SCÈNE XVIII
CAMILLE, CONTRAN.
CAMILLE, s'appuyant sur un meuble.
- Vous me tuez, Contran.
CONTRAN.
Voyons, Camille... calmez-vous, remettez-vous... il y a là une méprise fatale... vous avez droit à une explication, je le reconnais... Eh bien! je vous la donnerai... je vous la donnerai dès que vous aurez le sang-froid nécessaire pour l’entendre.
CAMILLE*
Une explication, bon Dieu! mais je n’en veux pas! Que prétendez-vous expliquer? Il y a dix ans... quinze ans... que j’ai le cœur brisé, torturé, outragé par votre indifférence, par vos superbes dédains, par vos insolents triomphes... quinze ans que vous mettez sous vos pieds vos serments, votre foi, l’honneur, tout!... que vous me traitez, moi, comme un meuble oublié dans un coin de votre salon... et vous croyez qu’une explication... un mot... un mensonge!... va me faire oublier toute cette existence do misère, va étouffer le cri d’indignation... qui m’échappe enfin!... Eh bien, non! il n’est plus temps! je ne veux rien entendre! je ne crois plus rien!... Je suis à bout... je vous en avertis!
CONTRAN. '
Ah! Camille, prenez garde!... quant au présent... il y a une méprise, je vous le répète... une méprise que j’expliquerai... Mais quant au passé, puisque vous en parlez, je pourrais avoir quelques mots à vous répondre. Je crois m’être résigné avec assez de complaisance à ce rôle ridicule que votre manie de jouer à la victime m’imposait aux yeux du monde 1... Il a été convenu, grâce à vos langueurs, que j’avais reçu du ciel un cœur et un esprit grossiers, vulgaires, incapables de s’élever jusqu’à la hauteur de vos aspirations idéales! c’est bien! Je ne me suis pas plaint! j’ai subi sans murmure les demi-mots ironiques, les mépris voilés, les précieuses doléances de vos amies compatissantes... Mais enfin, vous du moins, vous savez, et vous pourriez ne pas oublier que si j’ai, dans une certaine mesure, usé de mon indépendance, vous me l’aviez rendue... formellement et presque outrageusement rendue !
Ah ! quand je vous. l’ai rendue, vous l’aviez reprise déjà !... Et quant à accepter la part servile qu’un maître veut bien nous réserver dans ses affections, d’autres peuvent avoir cette bassesse... moi, jamais! Mon cœur valait le \ôtre! Je le voulais tout entier, sinon rien!... Mais jusqu’ici, du moins, vous aviez respecté ma maison, respecté mes yeux... Mais ceci, Gontran, ceci dépasse mes forces... Je ne le souffrirai pas... Je m’en irai... demain je me reti- ' rerai chez ma mère, (euo passo & droit*. )
GONTRAN
Mais, c’est de la folie, ma pauvre enfant... Vous parlez de choses que vous ignorez... Vous ne vous retirerez pas chez votre mère... parce que vous no le pouvez pas... parce que c’est une liberté que vous n’avez pas... et que je ne vous donnerai pas !
CAMILLE
Et si je vous y force ?
GONTRAN
M’y forcer!... Ah ! de la menace!... de la menace!... Dans ccs termes-là... je suis fort à l’aise... Essayez! (u sort» gauche.)