LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C
BOULEVAUD SAINT-OERMAIN, N" 77
Droit de traduction réscrTé
Je vais soutenir une thèse étrange
Je vais prétendre que le premier livre à mettre entre les mains de l'enfance doit se rapporter à l'histoire naturelle ; et qu'au lieu d'appeler l'attention admirative des jeunes intelligences sur les fables de la Fontaine, les aventures du Chat botté, l'histoire de Peau d'âne, ou les amours de Vénus, il faut la diriger sur les spectacles naïfs et simples de la nature : la structure d'un arbre, la composition d'une fleur, les organes des animaux, la perfection des formes cristallines d'un minéral, l'arrangement intérieur des couches composant la terre que nous foulons sous nos pieds.
Bien des lecteurs vont se récrier à une proposition pareille. N'est-il pas évident, en eflet, que les contes de fées, les fables, les légendes, la mythologie, ont toujours été le premier aliment intellectuel oflert à l'enfance, le moyen naturel de l'amuser et de la distraire ?
Et, ajoutera-t-on, la société ne s'en porte pas plus mal I
C'est ici que je vous arrête.
Je pense, tout au contraire, que le mal de notre société peut, en partie, être attribué à cette cause. C'est parce qu'on l'a
nourrie du dangereux aliment du mensonge, que la génération actuelle renferme tant d'esprits faux, faibles et irrésolus, prompts à la crédulité,enclins au mysticisme, prosélytes acquis d'avance à toute conception chimérique, à tout extravagant système.
Notre intelligence est à peine formée qu'on s'empresse de la dénaturer et de Tabltardir, en la tratnant, dès ses premiers pas, dans les sentiers de la folie, de l'impossible et de l'absurde. On écrase, pour ainsi dire, le bon sens dans son œuf, en concentrant les idées de l'enfance sur des conceptions mensongères et contraires à la raison; en la faisant vivre dans ce monde fantastique où s'agitent péle-méle les dieux, demi-dieux et quarts de dieux, ou héros du paganisme, mêlés aux fées, lutins, sylphes, follets, esprits bons et mauvais, enchanteurs, magiciens, diables, diablotins et démons, sans paraître se douter des dangers que présente pour une raison naissante la continuelle évocation de tant d'idées subversives du sens commun. A une époque où Tintelligence est comme une cire molle, qui prend et conserve les plus faibles impressions, lorsque, vierge encore de toute connaissance, elle est avide d'en acquérir, on la fausse, on la brise, comme à plaisir, et l'on s'étonne que cette intelligence, que cette cire molle et docile, conserve plus tard la marque indélébile des absurdités que l'on y a gravées.
Supposez qu'il se trouvât un peuple assez sage pour ne chercher que dans la contemplation raisonnée de la nature le moyen dedist^piire et d'intéresser l'enfance ; une génération qui aurait été ainsi dirigée de bonne heure vers l'examen et l'étude de la création, qui aurait formé son jugement sur la vérité nue, sa raison sur la logique infaillible de la nature, qui aurait appris à comprendre et à bénir le Créateur dans son œuvre, n'assurerait-elle point à TÉtat des citoyens honnêtes, d'un esprit droit,
ferme et éclairé, pénétrés de leurs devoirs envers Dieu, leurs parents et la patrie !
Vivrais-je cent ans, je n'oublierai jamais l'affreuse confusion que laissa dans ma jeune tête la lecture de mon premier livre. C'était naturellement V Abrégé de la Mythologie, et j'y trouvai les choses que vous savez : Le nommé Deucalion qui crée le genre humain en jetant des pierres par-dessus son épaule ; et de ces pierres il naît des hommes , — Jupiter qui se fait fendre le crâne, pour en extraire Minerve, avec tous ses accessoires; — Vénus qui naît un beau matin de l'écume de la mer; — le vieux Saturne qui a la mauvaise habitude de dévorer ses enfants, et comment on trompa un jour la voracité paternelle en substituant une pierre au dernier-né ; — et cet Olympe si mêlé, où dieux et déesses commettaient chaque jour tant de vilaines actions. — Un cerveau de quatre ans estril capable de résister à un tel renversement des plus simples notions du bon sens, et n'est-il pas déplorable d'entrer ainsi dans le paradis de l'intelligence par la porte de la folie?
Auxfantaisiesvagabondes des légendes prétendues religieuses du paganisme, viennent s'ajouter le merveilleux et le fantastique des contes de Perrault, de Mme de Beau mont et tutti quanti. L'enfant apprend à lire dans un conte de fées, qui est, pour ainsi dire, le hochet de son intelligence à peine éclose. La bonne et la mauvaise fée, Urgèle et Carabosse, le magicien Rothomago et l'enchanteur Merlin, les palais dormants, les bottes de sept lieues, les hommes changés en souris, les souris changées en princes, les vieilles mendiantes qui, d'un coup de baguette, deviennent déjeunes princesses toutes ruisselantes de pierreries : voilà sur quelles belles pensées on exerce une imagination à son aurore. Sans compter les ombres chinoises, les escamotages et tours de gobelets, qui, chez Séraphin et Robert Houdin, épaississentencore autour d'un jeune cerveau cette atmosphère
abrutissante. Au milieu de ce débordement de folies, comment un enfant pourrait-il sauvegarder la raison que la Providence lui a départie? Hélas! il ne la sauve jamais tout entière; il y laisse une bonne partie de son bon sens primitif, car l'amour du merveilleux, qui malheureusement est inhérent à l'humanité, ainsi excité dès l'enfance, ne le quittera plus.
Déjà éveillé dès le berceau par les paroles et les chansons de la nourrice, qui lui faisait peur de Croquemitaine et du Loupgarou, qui ne savait le distraire qu*au spectacle des marionnettes, avec leur escorte obligée de diables et de démons; entretenu par la lecture habituelle des contes de fées et autres histoires imaginaires^ , ou par l'interminable mythologie , Tamour du merveilleux, c'est-à-dire de tout ce qui est opposé et contraire à la raison, trouve de nouveaux aliments dans la jeunesse.Le jeune homme ne recherche au théâtre que laféerie, la diablerie, la fantasmagorie et Tallégorie. Et le théâtre ne lui laisse que l'embarras du choix. Il lui sert le diable à toute sauce : Robert ie Diable, le Diable à quatre^ le Diable boiteuXy le Diable à Paris, le Diable à Séville, le Diable amoureux, les Diables noirsy les Diables roseSy le Diable (Vargent, le Diable à l'école^ le Diable au moulin, le^ Cinq cents Diables, les Pilules du Diable, les Bibelots du Diable, la Part du Diable, le Fils du Diable, lu Fille du Diable, le Démon de la nuit, le Démon du foyer, le Démon familier; j'en passe et des meilleurs. Le Pied de. Mouton, Rothomago^ la Poule aux œufs d'or, la Biche au Bois, Giselle, les Filles de VAir, le Fils de la Nuit, Robin des Bois ou les Trois balles enchantées, le Fil de la Vierge, la Lampe merveilleuse, le Vampire, le Vaisseau fantôme, fAnge de minuit, Zémire et Azor ou la Belle et la Bête, la Chatte merveilleuse, autrement dit le Chat botté, et le cortège uniforme des revues-féeries de chaque année, entretiennent soigneusement chez le jeune homme le culte, on dirait presque la religion, des magiciens et des fées. Dans le roman, il voit
revivre les personnages qui ont occupé son enfance : Barbebleue, rOgre, le marquis de Carabas ; il les retrouve dans Monte-Cristo^ d* Artagnan ^iloxxs les héros invaincus des romans de cape et d'épée, types issus en droite ligne des contes de Perrault.
Ainsi, le merveilleux qui s'est emparé d'une âme à Theure trop accessible de son éveil, ne lâchera plus sa proie. Comment dès lors être surpris des vacillations de Tesprit public ? Comment s'étonner de l'invasion alternative d'un fanatisme ignorant ou d'un socialisme plein de menaces ? ou bien encore de ces épidémies qui, sous le nom de magnétisme animal^ de tables tournantes et ii* esprits^ viennent nous ramener périodiquement aux superstitions et aux pratiques du moyen âge ?
La proposition que nous voulons défendre était donc moins paradoxale qu'elle ne le paraissait d'abord. Les contes et les légendes que Ton donne en pâture à l'enfance sont dangereux, parce qu'ils entretiennent et surexcitent cette inclination au merveilleux qui n'est déjà que trop naturelle à l'esprit humain. Les premiers livres donnés à l'enfance ne devraient tendre qu'à fortifier, qu'à consolider sa jeune raison.
Mais, nous dira-t-on, vous voulez donc mutiler l'âme humaine, en la réduisant à la seule faculté de la raison, en rejetant de sa sphère l'imagination et l'idéal? Vous supprimez ainsi toute poésie et même toute littérature, car Tune et l'autre n'ont d'autre fondement que le merveilleux, ou, pour mieux dire, elles sont le merveilleux même. Une génération qui aurait été élevée dans de tels principes, raisonnerait juste sans doute, et 5on esprit serait bien meublé ; mais elle serait dépourvue de tout idéal, destituée d'imagination, d'inspiration et de sentiment : ce serait une collection de machines à calculer. Or l'homme doit entretenir dans son âme le sentiment à l'égal de la raison. Il est bon qu'il apprenne à se rendre compte des phénomènes
matériels qui l'entourent et le pressent, mais il doit apprendre encore à aimer et à sentir. S'il doit cultiver son esprit, ne doit-il pas aussi former son cœur ?
Yoilà une objection qui se présente naturellement à la pensée de chacun. Et voici notre réponse.
La faculté de l'imagination, qui permet d'idéaliser et d'aLstraire, qui fait les poètes, les inventeurs et les artistes, est inhérente à notre âme et ne périt qu'avec elle : c'est une partie intégrante de Tinlelligence. Tout ce qui concourt à fortifier, à enrichir l intelligence, à agrandir la sphère de son activité, tourne donc, ou doit tourner plus tard, au profit de Timagina^ tion elle-même, qui n'est qu'une partie de ce tout. C'est pour cela qu'il faut de bonne heure remplir notre intelligence de notions exactes et rigoureuses, la nourrir de vérités incontestables, la préserver de toute sléi ile fiction, afin que, sainement et fortement constituée, elle puisse exercer dans toute sa liberté, à l'abri de toute eiitrave et de tout écart funeste, cette admirable faculté de l'imagination, mère de la poésie et des arts. Commencez par faire de solides esprits dès Tenfance, et vous ne manquerez jamais ni de poètes ni d'artistes.
Ces notions rigoureuses, ces vérités incontestables, dont il importe de nourrir Tenfance et la jeunesse, sont-elles d'ailleurs difficiles à trouver ? Faut-il, pour les lui présenter, imposer à l'enfant une grande fatigue ? 11 suffit de le prendre par la main, de le mener dans la campagne et de lui dire d'ouvrir les yeux. L'oiseau des bois, la fleur des champs, l'herbe de la prairie, le rossignol qui chante sur les derniers lilas, le papillon qui trace dans l'air son sillon de rubis etd'émeraudes, l'insecte qui tisse silencieusement, sous une feuille desséchée, son linceul temporaire, la rosée du matin, la pluie féconde, la brise attiédie qui caresse la vallée : voilà le théâtre varié de ses naïfs travaux, voilà son plan d* études.
PRÉPAGE. • 7
Le sentiment d*une insatiable curiosité possède Tâme aux premiers temps de la vie : le besoin, le désir de savoir s'éveille avec la raison. Ce désir, naturel à tous les âges, est bien plus vif pendant la jeunesse. Vide alors de toutes connaissances, notre esprit est impatient d'en acquérir, et il se jette avec ardeur sur toutes les nouveautés qu'on lui présente. Il y aurait évidemment grand avantagea profiter de cette disposition pour infuser dans un jeune esprit des notions et des vérités utiles. Or Tétude de la nature répond parfaitement à cet objet. C'est un travail qui n'occasionne aucune fatigue, qui s'accompagne au contraire d'un véritable attrait, et qui est à la portée de tous, puisqu'il n'est point empêché par la différence des langues ou des nationalités.
En s'habituant à regarder, en cherchant à comprendre les spectacles grands et petits delà création, en lisant dans ce livre admirable de la nature, ouvert à tous les yeux et pourtant si peu lu, l'enfant ornera son esprit de connaissances usuelles et pratiques; il apprendra à admirer dans ses merveilles, dans l'infiniment grand comme dans TinGniment petit, le divin Auteur de toutes choses; il mettra son âme en état de recevoir avec efficacité la fructueuse semence de la religion, de la science, de la philosophie et de la morale. Et, dernier avantage qui, pour être négatif, n'en a pas moins de prix à nos yeux, il , écartera de son esprit le poison, c'est-à-dire les féeries, la mythologie, les légendes, et tout l'attirail suspect du merveilleux enfantin, qu'il vienne de Perrault et consorts, ou qu'il soit l'héritage du paganisme de l'antiquité.
Nous avons voué notre existence à la tâche, difficile sans doute, mais assurément féconde en douces satisfactions, de répandre dans la masse du public contemporain le goût des études scientifiques. Ce que nous avons fait jusqu'à ce jour pour les .intelligences toutes formées, nous voulons le tenter
maintenant pour les intelligences naissantes. Fortement pénétré des immenses avantages que présente dans le jeune âge Tétude ou le simple examen de la nature, et de la nécessité de mettre de très-bonne heure les esprits dans le chemin des vérités scientifiques, nous avons formé le projet de composer, pour l'instruction et la distraction de la jeunesse, un ensemble d'ouvrages didactiques sur Thistoire naturelle.
Nous donnons le titre général de Tableau de la nature à une série de livres élémentaires, que nous nous proposons de publier à la fin de chaque année, sur les différentes parties des sciences naturelles. Le mot de tableau est ici bien justifié, car il ne s'agit point de traités purement scientifiques, mais de vues rapides de la nature, accompagnées de représentations pittoresques destinées à mettre sous les yeux des jeunes lecteurs les principaux objets et les principales scènes du monde organisé.
Nous consacrerons deux volumes à la description de la terre. Dans le premier, que nous publions aujourd'hui sous ce titre : La terre avant le déluge, nous faisons connaître les états successifs par lesquels a passé notre globe pour arriver à sa forme, à son état actuel, et nous décrivons les différentes générations d'animaux et de plantes qui ont i)récédé la création contemporaine.
Le volume suivant : La terre et les mers^ sera une sorte de géographie physique, conlenant la description du globe actuel. Les volumes qui viendront après seront consacrés à l'étude des Plantes^ des Animaux et de V Homme. Dans un autre volume, qui aura pour titre ; le Monde i/wisible, ou les merveilles du microscope, nous ferons connaître les organismes inférieurs, animaux et végétaux, qui échappent à la vue parleur petitesse, et qui ne peuvent s'étudier qu'avec le secoursdu grossissement optique.
Un volume spécial, ayant pour titre fc Ckl^ sera consacré à fixer la situation qu'occupe notre planète dans le monde solaire, et à décrire l'ensemble des astres qui brillent à nos yeux dans la sérénité des nuits.
Il est un recueil qui a fait l'admiration et le bonheur de nos aïeux : c'est le Spectacle de la nature^ de l'abbé Pluche, Composé par un homme de goût, qui était en même temps bon naturaliste, réunissant la solidité du fond scientifique à l'agrément littéraire, le Spectacle de la nature, qui forme huit volumes in- 18, n'a pas cessé d'être réimprimé pendant tout le dix-huitième siècle. La génération actuelle ignore jusqu'au nom de cet ouvrage, qui ne se trouve plus que dans les vieilles bibliothèques de campagne ; mais la longue faveur dont il a joui pendant le dernier siècle, prouve que, même à cette époque où les sciences étaient encore si peu comprises, si peu recherchées du vulgaire, il répondait à un besoin réel, et qu'un recueil qui présente avec simplicité à la jeunesse toutes les branches des sciences naturelles, est appelé à rendre de grands services dans l'éducation.
Selon le goût du dix-huitième siècle, le Spectacle de la nature est composé de dialogues ou d'entretiens, système d'exposition que Fontenelle avait mis à la mode. Nous n'avons pas hésité à rejeter cette forme surannée,- qui a le tort, selon nous, d'être un continuel obstacle à la clarté du style. La fiction qui consiste à introduire sur la scène divers personnages, et à mettre dans leur bouche la description des phénomènes scientifiques, nous a toujours paru fausse, puérile et allant directement contre le but à atteindre. Rien, selon nous, ne doit se jeter à la traverse de la démonstration ou du développement d'un fait naturel, sur lequel il importe de maintenir l'attention du lecteur, sans cesse dirigée, et d'où la détournent, sans aucun profit, tous ces vains artifices. Au milieu des continuelles
interruptioDFy réflexions et questions du chevalier^ du comte et du prieur^ je perds trop souvent, mon cher abbé, le Gl de vos savantes descriptions.
C'est pourrjuoi nous ne conseillons à personne de ressusciter ce genre vieilli. Nous pourrions, en effet, citer plus d un ouvrage récent de science populaire composé selon ce système, et dont la lecture est mille fois plus obscure et plus fatigante que si l'auteur se fût borné à exposer sans prétention des faits en eux-mêmes fort simples. « Vous voulez, Aci?, dit la Bruyère, me dire qu'il fait froid; que ne disiez- vous : Il fait froid? Vous voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige ; dites : Il pleut, il neige.... Est-ce un grand mal d'être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde? » Vous voulez me parler de physiologie; parlez-moi donc de physiologie. Est-il donc nécessaire de compliquer la difQculté de la science par l'emploi d'une fiction gratuite dont personne n'est la dupe, qui fatigue l'esprit du lecteur, et obscurcit les questions au lieu d'en simplifier l'exposé?
Le style grave et précis du j)rofesseur dans ses cours, ou, comme on le disait au dernier siècle, le ton de la conversation entre honnêtes gens, voilà, selon nous, ce qui convient le mieux aux ouvrages destinés à populariser les sciences. Chercher constamment la clarté par la simplicité du discours, la justesse de l'expression, l'enchaînement logitjue, la succession graduelle et bien calculée des notions et des pensées, telle est, selon nous, la poétique à suivre dans l'exposition familière des faits scientifiques.
PRÉFACE. Il
Un mot sur ce premier volume du Tableau de la nature.
Dans la Terre avant le déluge^ nous nous proposons d'exposer les diverses transformations que la terre a subies pour arriver à son état actuel, de décrire sa structure intérieure, et de faire revivre les diverses générations d'animaux et de plantes qui ont habité notre planète avant la création de l'homme et des animaux contemporains.
A l'exemple de Buffon dans ses Époques de la nature, et conformément à une division adoptée dans plusieurs traités de géologie, nous partageons en époques l'incommensurable intervalle de temps qui s'est écoulé depuis la création primitive de la terre jusqu'à nos jours. Ces époques se subdivisent ellesmêmes en périodes, dont nous avons fixé les caractères et les limites d'après les notions scientifiques les plus récentes et les plus rigoureuses. Nous donnons la description des terrains correspondant à ces périodes géologiques, et nous décrivons les êtres organisés qui ont vécu pendant chacune de ces périodes.
De toutes les sciences la géologie est une des plus utiles ; elle vient, dans l'ordre d'importance, après l'astronomie. Quoi de plus nécessaire à l'homme que de connaître la terre, son domaine et son séjour pendant cette vie, d'expliquer le mode d'arrangement des couches profondes et le relief apparent du sol? L'agriculture, l'industrie, les voyages ont, à chaque instant besoin de ces données. D'un autre côté, rien ne frappe plus vivement notre esprit, rien n'éveille autant de réflexions
et n'oavre à la pensée des horizons aussi étendus, que l'idée de l'existence, antérieure à la nôtre, d'un grand nombre d'animaux et de plantes aujourd'hui anéantis, et qui,par l'étonnante grandeur de leurs dimensions, l'étrangeté de leurs formes, font un complet contraste avec la création actuelle. Nous donnerons, sous ce rapport, c'est-à-dire pour la description des êtres antédiluviens, ample satisfaction à la curiosité du lecteur.
Pour faire bien saisir le caractère de la vie animale et végétale pendant chaque période de l'histoire de la terre, il fallait parler aux yeux. Imitant en cela une intéressante publication faite il y a quinze ans en Allemagne, par M. Unger, directeur du Jardin botanique de Vienne, nous avons fait exécuter des dessins de paysages représentant des vues de la terre pendant chaque période géologique, c'est-à-dire réunissant les plantes et les animaux qui sont propres à cette période. Les restes organiques maintenant ensevelis sous d'énormes épaisseurs de roches, nous les rassemblons dans une page idéale; nous les rangeons à la place que leur assigne la chronologie géologique, pour faire bien saisir les caractères de la vie aux diverses phases de l'évolution de la terre.
Nous accompagnons ces vues idéales des paysages de Vancien monde de l'image des principaux êtres fossiles qui appartiennent à chaque période. La parfaite exactitude et la valeur scientifique de ces dernières figures paraîtront suffisamment établies, quand nous dirons qu'elles sont empruntées au Cours élémentaire de paléontologie et ^de géologie stratigraphiques de M. Alcide d'Orbigny. Ce savant paléontologiste les fit exécuter sous ses yeux, pour accompagner ce Cours. MM. Victor Masson et fils, propriétaires de cet ouvrage et de ces figures, ont bien voulu nous en céder les clichés.
Il nous a paru intéressant de donner une application des
faits développés dans ce livre en montrant, au moyen de quatre cartes coloriées, la formation successive des terrains de cette partie de l'Europe qui devait un jour s'appeler la France.
En outre de ces cartes, en quelque sorte historiques, nous donnons les cartes géologiques de la France tt de V Europe actuelkSy dressées toutes les deux d'après les meilleurs documents scientifiques, et qui seront d'un grand secours pour le jeune naturaliste.
Le tableau colorié placé au frontispice de l'ouvrage présente la classification des terrains sédimentaires et éruptifs; il fait saisir d'un coup d'œil l'étendue de chaque époque et de chaque période géologique : c'est un résumé synoptique de la partie slratigraphique de l'ouvrage.
L'étude de la géologie a paru longtemps suspecte pour l'instruction de la jeunesse, et nous pourrions même citer un grand pays de l'Europe dans lequel l'enseignement public de cette science a été interdit comme antireligieux. Ces appréhensions étaient peut-être légitimes alors que régnait et dominait dans la géologie cette idée, reconnue maintenant erronée, des révolutions générales et des cataclysmes continuels du globe ; alors que pour expliquer la disparition des espèces organiques on se croyait obligé d'invoquer, conformément à l'opinion de Guvier, une révolution, un bouleversement, un cataclysme à chaque période. On sait aujourd'hui à quoi s'en tenir sur ce système d'explication. Sans doute'notre globe a été le théâtre de fréquentes catastrophes: d'immenses déchirures on téventré son écorce solide, et des éruptions, de nature diverse, se sont fait jour à travers ces abîmes ; ces grands mouvements ont ébranlé le sol, noyé des continents, creusé des vallées profondes et fait surgir de hautes montagnes. Mais tous ces phénomènes, malgré leur puissance et leur redoutable intensité, ne pouvaient s'étendre au globe tout entier, pour y détruire tous les êtres vivants.
LeuraclioFi était nécessairement locale. Si donc les espèces or* ganisées diflèrent d'une période k celle qui suit, ce n'est point parce qu'une révolution générale du globe est venue détruire une génération vivante, pour édifler sur ses ruines une génération nouvelle. On a infiniment trop abusé, de nos jours, de cette idée des révolutions générales du globe qui auraient moissonné un grand nombre de fois tous les êtres vivants. Cette pensée est en opposition avec les faits; elle est contredite par la régularité habituelle des assises qui renferment les différentes espèces de fossiles, et par le fait de la persistance de beaucoup d'espùces à travers une longue série d'étages de terrains. Il y aurait donc danger à l'admettre et à la propager dans un ouvrage de science populaire. Non, Dieu n'a pas créé des espèces organir^ues pour détruire chaque fois, et de ses propres mains, son ouvrage. Ce serait mal juger la majesté de ses desseins, ce serait mal apprécier la grandeur de ses vues dans l'ordonnance de la nature et dans le plan de son œuvre admirable, que de les subordonner à ces alternatives continuelles, à ces pas en avant et en arrière. Les espèces organiques sont mortes tout naturellement, de leur belle mort, comme on le dit en termes vulgaires. Les races doivent mourir, comme doivent mourir les individus. Le Maître souverain qui a créé les animaux et les plantes, a voulu que la durée de l'existence des espèces à la surface de la terre fût limitée, comme est limitée la vie de chaque individu. 11 n'a pas eu besoin, pour les faire disparaître, de soulever les éléments, d'appeler à son aide les feux réunis de la terre et des cicux. C'est d'après un plan émané de sa toute-puissance et de sa sagesse que les races qui ont vécu un certain temps sur le globe, ont fait i)lace à d'autres, et souvent à des races perfectionnées.
Cette idée des bouleversements incessants de la surface de la terre, qui auraient périodiquement détruit les êtres orga-
nisés, idée contraire à ce qui nous est révélé dans la Genèse^ est donc aujourd'hui effacée de la science.
Un autre accord important de la géologie et de la révélation biblique a été mis hors de doute par des travaux de date récente : nous voulons parler de la question de l'existence de la race humaine à l'époque du grand déluge de l'Asie occidentale. On a cru longtemps pouvoir battre en brèche le récit de Moïse concernant le déluge de Noé , en alléguant que l'homme n'est apparu sur la terre qu'après le grand ébranlement géologique qui produisit l'inondation des contrées situées au pied de la longue chaîne du Caucase. Les découvertes récentes de divers géologues, et surtout de MM. Boucher de Perthes, Lartet, Lyell, ont mis complètement hors de doute l'existence de l'homme à cette époque, prouvé que la terre était habitée avant le déluge asiatique par la race humaine, et justifié de cette manière le récit de l'historien sacré.
La géologie est donc loin de porter atteinte à la religion chrétienne, et l'antagonisme qui pouvait exister autrefois ici a fait place au plus heureux accord. Rien n'est plus propre que l'étude de la géologie à mettre en évidence l'éternité et l'unité divines. Elle nous montre, pour ainsi dire en action, la puissance créatrice de Dieu. Nous voyons l'œuvre sublime de la création se perfectionner sans cesse entre les mains de son divin Auteur. Au sinistre chaos succède un globe encore incandescent, qui se modèle en formes régulières, et se refroidit assez pour donner accès à la vie organique. Nous le voyons s'épurer, se perfectionner sans cesse. Sa brûlante surface, d'abord rugueuse et nue , se couvre peu à peu et se décore d'arbustes et de forêts ; les continents et les mers prennent leurs limites définitives ; les fleuves et les rivières coulent entre des rives tranquilles, et la terre revêt enfin son aspect actuel de magnificence et de tranquillité. Nous assistons, d'autre part, aux
débuts et aux perfecUonnements continuels de rorganisation animale. Aux premiers êtres, imparfaits et chétifs, qui apparurent sur les rivages brûlants et dans les eaux, encore chaudes, des mers primitives , succèdent des êtres nouveaux , jusqu'à ce que Dieu fasse sortir de ses mains créatrices son dernier ouvrage, Thomme, orné de cet attribut suprême de l'intelligence, par lequel il domine toute la nature et la soumet h ses lois.
Ainsi, rien ne fait mieux pénétrer dans l'esprit de la jeunesse la pensée de Tunité de Dieu et de sa toute-puissance que l'étude de l'évolution successive de notre globe , et celle des générations vivantes qui ont précédé et préparé la venue de l'homme. L'œuvre fait adorer l'Ouvrier. C'est aussi pour cela que nous avons tenu à placer en tête du Tableau de la nature l'histoire de la terre primitive et de ses habitants.
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