DISCOURS
L'IONORABLE JUGE ROUTIER
INÉES DU CANADA
Monseigneur le Président, Messeignenr Mesdimes, Messienr
Dans un de mes séjours à Paris. jui vu jouer, à ln Comédie Française, le célébre drame d'Ædipe-Roï, et mon souvenir me remet en ce moment sous les veux la scène pleine de grandeur et de beat qui en est le début
Elle se passe dans la ville renommée de Thé , sur la place
publique, Tout le peuple y et assemblé autour d'un autel, d'où montent vers le ciel des nuages d'encens, en face d'un majestueux portique aux colonnes de marbre, où le roi Q dipe vient d'apparaitre plein de magnificence
Qu'est-il done arrivé dans li vieille cité de Cadmus, et pour
quoi ce grand rassemblement, où sont venus se mêler au peuple les
les hommes de wuerre les magistrats, les prétres
chefs politique
et même le ro Ce n'est pus une fête nationale que l'on y célèbre: ce m'est pas un spectacle de réjouissance publique, car on n'entend dans la
foule que des plaintes, des sanglots et des pleurs. C'est une calamité publique qui a provoqué ce grand mouvement populaire, et
quand le prêtre de Jupiter prend la parole en s'adressant au roi,
CD Mgr Paul-Eugène Roy, Auxiliaire de Québec, 21 NN-SS. L.-N. Hégin, archevêque de Québec, Touchet, évêque d'Orléans, Koppe, évêque du Luxembourg, Labrec que, évêque de Chicoutimi
ET
c'est pour lui dire qu'un fléau terrible a fondu sur le peuple et fait mourir ses enfants, qu'il faut en chercher la cause et proscrire les coupables.
Œdipe est un roi juste. [n'a pas attendu pour agir les supplications du peuple. I a fait consulter l'oracle de Delphes, et l'oracle à répondu :
« Purgez le sol thél
ain du monstre qu'il nourrit,»
Messieurs, l'analogie entre la situation dramatique de la cité de Cadmus et la grande manifestation de la cité de Champlain, est trop évidente pour qu'il soit nécessaire de la faire ressortir à vos yeux, Comme Thèbes, Québec n'est pas en fête, Ce n'est pas pour nous réjouir de nos progrès, ni pour célébrer nos gloires nationales que les autorités religieuses de notre ville nous ont convoqués. C'est pour nous affliger sur un fieau qui nous décime, qui depuis des années porte dans nos rangs li
ruine, le déshonneur, les crimes de tous genres les maladies, la folie et la mort, qui fait de l’individu üne ruine physique, morale, intellectuelle, qui détruit la famille, qui est devenu un vrai péril national. C'est pour chercher ensemble le coupable, qui à attiré sur nous cette grande afliction, pour le dénoncer et pour le proscrire. Depuis longtemps déjà, les représentants les plus éclairés de toutes les classes ont été consultés, et la grande consultation nationale répond aujourd'hui, comme l'oracle antique :
«Purgez le sol canadien du monstre qu'il ne:rrit. » Mais quel est-il donc, ce monstre ?
A Thèbes, le coupable était le roi lui-même; mais il était coupable sans le savoir, et sa culpabilité même était fort douteuse ; ar il avait été victime de la Fatalité, et dans les crimes tout (matériels » qu’on lui reprochait, il n'y avait pas eu d'intention criminelle de sa part.
Quand il connut les faits, cependant, il se condamna lui-même à la proscription, et il partit pour l'exil.
N'attendez pas pareil héroïsme du monstre qui est la cause de nos maux et qui se nomme Alcool. Ii ne reconnaîtra jamais sa responsabilité, celui-là, et jamais il ne prendra volontairement la route de l'exil,
Comme Œdipe, il est roi, et sa souveraineté tyrannique s'étend sur toute la terre. Comme (Œdipe, ilest meurtrier : mais il n'avoue jamais aucune intention criminelle dans les meurtres sans nombre qu’il commet. C'est toujours la seule Fatalité qui en est responsable.
Te
Il n'est pas seulement roi, il est tyran. Il écrase ses sujets d'impôts, il les réduit en esclavage. Mais, chose étrange, il est aimé de ses esclaves.
C'est que, malheureusement, il n'est pas sans charme ni séduction, et qu'il se représente lui-même comme un bienfaiteur de l'humanité Écoutez-le faire l'énumération de ses bienfaits :
(Je suis le Roi du jour et des siècles. Dans l'antiquité, j'étais dieu : on m'appelait Bacchus. Je pr daines, et j'y apporte le plaisir et la joie. On ne s': moi. Tout le monde m'aime et me recherche, le laboureur et l'ouvrier, le marin et le soldat, l'homme des professions, de la finance, du commerce et de la politique.
(C'est moi qui stimule l’éloquence des avocats et des députés, la verve des journalistes et des hommes de lettr C'est moi qui console les afigés, qui réconforte les faibles, qui réchautfe ceux qui ont froid, qui rafraîchis ceux qui ont chaud, et qui guéris malades. Enfin, c'est moi qui répands partout la gai sance, le rire et les chansons. »
Voilà, messieurs, les promesses alléchantes du roi Alcool, et ce qui en fait l'immense danger, c'est que tout n'est pas faux dans ces promesses. Ilest vrai que les vins et diverses lqueurs, plus ou
le à toutes les fêtes mon-
nuse pas sans
té, la jouis
coolisés, pris avec une modération, très modérée, en temps opportun, quand on en a vraiment besoin dans l'alimentation, ou pour des fins médicales, produisent souvent des effets bienfaisants. Mais c'est précisément à cause de ce bien relatif, et surtout du plaisir que l'alcool vous fait, qu'il faut vous en défier comme du diable ; le diable aussi donne des plaisirs à ses victimes. Peu à peu, sous un prétexte ou sous un autre, on s’habitue à l'usage de l'alcool, on en augmente la dose, on en prend sans besoin, pour se donner de la gaieté ou de l'esprit, et l'on finit par ne pouvoir plus s'en passer.
Alors, c'est l'esclavage, et le Roi du jour se fait tyran. Vous avez entendu ses promesses pleines de séduction : montrer maintenant le spectacle lamentable des maux qu'il répand partout dans son empire.
Les fêtes mondaines auxquelles il préside si joyeusement finissent par des tragédies, et les parties de plaisir par des crimes et des deuils de famille. Les marins, les ouvriers et les soldats qu'il abreuve, il en fait des indisciplinés, des flâneurs et des débauchés. Les hommes des professions et les politiciens qui vont chercher l’éloquence dans ses banquets finissent par être des ratés et des impuissants. Car l'abus de l'alcool alourdit l'intelligence, et ne
issez-moi vous