Comptes rendus de VÀcadémie des sciences (juin
PÉRIODE ÉOCÊNE.
phytes abondent, surtout les Foraminifèresy qui semblent compenser par leur nombre rinfériorité de leurs dimensions. C'est alors que vivaient, au sein des mers et loin des rivages, les iVumfnu/î^5, êtres inférieurs dont les enveloppes calcaires jouent un rôle considérable comme élément de quelques terrains ter-
Fig. 267. Platax altissimos. (i/3 G. N.)
tiaires. Les coquilles agglomérées de ces mollusques composent aujourd'hui des roches très-importantes. Les Calcaires à Nummulites forment, dans la chaîne des Pyrénées, des montagnes entières; en Egypte, ils constituent des bancs fort étendus, et c'est avec ces roches que furent construites les anciennes pyra-
mides. Que de temps nVt-il pas fallu pour que les dépouilles de ces petites coquilles aient fini par former des couches de plusieurs centaines de mètres d'épaisseur I Les espèces de MOiio/î(e5 étaient aussi tellement abondantes dans les mers éocènes, qu'on doit à leur agglomération la plupart des roches calcaires qui ont servi à bâtir Paris. Ces coquilles, agglutinées demani^re à former des roches continues, forment autour de Paris^ à Gentilly, à Vaugirard et à Chfttillon, des couches très-étendues, qui sont exploitées comme carrières de pierre à bâtir.
Voici rénumération de quelques espèces animales caractéristiques de l'époque éocène, outre celles que nous avons déjà signalées parmi les mammifères, les oiseaux et les repliles.
Fig.A'iSS. Rhombus minimus. (l/i G. N.)
Poissons : Platox altisswim (fig. 257) ; — Bhombus minimus (fig. 258).
Fi?. 259. Carriita planicosla. (1/2 G. N.)
Mollusques : Cardita pfankosta (fig. 259) ; — Cardita pectuncih
PÉRIODE ÉOGÈNE.
laris; — Nerita Schmideliana; — Cyclostoma Amouldi (fig. 260); — Hélix hemispherica (flg. 261); — Phrysa columnaris (fig. 262);
Fig. 260.
Cyclostoma ArnoaldL (G. N.)
Fig. '^ei.
Hélix hemispherica.
Physa columnaris.
— Cyprxa eUgans (flg. 263) ; — Crassa tella ponderosa; — Typhis tubifer (fig. 26^); Limnœa pyramidalis (fig. 365); — Cassis
Fig. 288. Cyprea elegans.
(Grossie quatre fois.)
Fig. 264. Fig. 265.
Typhis tubifer. (G. N.) Limnea longiscata. (G. N.
Fig. 266.
Casais cancellata. (G. N.)
Fig. 267.
Cerithinm hexagonum. (G. N.)
cancellata {ûg. 266); — Centhium hexagonum (fig. 267); — Cerithium acuturriy — muto6i/e, — lepidum.
Échinodennes : Laganum refiesum (fig. S68).
(lya o. s.)
Foraminifères : NummulUes iMvigala (fig. S69); Aummufitef planulata (fig. 270); — NummulUes $cabra.
(Coupe verticale.) (Coupe LorizonuUe.)
Fig. 269. Nummulites Ixvigtta.
(Grossie deux fois.)
Fig. a7«.
NammoUtat plimlilfc (OroMk dli Uk,)
On voit sur la planche 271 une Vue idéale de la terre pendant la période éocènc. On y remarque, en ce qui concerne la végétation, le mélange des espèces fossiles avec celles des arbres* de notre époque. Les Auiïes, les Charmes, les Cyprès, etc., se mêlent aux Flabcllaria , Palmiers d'une espèce disparue. Dn grand oiseau échassier, le TanialuSy se tient à la pointe d*un rocher; des Tortues Trionyx nagent dans les eaux d'une rivière, au milieu des Nymphéas, des Nénufars et d'autres plantes aquatiques; tandis qu'un troupeau de Paléothériums, d'Anoplothériums et de Xiphodons broute paisiblement l'herbe des prés sauvages de cette tranquille oasis.
PÉRIODB'ÉOGÊNB. 305
Terrain éocène. Les roches formées^iiïdanlla période éocène sont parfaitement développées dans le bassin de Paris: aussi cet étage est-il souvent désigné sous le nom de terrain parisien. On le divise en trois assises principales : !• Yargile plastique et les sables inférieurs; 2® le cûlcaire grossier; 3» la formation gypseuse,
Vargile plastique con£litue auxenvirons de Paris l'élément dominant du terrain éocène. Habituellement bigarrée, quelquefois grise ou blanche, elle est employée comme terre à poterie et à faïence. Ce dépôtsemble avoir été formé principalement par des eaux douces. Il existe à sa base un conglomérat de craie et de calcaire divers, dans lequel on a trouvé, au Bas-Meudon, des débris de reptiles (Tortues, Crocodiles), de mammifères, et plus récemment ceux d'un oiseau gigantesque, le Gastornis^ dont les proportions devaient surpasser celles de TAutruche. Dans le Soissonnais, il existe à ce même niveau une grande masse de lignites renfermant quelques coquilles et les ossements du plus ancien pachyderme connu, le Coryphodoriy qui tenait à la fois de TAnoplothérium et du Cochon.
Les sables inférieurs constituent une puissante assise , principalement sableuse, qui renferme des couches d'argile calcarifère el des bancs de grès coquilliers. Ces roches, très-riches en coquilles, renferment beaucoup de Nummulites.
On désigne sous le nom de calcaire grossier un puissant élage marin, composé de calcaires de diverses sortes, en général d'un grain grossier, quelquefois compactes, qui sont propres à faire des pierres de taille et des moellons. Cette assise, qui forme le membre le plus caractéristique du bassin parisien, peut se subdiviser en trois groupes de couches, caractérisés, le premier par des Nummulites, le second par des Milliolites, le troisième par des Cérithes. Aussi leur donne-t-on les noms de calcaire à Nummulites^ calcaire à Milliolites et calcaire à Cérithes, Au-dessus se développe une grande masse, généralement sableuse, marine à la bim et annonçant à sa partie supérieure des eaux saumâ* très : on l'appelle sables moyens ou grès de Beauchamp. Ces sables sont trè.-riches en coquilles.
La formation gypseuse consiste en une longue série de couches marneuses et argileuses, de couleur grisâtre, verte ou blanche,
â06 LA TERRE AVANT LE DÉLUGE*
dans I intervalle desquelles se trouve intercalée une puissante couche de gypse (sulfate de chaux). Sa plus grande épaisseur^ en France, se trouve à Montmartre et è Panlin^ près de l'aris,
la formation de ce gypse, ou sulfate de ch:iU3t, est due probablement à l'aUîon de l'acide sulfurique libre sur le carbooato de chaux des terrains. Cet acide sulftirique provenait lui-même de la trasformation en acide sulfurique, par Faction de lair et de TeaUj des masses gazeuses d'hydrogène sulfuré émanées de bouches volcaniques.
C'est, comme nous ravons dit plusieurs fois, dans les arrières de g\ i*se de Montmartre que Ton a rencontré une grande quantité d'ossements de Paléothérium et d'Anoplothériam. C'est exclusivement à ce niveau que Ton trouve ces anîmauï, qui ont été précédés par le Caryphodoiu et ensuite par les Luphôd(^fu L'ordre d'apparition successive de ces animaux est aujourd'hui parfaitement établi.
Nous venons d'exphquer qu'autour de Paris le terrain éocène se compose^ de l>as en haut, des assises de Fargile ptaslique, du calcaire grossier avec ses NummuUies et MiliioliteSy suiries de rétuge gypseuï. La série se termine par les grès de Fonlaint^ bkmij si remarquables par leur puissance, comme par k paysage qu'ils constituent, sans conter leur emploi pour le pavage de la capitale. Nous ajouterons que dans la Provence la même série de terrains se continue, et prend une énorme puissance. Cetle partie supérieure du terrain éocène est d'ailleurs entièrement de formation lacustre. Nous allons en donner une idée.
D'abord viennent les calcaires et les marnes inférieures qui contiennent les beaux lignites dont Texploitation se fait dans certaines parties du midi de la France, aussi activement que celle de la houille. Dans ces lignites on trouve des Anodontes et autres coquilles d'eau douce.
Depuis la base de la Sainte-Victoire jusqu'au delà d'Aix, s'étend un puissant conglomérat caractérisé par sa couleunrouge, mais qui perd de son unité en se prolongeant vers l'ouest. Ce conglomérat renferme des Hélix terrestres de diverses tailles, mêlées à des coquilles d'eau douce. Sur ce conglomérat, y compris ses marnes, reposent d'épais bancs calcaires avec les
PÉRIODE ÉOGÊNE.
gypses d'Aix et de Manosque, que Ton croit correspondre à ceux de Paris. Quelques assises sont remarquablement riches en soufre. Les lames calcaires marneuses qui accompagnent les gypses d'Aix contiennent des insectes variés et des poissons ressemblant assez aux Lebiascephaloles, dont la figure 272 donne ridée.
Enfin le tout se termine, à Manosque, par une nouvelle suite
Fig. 273. Lebias cephalotes fossiles.
de marnes, de grès entrecoupés de bancs calcaires avec Limnées et Planorbes. Au bas de cet étage on trouve trois ou quatre couches de lignite plus fusible et plus collant que la houille et qui donne une huile très-sulfureuse.
On jugera de l'épaisseur de ce dernier étage si nous ajoutons qu'au-dessus des couches à lignite fusible on en compte une soixantaine d'autres de lignite sec, parmi lesquelles il en est quelques-unes qui seraient très-exploitables si cette partie de la Provtnce était dotée de voies de communication convenables.
CjQ^r^
dûd LA TERRE AVANT LE DÉLUGE.
PERIODE MIOCENE.
C*'â8f sur le contî fient que nous trouverons les caractères lei plus frappantsdela période qui va nous occuper. Jetonsd'aîiord un regard sur la physionomie de sa végétation. Ce qui la ilislingue, c'e^t le mélange des formes végétales propres au ciimal brûlant de rATrique équatoriale actuelle, avec des végétaux qîiî croissent aujourd'hui dans l'Europe tempérée, tels que les Palmiers, les Bambous, diverses Laurinées, des Cûmbrètacées (Terminaiîa)y de grandes Lé^imîneuses propres aux pays ihauds (PhastoUtes^ Erythrlna, Banhinia^ MimosiUs ^ ^ctffiû), des Apocynées analogues aui genres des régions èquatoriales, une Rubiacée tout à fait tropicale {Stdnhûuem)^ se mêlant à des Érables, des Noyers, des Bouleaux, des Ormes , des Chênes, des Charme?, genres propres aux régions tempérées ou froides.
Outre les plantes que nous venons de citer, il y avait encore, pendant la période miocène, des Mousses, des Champignons, desChara, des arbres verts, des Figuiers, des Platanes, des Peupliers.
« Pendant la seconde période de Tépoque tertiaire , dit M. Lecoq dans sa Géographie botanique^ les Algues et les Monocotylédones marines deviennent moins abondantes que dans la précédente, les Fougères diminuent encore, la masse des Conifères s'affaiblit et les Palmiers multiplient leurs espèces. Quelques-unes, déjà citées à Tépoque précédente, semblent appartenir encore à celle-ci, et de magnifiques Flabellaria animent le paysage avec de beaux Phœnicites qui se montrent pour la première fois. On remarque dans les Conifères des genres nouveaux, parmi lesquels on distingue le Podocarpens , cette forme australe du monde actuel. Presque toutes les familles arborescentes ont des représentants : les Nupiicinées, Bétulinées, Gupulinées, Ulmacées, Morées, Platanécs, Sali nées, Laurinées, Combrétacées, Calycanthées, Légumineuses, Anacardiées, Zanthoxylées^ Juglandées, Rhamnées, Acérinées, Apocinées, Rubiacées , composent les forêts de cette époque où pour la première
fois des types si différents sont réunis. Les eaux se couvrent de Nymphjta ArethttëâP ^Brogn,^ et da Myriophyllite^ capillifolius , Unger; le Culmites animalus, Brogn., et le C, Gœpperti^ Munst. , naissent à profusion sur leurs bords , et le grand BambunUites sepultum les ombrage de ses longues tiges articulées; des espèces analogues décorent de nos jours les grandes rivières du nouveau monde. Une ombellifère est même indiquée par M. Unger, c'est le Pimpinelhtes zizioides.
c De cette époque datent des couches puissantes de Lignite , résultat de l'accumulation séculaire de tous ces arbres différents. Il semble que la végétation arborescente atteigne alors son apogée. Des Smilacites enlaçaient comme des lianes ces grands végétaux qui tombaient surplace de vétusté. Quelques pa ties de la terre nous offrent encore ces grandes scènes de végétation. Elles ont été décrites par les voyageurs qui ont parcouru les régions tropicales, oîi souvent la nature déploie le luxe le plus grandiose sous des rideaux de nuages qui ne permettent pas aux rayons du soleil de venir éclairer la terre. M. d'Orbigny en rapporte un exemple très- intéressant : t J'avais atteint, dit-il, une zone (Rio Cha- «puré, Amérique du Sud) où il pleut régulièrement toute l'année. « A peine aperçoit^on par intervalles les rayons du soleil à travers les • rideaux de nuages qui le voilent presque constamment. Cette circonf stance, jointe à la chaleur, donne un développement extraordinaire à « la végétation. Les lianes tombent de toutes parts en guirlandes du c haut des arbres dont le sommet se perd dans la nue. »
€ Les espèces fossiles de cette période, au nombre aujourd'hui de 133, se rapprochent déjà de celles qui embellissent nos paysages. Déjà les plantes équatoriales sont mélangées de végétaux des climats tempérés ; mais ce ne sont pas encore nos espèces. Les Chênes croissent à côté des Palmiers , les Bouleaux avec les Bambous , les Ormes près des Laurinées, les Érables sont unis aux Combrétacées, aux Légumineuses et aux Rubiacées tropicales. Les formes des espèces appartenant aux climats tempérés sont plutôt américaines qu'européennes. »
Les animaux qui habitaient les continents pendant cette période étaient des mammifères, des oiseaux et des reptiles. Beaucoup de mammifères nouveaux ont été créés depuis la période précédente : ce sont des singes, des chéiroptères (Chauves-souris), des carnassiers, des marsupiaux, des rongeurs. Citons comme espèces : les Singes PUhecus antiquus et Mesopiih'^cus, les Chauves-souris, les Chiens, les Coatis, qui habitent aujourd'hui le Brésil et la Guyane ; les Ratons de TAmérique du Nord, les Genettes, les Marmottes, les Écureuils, les Opossums ayant quelques rapports avec l'Opossum des deux Amériques. Des Merles, des Moineaux, des Gigognes, des Flamants, des Corbeaux, représentent la classe des oiseaux. Parmi les rep-
tUes apparaissent les premières Couleuvres, des Grenouiiles, d^ Salamandres, Les eaux douces étaient habitées par les Perches, Aloses, Lebias, elc.
Maïs c'est parmi les mammifères qu*il faut chercher les espèces aniiïiales les plus iotéressantes de cette période. Elles sont nombreuses et remarquables par leurs dimensions on leurs formes. C'est pendant la période miocène qu'ont apparu plusieurs genres de mammifères aujourd*hui éteînls : les Pa- Ifleomys, les Macroilièriums, les Oinoihérîums aux défenses g^i^ntesques, les Mastodontes aux formes massives. C'est aus$i la date de la naissance des premiers représentants des genres Phoque, Ours, Felis, Rat, Castor, Tapir, etc, qui vivent encore aujourd'bui. Il y avait aussi des quadrumanes (Singes), tels que le Pilhicits aniiqituSy et le Dryopiîhecus ^ qui appartenaient au groupe des Orangs-outangs et avaient presque la taille 4e rhomme; le Mesopithi^us^ singe de la plus petite taille, se rapprochant du Macaque et de la Guenon.
Nous ne parlerons ici, comme nous le faisons d ailleurs dans tout le cours de cet ouvrage, que des espèces animales qui ont été bien étudiées parles paléontologisfes, et sur lesquelles on possède des renseignemenis certains. Cesonf, parmi les genres aujourd'hui éteints, le Dinothérium et le Mastodonte^ et parmi les espèces encore vivantes, le Singe mesopithecus.
Le Dinothérium est le plus grand des mammifères terrestres qui aient jamais vécu. Longtemps on ne posséda de cet animal que d'incomplets débris, qui conduisirent Cuvier à le ranger, à tort, parmi les Tapirs. La découverte d'une mâchoire inférieure, presque complète, armée d'une défense dirigée en bas, vint démontrer plus tard que cet être mystérieux était te type d'un genre nouveau et des plus singuliers. Toutefois, comme Ton connaissait des animaux de l'ancien monde dont les mâchoires supérieure et inférieure étaient toutes les deux garnies de défenses, on crut pendant quelque temps qu'il pourrait en être de même pour le Dinothérium. Mais, en 1836, on découvrit dans le gfte, déjà célèbre, d'Eppelsheim (grand-duché de Hesse-Darmstadt) une tête presque entière de Dinothérium, qui ne portait que les deux défenses de la mâchoire inférieure.
En 1837, cette belle pièce (fig. 273) fut apportée à Paris, et exposée 9 rue Vi vienne, à la curiosité du public. Elle avait 1",30 de longueur sur 1 mètre de largeur.
Les défenses, énormes, étaient portées à l'extrémité antérieure du maxillaire inférieur, et recourbées en bas comme celles du Morse. Les dents molaires avaient beaucoup d'analogie avec celles des Tapirs. De grands trous sous-orbitaires, joints à la forme du nez, rendent probable l'existence d'une trompe. L'os le plus remarquable qu'on ait encore trouvé du Dinothérium, est une omoplate, qui rappelle par sa forme celle de la Taupe.
Ce colosse du monde ancien, sur lequel on a beaucoup dis-
Fig. 273. Tête du Dinothérium.
Fig. 273. Dinothérium.
:uté, se rapprochait du Mastodonte : il semble annoncer Tap- |)arition de l'Éléphant. Ses dimensions étaient beaucoup plus
gfindes que celles des Éléphants actuels, et supérieures m^iDe  celle du Mastodonte et du Mammouth, ËléphaDts fossiles dont nous aurons plus loin à évoquer les restes.
Par son genre de vie et son frugal régi me, ce pachyderme ne méritait pas le nom redoulabla que les naturalistes lui ont imposé (îfivè<, terrible ; (hi^tov, anima]). Sa taille étaiisana doute efirayante, mais ses habitudes étaient paisibles. U habitait de préférence les eauiL douces, les embouchures des grands fleuves et les lagunes avoisinant leurs rives. Herbivore, comme FÉléphant, il ne se servait de sa trompe que pour saisir les herbes qui pendaient au-dessus des eaux, ou flottaient à leur surface. On sait que les Éléphants sont très-friands des racines de vé^étaui herbacés qui croissent dans les plaines inondées. Le IJinothêiiura parait avoir été organisé pour satisfaire aoi mêmes goûts. Avec la puissante pioche naturelle formée par ses défenses, dirigées vers le sol, il arrachait du fond de l'eau des racines féculentes, comme celles des nymphieas, ou des racines beaucoup plus dures, que le mode d'articulation de ses mâchoires et la puissance des muscles destinés à les mouvoir et la large surface de leurs dents, lui permettaient de broyer avec facilité.
Le Mastodonte avait, à peu de chose près, la taille et la forme de notre Éléphant actuel; seulement son corps devait être plus allongé et ses membres, au contraire, un peu plus épais. U avait des défenses, et très-probablement une trompe. Il ne se distingue de l'Éléphant actuel que par la forme de ses dents molaires, qui sont le caractère le plus distinctif de son organisation. Ces dents sont à peu près rectangulaires, et présentent, sur la surface de leur couronne, de grosses tubérosités coniques, à pointes arrondies, disposées par paires au nombre de quatre ou cinq, suivant les espèces. Leur forme (fig. 275) est très-distincte ettrès-reconnaissable. Elles ne ressemblent pas à celles des carnassiers, mais à celles des herbivores, et particulièrement à celles de l'Hippopotame.
Nous représentons dans la figure 276 la tête du Mastodonte de l'époque miocène. On voit que cet animal avait quatre défenses, les plus petites étant placées à la mâchoire infé-
rieure. Sur celte figure, AB représente Tensemble de la tête; C la mâchoire inférieure seule, à une plus forte échelle, pour montrer les deux défenses qui partent de cette mâchoire.
Fig. 275. Dents du Mastodonte.
Ce n*est que vers le milieu du siècle dernier que Ton eut, en France, les premières notions sur l'existence du Mastodonte. Dès l'année 1705, on avait trouvé, il est vrai, à Albany (aujourd'hui dans l'État de New-York) quelques os de cet animal; mais cette découverte n'avait aucunement attiré l'attention. En 1739, un officier français, M. de Longueil, traversait, pour
•Fig. 376. Tête do Mastodonte de la période miocène.
se rendre dans le Missîssipi, les forêts \ierges qui bordent le grand fleuve de l'Ohio. Les sauvages qui l'escortaient trouvèrent, par hasard, au bord d'un marais, divers ossements, dont plusieurs semblaient appartenir à des animaux inconnus. Dans ce marais tourbeux, que les indigènes désignaient sous le nom de grand lac Saléj venaient se perdre plusieurs sources
d*eaux chargées de sel^ et de tout temps les ruminants sauvages y étaient accourus en foule, atlirés par la saveur du set, dont les animaux ont toiijours été friands. Telle était probablemeotla cause qui avait accumulé en ce point les restes d'un si grand nombre de quadrupèdes aux temps les plus reculés de riiistoire de notre globe. Ils avaient sans doute péri étoifféSj en s'enfonçant dans la vase de ce lac» au fond mobile et fangeux. M. de Longueil prit quelques-uns de ces ossements. A son retour en France^ il les remit à Daubenton et à BufTon : c'étaient un fémur, une extrémité de défense el trois dents molaires.
Fig. 377 Mastodonte restauré.
Daubenton, après mûr examen, déclara que ces dents étaient celles d'un hippopotame; la défense et le gigantesque fémur appartenaient, selon lui, à un éléphant.
Ainsi Daubenlon n'attribuait pas à un seul et même animal les ossements apportés par M. de Longueil. Buflbn ne partagea point cet avis, et il ne tarda point à convertir à ses vues Daubenton, ainsi que les autres naturalistes français. Buffon déclara que ces os appartenaient à un éléphant dont la race n'avait vécu qu'aux temps primitifs de notre globe. Ce fut alors que
la notion fondamentale des espèces animales éteintes et exclusivement propres aux anciens âges de la terre entra, pour la première fois, dans la tête des naturalistes. Cette notion devait sommeiller pendant près d*un siècle avant de porter les fruits admirables dont elle a enrichi les sciences naturelles et la philosophie.
Bufibn baptisa cet être fossile du nom d'Animal de VOhio, ou Éléphant de VOhio^ pour rappeler la partie de l'Amérique qui avait été le théâtre de cette découverte.
Buffon, néanmoins, se trompa sur les dimensions qu'il fallait attribuer à Y Animal de rOhio. Il le croyait six à huit fois plus grand que notre éléphant actuel. Il fut conduit à cette estimation par une appréciation erronée du nombre des dents des éléphants. L'Animal de VOhio n'a que quatre molaires, tandis que Buffon s'était imaginé que ce dernier être pouvait en avoir jusqu'à seize, confondant les germes ou les dents supplémentaires qui existent chez le jeune animal, avec les dents de l'individu adulte. En réalité, l'Animal de VOhio n'était pns beaucoup plus grand que notre éléphant d'Afrique.
La découverte de cet animal fossile avait produit une grande impression en Europe. Maîtres du Canada par la paix de 1763, les Anglais continuèrent à y chercher ces restes précieux. Le géographe Croghan, parcourant de nouveau la région de ce grand lac Salé^ signalée par M. de Longueil, y trouva quelques ossements de la même nature; en 1767, il en fit passer plusieurs caisses'à Londres, en les adressant à divers'naturalistes. CoUinson, l'ami et le correspondant de Franklin, qui avait eu sa part de cet envoi, fit remettre à Buffon une dent molaire.
Ce n'est pourtant qu'en 1801 que Ton a trouvé des restes bien complets de l'Animal de VOhio. Un naturaliste américain, M. Peale, parvint, à cette époque, à réunir deux exemplaires presque complets de cet important squelette. Ayant appris que l'on avait trouvé plusieurs grands ossements dans une marnière située au bord de l'Hudson, près de Neubourg, dans l'État de New- York, M. Peale se rendit dans cette localité. Au printemps de 1801, une partie considérable du squelette se trouvait chez le fermier qui Tavait extrait de la terre, mais qui, malheureusement, l'avait laissé mutiler par la maladresse et la précipita-
tion des ouvriers. Ayant acheté ces débris, M. Peale les envoya h Philadelphie.
Dans un marais situé à cinq lieues à l'ouest de rHudson, le même naturaliste réussit à découvrir, six mois après, un nouveau squelette de Mastodonte, coraposé d'une mâchoire entière et d'un grani nombre d'os. M. Peale rapporta le tout à Phi* ladelphie»Tous les os qu'il avait rassemblés lui servirent à composer deux biqueleltesàpeu près complets. Un de cessquelettes demeura dans son cabinet de Philaiielphie, l'autre fut apporté à Londres par un de ses fils, qui le monira à pris d'argenL
iïes découvertes analogues suivirent^ en AmériquCj cette découverte fondamentale. L'une des plus curieuses en ce genre fut Taite en 1805 par M. Barton, professeur à TUniversité de Pensylvanie, Ou trouva à sii pieds de profondeur, sous ua banc de craie, assez d'ossements de Mastodonte jjoyr en coin* poser un squelette. L'une des dents pesait 8 kilogrammes et demi. Mais voici la circonstance qui rendait cette trouvaille unique entre toutes. Au milieu des os^ et enveloppée dans une sorte de sac, qui avait dû éire Testomac de Ta ni mal, on mit à découvert une masse végétale en partie broyée, composée de branches et de petites feuilles, parmi lesquelles on put reconnaître une espèce de roseau qui est encore aujourd'hui commune dans l'État de Virginie, de sorte que Ton ne douta point que ce ne fussent les matières mêmes que lanimal avait ingérées avant sa mort.
Les indigènes de PAmérique du Nord appelaient le Mastodonte le père des bœufs. C'est ce qu'un officier français, nommé Fabri, écrivait dès 1748 à Buiïon. Les sauvages du Canada et de la Louisiane, où abondent les restes du Mastodonte, les rapportent au père des bœufs ^ créature fantastique qu'ils mêlent à toutes leurs traditions et qu'ils font figurer dans leurs vieilles chansons nationales. Voici Tune de ces chansons que Fabri entendit au Canada :
t Lorsque le grand Manitou descendit sur la terre, pour voir si les êtres qu'il avait créés étaient heureux , il interrogea tous les animaux. Le Bison (Auroch) lui répondit qu'il serait content de son sort dans les grasses prairies dont Pherbe lui venait jusqu'au ventre, s'il n'avait sans cesse les yeux tournés vers la montagne pour apercevoir le père des bœufs en descendre avec furie, pour dévorer lui et les siens. »
PÉRIODE MIOCENE. 317
Les sauvages Ghavanais prétendaient que ces grands animaux avaient vécu autrefois conjointement avec une race d'hommes dont la taille était proportionnée à la leur, mais que le grand Être détruisit l'une et l'autre espèce par les traits répétés de ses terribles foudres.
Les indigènes de Virginie avaient une autre légende. Comme ces gigantesques Éléphants détruisaient tous les autres animaux, spécialement créés pour servir aux besoins des Indiens, Dieu les foudroya. Un seul réussit à s'échapper, c'était « le gros mâle, qui, présentant sa tête aux foudres, les secouait à mesure qu'elles tombaient, mais qui, ayant à la fin été blessé ^ar le côté, se mit à fuir vers les grands lacs, où il se lient caché jusqu'à ce jour. »
Toutes ces fictions naïves prouvent au moins que le Mastodonte a vécu sur la terre jusqu'à une époque très-reculée. Nous verrons, en effet, qu'il est contemporain du Mammouth, lequel a précédé de peu l'apparition de l'homme.
fiuffon, avons nous dit, avait donné à ce grand fossile le nom d* Animal oui* Éléphant de l'Ohio; on le désignait aussi sous le nom de Mammouth de VOhio. Cuvier a remplacé tous ces noms impropres par celui de Mastodonte, dérivé de deux mots grecs (fiaoTOî, ôoouç, dent en forme de mamelon).
On a trouvé en Amérique, depuis Cuvier, beaucoup d'ossements de Mastodonte, maison n'en a rencontré qu'assez rarement en Europe. On a même assez longtemps admis, avec Cuvier, que le Mastodonte était exclusivement propre au nouveau monde. La découverte, faite plusieurs fois en Europe, d'ossements de Mastodonte mêlés à ceux du Mammouth {Elephas primigenius), a détruit de nos jours cette opinion. On a trouvé ces ossements en grand nombre dans le Val d'Arno, gisement précieux d'éléphants fossiles dont nous aurons à parler plus loin. En 1858, on découvrit à Turin un magnifique squelette de Mastodonte. Nous en donnerons la figure en parlant des animaux de l'époque pliocène.
La forme des dents du Mastodonte nous montre qu'il se nourrissait, comme l'Éléphant, de racines et d'autres parties charnues de végétaux. La curieuse trouvaille faite en Amérique, par Barton, des restes du corps de cet animal, nous éclaire
sufGsamment sur son genre de nourriture. H vivait sans doute au bord des fleuves, dans les terrains mous et marécageox.
Outre le grand Mastodonte, dont nous venons de parler, il existait le Mastodonte à dents itroitesy d'un tiers plus petit qoe Téléphant, et qui habitait à peu près toute TEurope.
Nous ne saurions passer sous silence un curieux fidt historique qui se rattache aux restes du Mastodonte.
Le 1 1 janvier 1613, les ouvriers d'une sablonnière située près du chÂteau de Gbaumont, en Daupbiné, entre les villes de Montricourt et Saint-Antoine, sur la rive gauche du Rhône, trouvèrent des ossements, dont plusieurs furent brisés par eux. Ces os appartenaient à un grand mammifère fossile ; mais l'eiistence de ce genre d'être était alors entièrement méconnue. Informé de la trouvaille, un chirurgien du pays, nommé Mazuyer, s'empara de ces os, dont il sut tirer, comme on va le voir, un excellent parti. Il s'annonça comme ayant découyert lui-même ces débris dans un tombeau bâti en briques, long de 30 pieds sur 15 de large, et sur lequel était cette inscription : Teutobocchus rex. n ajoutait avoir trouvé, dans le même tombeau, une cinquantaine de médailles à TefOgie de Marins. Nos lecteurs savent que Teutobocchus était un roi barbare qui envahit les Gaules à la tète des Cimbres, et fut arrêté et vaincu près d'Aqiiœ Sexliœ (Aix, en Provence) par Marius, qui remmena à Rome pour orner son cortège triomphal Dans la notice qu'il publia pour accréditer ce conte, Mazuyer rappelait que, d'après le témoignage des auteurs romains, la tête du roi teuton dépassait tous les trophées que Ton arborait sur les lances dans les triomphes. Le squelette qu'il exhibait avait, en effet, 25 pieds de long sur 10 de large.
Mazuyer lit voyager par toutes les villes de la France et de TAllemagne le squelette du prétendu Teutobocchus, qu'il montrait à beaux deniers comptants. Il produisit sa relique devant Louis XIII, qui prit le plus grand intérêt à contempler celte merveille.
Le squelette que Mazuyer promenait en France pour le soumettre à l'admiration du vulgaire et des savants, fît naître une longue controverse, ou plutôt une interminable dispute, dans laquelle se distingua le célèbre anatomiste Riolan, argumentant
ontre Habicot, médecin dont le nom est tombé dans l'oubli, liolan voulait prouver, et il y réussit, au moins devant la cience, que les os du prétendu Teulobocchus étaient ceux l'un éléphant. Les deux adversaires échangèrent, pour soutelir leurs dires, de nombreuses brochures, dans lesquelles brilaient surtout les injures personnelles, comme il arrivait, à «tte époque, toutes les fois que l'antique médecine et la chiurgie naissante se trouvaient face à face.
Nous savons par Gassendi qu'un jésuite de Tournon, nommé acques Tissot, était l'auteur de la notice publiée par Mazuyer ; îassendi prouve en même temps que les prétendues médailles le Marius étaient controuvées, car elles portaient des caractères gothiques.
11 semble fort étrange, quand on considère ces os, qui sont X)nservés aujourd'hui dans les armoires du Muséum d'histoire naturelle de Paris, où chacun peut les voir, qu'on ait jamais 3U les faire passer pour des os humains. La mâchoire inféieure, avec ses énormes dents et sa monstrueuse ouverture, le pouvait, ce nous semble, en imposer à personne. Ce n'est lourtant que de nos jours qu'on a déterminé la véritable oriîine de ces débris. Le squelette de Teutobocclius se trouvait, îssurait-on, à Bordeaux en 1832; il fut envoyé, à cette époque, m Muséum d'histoire naturelle de Paris, où M. de Blainville iéclara qu'il, appartenait à un Mastodonte.
Ainsi, le roi Teutobocchus déterré sur les rives du Rhône n'était qu'un Mastodonte.
Les Singes apparaissent dans la période miocène. Citons d'abord le Dryopithecus ainsi que le Pithecus anliquuSy découverts par M. Lartet dans le gîte ossifère de Sansan. Nous ne donnerons pas la figure restaurée de ces singes, dont on ne connaît pas toutes les parties, mais nous présentons ici l'image restaurée d'un singe de la période miocène, le Mesopilhecus^ découvert par M. Albert Gaudry dans les terrains miocènes de Pikermi, en Grèce. M. Gaudry a rapporté le squelette entier de :et animal, qui ressemblait par son organisation à un Macaque; :'est d'après ce' te pièce intéressante que nous faisons la res- ^uration que l'on voit figurée ici. La figure 278 représente le >quelelte du Mesopithccus, la figure 279 l'animal restauré.
enlièrement inconnus pendant les p(5rio(1es extérieures Ou peut citer quatre-vingt-dix genres marias qui appiiraissent ici pour la première fois, et dont r[uelques-unsaUcîndront jusqu'à
Fig. 279. MesopitbecuB restauré. (1/5 G. N.)
notre époque. Parmi ces genres d'animaux dominent les Mollusques gastéropodes {Conus, Turbinella, Ranella^ Dolium) ; poi* les Foraminifères, représentés par des genres nouveaux, parmi lesquels sont les Polystomella, Dendritina, Bolmna; enfin les
Crustacés, qui renferment les genres Pagurusj Âstacus (Homard), PortumiSy etc.
Voici la liste, avec quelques figures, de certaines espèces caractéristiques de l'époque miocène :