SCÈNE VIII
MADAME D’HARVILLE, saluant.
Monsieur... (A part.) J’ai trop présumé de mes forces.... je suis toute tremblante. (Sur un signe de madame d’Harville. Floriue avance des sièges et sort.)
LUCIEN, s'asseyant.
Vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, Madame ?
MADAME D’HARVILLE, s'asseyant.
Oui, Monsieur, (a part.) Comme il a la voix douce !
LUCIEN
Et je me suis hâté de me rendre à votre invitation....
MADAME D’HARVILLE
Je vous sais gré de cet empressement. (Moment de silence. — A part.) Eh bien ii ne me dit rien !
LUCIEN, embarrassé.
Je suis... à vos... ordres. Madame.
MADAME D’HARVILLE, à part.
Il joue la timidité pour racheter la hardiesse de sa lettre !... (Haut.) Vous êtes avocat, Monsieur?
LUCIEN
Oui, Madame, avocat stagiaire.
Je vous ai prié de vous rendre ici pour une consultation,.
LUCIEN
Votre billet me l’a dit.
MADAME D’HARVILLE
Le hasard m’ayant appris que j’avais un avocat pour voisin...
LUCIEN
Oh! Madame, je pense bien que c’est à ce titre seul... le voisinage.." (Souriant.) et que ce n’est pas ma célébrité...
MADAME D’HARVILLE
A votre âge, on n’est pas encore célèbre... et je vous avouerai même...
LUCIEN
Quoi doue?
MADAME D’HARVILLE, à part.
Allons... il ne dira rien... il faut que je fasse tous les frais... (Haut.) Je vous avouerai que je ne m’attendais pas à trouver en vous un jeune homme...
LUCIEN, souriant.
Si jeune... vons vous attendiez à un grave jurisconsulte... et vous hésitez à m’accorder votre confiance... Oh ! Madame, ne vous en défendez pas, cela ne me blesse nullement. Mais, si faibles qu’elles soient, mes lumières sont à votre disposition, et, si vous voulez m’expliquer l’alfaire pour laquelle vous avez désiré me consulter...
Ah ! il faut que je vous explique?
LUCIEN
Mais, sans doute... pour que je sache...
MADAME D’ilARVILLE, à part.
Il raille... et il y met un naturel!..
LUCIEN
Je vous écoute.
MADAME D’HARVILLE
Eh bien ! Monsieur, je vous dirai donc que j’ai un procès à intenter à quelqu’un.
LUCIEN
Très-bien, Madame, et pour quel sujet?
MADAME d’HARVILLE.
Le sujet?., c’est... c’est une tasse cassée... (Elle indique ica morceaux de la tasse sur le guéridon.)
LUCIEN, étonné.
Ah! c’est... cette tasse...
MADAME d’HARVILLE, à part.
Quel sang-froid! (Haut.) Oui... je veux faire un procès à celui qui a brisé cette tasse... Vous allez peut-être me répondre que, pour un objet d’une aussi mince valeur, il est ridicule...
Oh! Madame...
MADAME d’HARVILLE.
D’abord j’attache un grand prix à ces porcelaines que je tiens du mari que j’ai perdu.
LUCIEN
Malheureusement, Madame, les tribunaux n’apprécient pas la valeur de sentiment; ils estiment les choses au prix marchand... et, sous ce point de vue, il me semble, en effet, que le dommage n’est pas assez considérable - .
MADAME d’HARVILLE.
Aussi, Monsieur, ce dont je me plains, ce n’est pas du dommage en lui-même, mais de la manière dont il a été causé.
LUCIEN
Une maladresse, sans doute ?
MADAME d’HARVILLE.
Non, une déclaration.
LUCIEN
Comment!
MADAME d’HARVILLE, se levant.
Une déclaration lancée du dehors par cette fenêtre *...
LUCIEN
Air du Piège.
Madame, avec vous, j’en convien,
Oui, c’est une bien triste chose...
* Lucien, madame d’Harville.