‹ La terre avant le déluge (volume 4)Chapitre 1 sur 55 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Je vais soutenir une thèse étrange.

Je vais prétendre que le premier livre à mettre entre les mains de l'enfance doit se# rapporter à l'histoire naturelle; et qu'au lieu d'appeler l'attention admirative des jeunes esprits sur les fables de la Fontaine, les aventures du Chat botté, l'histoire de Peau d'âne, ou les amours de Vénus, il faut la diriger sur les spectacles naïfs et simples de la nature: la structure d'un arbre, la composition d'une fleur, les organes des animaux, la perfection des formes cristallines d'un minéral, l'arrangement intérieur des couches composant la terre que nous foulons sous nos pieds.

Bien des lecteurs vont se récrier à une proposition pareille. N'est-il pas évident, en effet, que les contes de fées, les fables, les légendes, la mythologie, ont toujours été le premier aliment intellectuel offert à l'enfance, le moyen naturel de l'amuser et delà distraire?

Et, ajoutera-t-on, la société ne s'en porte pas plus mal 1

C'est ici que je vous arrête.

Je pense, tout au contraire, que le mal de notre société peut, en partie, être attribué à cette cause. C'est parce qu'on l'a

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nourrie du dangereux aliment du mensonge, que la génération actuelle renferme tant d'esprits faux, faibles et irrésolus, prompts à la crédulité, enclins au mysticisme, prosélytes acquis d'avance à toute conception chimérique, à tout extravagant système.

Notre intelligence est à peine formée qu'on s'empresse de la dénaturer et de l'abâtardir, en la traînant, dès ses premiers pas, dans les sentiers de la folie, de l'impossible et de l'absurde. On écrase, pour ainsi dire, le bon sens dans son œuf, en concentrant les idées de l'enfance sur des conceptions mensongères et contraires à la raison ; en la faisant vivre dans ce monde fantastique où s'agitent pêle-mêle les dieux, demi-dieux et quarts de dieux, ou héros du paganisme, mêlés aux fées, lutins, sylphes, follets, esprits bons et mauvais, enchanteurs, magiciens, diables, diablotins et démons , sans paraître se douter des dangers que présente pour une raison naissante la continuelle évocation de tant d'idées subversives du sens commun. A une époque où l'intelligence est comme une cire molle, qui prend et conserve les plus faibles impressions ; lorsque, vierge encore de toute connaissance, elle est avide d'en acquérir, on la fausse, on la brise comme à plaisir, et l'on s'étonne que cette intelligence, que cette cire molle et docile , conserve plus tard la marque indélébile de l'absurde.

Supposez qu'il se trouvât un peuple assez sage pour ne chercher que dans la contemplation raisonnée de la nature le moyen de distraire et d'intéresser l'enfance. Une génération qui aurait été ainsi dirigée de bonne heure vers l'examen et l'étude de la création, qui aurait formé son jugement sur la vérité nue, sa raison sur la logique infaillible de la nature, qui aurait appris à comprendre et à bénir le Créateur dans son œuvre, n'assurerait-elle point à l'État des citoyens honnêtes, d'un esprit droit,

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ferme et éclairé, imbus de leurs devoirs envers Dieu, leurs parents et la patrie !

Vivrais-je cent ans, je n'oublierai jamais l'affreuse confusion que laissa dans ma jeune tête la lecture de mon premier livre. C'était naturellement l'Abrégé de la mythologie, et j'y trouvai les choses que vous savez : Le nommé Deucalion qui crée le genre humain en jetant des pierres par-dessus son épaule; et de ces pierres il naît des hommes; — Jupiter qui se fait fendre le crâne, pour en extraire Minerve, avec tous ses accessoires ; — Vénus qui naît un beau matin de l'écume de la mer ; — le vieux Saturne qui a la mauvaise habitude de dévorer ses enfants, et comment on trompa un jour la voracité paternelle en substituant une pierre au dernier-né; — et cet Olympe si mêlé, où dieux et déesses commettaient chaque jour tant de vilaines actions. Un cerveau de quatre ans est-il capable de résister à un tel renversement des plus simples notions du bon sens, et n'est-il pas déplorable d'entrer ainsi dans le paradis de l'intelligence par la porte de la folie?

Aux fantaisies vagabondesdes légendes prétendues religieuses du paganisme, viennent s'ajouter le merveilleux et le fantastique des contes de Perrault, de Mme de Beaumont et tutti quanti. L'enfant apprend à lire dans un conte de fées, qui est, pour ainsi dire, le hochet de son intelligence à peine éclose. La bonne et la mauvaise fée, Urgèle et Carabosse, le magicien Rothomago et l'enchanteur Merlin, les palais dormants, les bottes de sept lieues, les hommes changés en souris, les souris changées en princes, les vieilles mendiantes qui, d'un coup de baguette, deviennent de jeunes princesses toutes ruisselantes de pierreries : voilà sur quelles belles pensées on exerce une imagination à son aurore. Sans compter les ombres chinoises, les escamotages et tours de gobelet, qui, chez Séraphin et Robert Houdin, épaississent encore autour d'un jeune cerveau cette atmosphère

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abrutissante. Au milieu de ce débordement de folies, comment un enfant pourrait-il sauvegarder la raison que la Providence lui a départie? Hélas! il ne la sauve jamais tout entière; il y laisse une bonne partie de son bon sens primitif, car l'amour du merveilleux, qui malheureusement d'ailleurs est inhérent à l'humanité, ainsi excité dès l'enfance, ne le quittera plus.

Déjà éveillé dès le berceau par les paroles et les chansons de la nourrice, qui lui faisait peur de Croquemitaine et du Loupgarou, qui ne savait le distraire qu'au spectacle des marionnettes, avec leur escorte obligée de diables et de démons; entretenu par la lecture habituelle des contes de fées et autres histoires imaginaires , ou par l'interminable mythologie , l'amour du merveilleux, c'est-à-dire de tout ce qui est opposé et contraire à la raison, trouve de nouveaux aliments dans la jeunesse. Le jeune homme ne recherche au théâtre que la féerie, la diablerie, la fantasmagorie et l'allégorie. Et le théâtre ne lui laisse que l'embarras du choix. Il lui sert le diable à toute sauce : Robert le Diable, le Diable à quatre, le Diable boiteux, le Diable à Paris, le Diable à Séville, le Diable amoureux, les Diables noirs, les Diables roses, le Diable d'argent, le Diable à l'école, le Diable au moulin, les Cinq cents Diables, les Pilules du Diable, les Bibelots du Diable, la Part du Diable, le Fils du Diable, la Fille du Diable, le Démon de la nuit, le Démon du foyer, le Démon familier; j'en passe et des meilleurs. Le Pied de Mouton, Rotlwmago, la Poule aux œufs d'or, la Biche au Bois, Giselle, les Filles de l'Air, le Fils de la Nuit, Robin des Bois ou les Trois Dalles enchantées, le Fil de la Vierge, la Lampe merveilleuse, le Vampire, le Vaisseau fantôme, l'Ange de minuit, Zèmire et Azor ou la Belle et la Bêle, la Chatte merveilleuse, autrement dit le Chat botté, et le cortège uniforme des revues-féeries de chaque année, entretiennent soigneusement chez le jeune homme le culte, on dirait presque la religion, des magiciens et des fées. Dans le roman, il voit

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revivre les personnages qui ont occupé son enfance : Barbe^ bleue, l'Ogre, le marquis de Garabas, il les retrouve dans Monte-Cristo, d'Artagnan et tous les héros invaincus des romans de cape et d'épée, types issus en droite ligne des contes de Perrault.

Ainsi, le merveilleux qui s'est emparé d'une âme, à l'heure trop accessible de son éveil, ne lâchera plus sa proie. Comment dès lors être surpris des vacillations de l'esprit public? Comment s'étonner de l'invasion alternative d'un fanatisme ignorant ou d'un socialisme menaçant? Ou bien encore de ces épidémies qui, sous le nom de magnétisme animal, de tables tournantes et d'esprits, viennent nous ramener périodiquement aux superstitions et aux pratiques du moyen âge!

La proposition que nous voulons défendre était donc moins paradoxale qu'elle ne le paraissait d'abord. Les contes et les légendes que l'on donne en pâture à l'enfance, sont dangereux, parce qu'ils entretiennent et surexcitent cette inclination au merveilleux qui n'est déjà que trop naturelle à l'esprit humain. Les premiers livres accordés à l'enfance ne devraient tendre qu'à fortifier, qu'à consolider sa jeune raison.

Mais, nous dira-t-on, vous voulez donc mutiler l'âme humaine, en la réduisant à la seule faculté de la raison, en rejetant de sa sphère l'imagination et l'idéal ? Vous supprimez ainsi toute poésie et même toute littérature, car l'une et l'autre n'ont d'aulre fondement que le merveilleux, ou, pour mieux dire, elles sont le merveilleux même. Une génération qui aurait été élevée dans de tels principes, raisonnerait juste sans doute, et son esprit serait bien meublé ; mais elle serait dépourvue de tout idéal, destituée d'imagination, d'inspiration et de sentiment ce serait une collection de machines à calculer. Or : l'homme doit entretenir dans son âme le sentiment à l'égal de la raison. Il est bon qu'il apprenne à se rendre compte des phénomènes

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