmi ses larmes.
Elle ajouta, si bas que la paysanne ne l’entendit
“point:
— La pauvre grand’tante qui est là-bas dans son petit domaine, de l’autre côté d'Angers, a bien prié pour avoir ce portrait !
— Il y a ensuite, reprit la maraichère, une bonne nouvelle pour nous deux. Quand les beaux temps vont
16 LA TACHE ROUGE Ris
arriver, l'enfant promet qu’elle viendra me voir avec Minerve, à la ferme, sous Écouen.
— Minerve ! répéta tout bas la petite femme, qui eut comme un frisson.
Puis elle ajouta :
— Je serai là, je la verrai, je pourrai lui parler, peutêtre. mais, je vous en prie, bonne Bastien, montrez-moi le portrait.
Au lieu de répondre, la paysanne appela :
— Maniquet!
Un gars de la campagne qui fumait sa pipe, appuyé contre le montant de la cloche, s’approcha.
— Maniquet, lui dit la Bastien, garde voir un peu la marchandise un petit moment, j'ai affaire au débit. Si M. Polydore arrivait, tu me ferais signe, pas vrai ?
Maniquet, obéissant, se plaça au centre des tas de légumes, mais il pensa :
— S'il lui sortait une bête curieuse de dessous sa cotte chaque fois qu’elle va se rincer la trompe au débit, celle-là, elle pourrait monter une fière ménagerie tout de même !
Quand la Bastien se mit en mouvement, après avoir quitté sa chaise basse au-devant de laquelle était son pot de terre ou queux, rempli de braise, vous eussiez dit une
LA TACHE ROUGE in
} montagne qui marche, tant elle était chargée de. vête-
ments superposés. :
— On aurait beau vous donner le portrait de la petite, dit-elle en pressant son pas éléphantin; à ces heures-ci, pas moyen de rien voir sans chandelle. Nous allons prendre une goutte de consolation, et ce ne sera pas dommage pour moi, car j'ai de la glace plein le cœur.
11 y eut chez la femmelette un mouvement d’hésitation assez marqué.
— Est-ce que ça vous fait honte d’entrer au débit? demanda la Bastien d’un ton de reproche.
— Non, répondit maman Marquis, pas avec vous.
La paysanne se mit à rire et répéta en contrefaisant de son mieux la douce voix de sa compagne :
— « Pas avec vous!» je vous dis que ça ressemble comme deux gouttes d’eau à quelqu'un de comme il faut; mais ce n’est pas des gouttes d’eau que je prends, moi, quand j'ai passé la nuit à la dure; soyez tranquille, ma bonne dame Marquis, on n’est pas assez bête pour vous forcer à rien boire.
Le débit était un petit trou qui s’ouvrait à une vingtaine de pas de la cloche, et dans lequel on descendait par un perron intérieur de trois marches.
Maman Marquis entra derrière la Bastien et passa son mouchoir blanc sous ses narines, offensées par l'odeur trop énergique du lieu.