‹ La terre avant le déluge (volume 4)Chapitre 3 sur 55 · POUR LA QUATRIÈME ÉDITION · texte numérisé non relu

POUR LA QUATRIÈME ÉDITION

Quatre éditions, c'est-à-dire vingt-cinq mille exemplaires de cet ouvrage publiés en moins de deux ans, établissent suffisamment la faveur avec laquelle a été accueillie la Terre avant le déluge. Pour un livre de science populaire ce succès est sans précédent en France. Nous avions donc bien préjugé des sentiments du public en émettant le vœu que les ouvrages destinés à la jeunesse fussent désormais empruntés, non aux dangereuses fictions des contes et des légendes, mais aux enseignements utiles de la science et de la vérité.

Jaloux de répondre à cette bienveillance excessive, l'auteur n'a rien négligé pour augmenter la valeur scientifique de son livre. Il l'a soumis aux naturalistes les plus compétents de Paris et de la province, en sollicitant leurs critiques; et il doit le dire, il a été touché de l'empressement avec lequel cette demande de concours a été reçue. Nos géologues ont accueilli avec une sorte de reconnaissance le premier ouvrage sérieux publié en France pour populariser la géologie. Le considérant comme une œuvre nationale, ils ont voulu contribuer à son perfectionnement.

C'est avec la plus vive effusion que l'auteur remercie les naturalistes qui ont bien voulu lui prêter, dans cette circonstance, le précieux secours de leurs lumières, et contribuer ainsi à faire de la Terre avant le déluge le tableau exact, quoique sommaire, de l'état présent de la géologie.

Nous devons une reconnaissance toute particulière à M. d'Archiac (de l'Institut) , professeur de paléontologie au Muséum d'histoire naturelle de Paris. L'illustre auteur de l'Histoire des progrès de la géo/o^ie a pris la peine de revoir, avec un soin minutieux, notre œuvre

xvin AVERTISSEMENT.

dans son entier. Grâce à ses conseils, nous avons pu rapporter à la véritable date de leur existence un grand nombre d'espèces fossiles, bien limiter les étages principaux de chaque terrain, mettre, en un mot, cet ouvrage en rapport avec l'état actuel de la science, tout en donnant à son ensemble plus de simplicité et d'harmonie.

M. Fournet, professeur de minéralogie à la Faculté des sciences de Lyon, et M. Raulin, professeur de géologie à la Faculté des sciences de Bordeaux, ont bien voulu également revoir toutes les parties de cet ouvrage, tant pour la stratigraphie et les fossiles caractéristiques de chaque étage, que pour la partie minéralogique.

M. Edouard Gollomb, dont tout le monde connaît les belles recherches concernant les glaciers , a fait , pour notre livre , un travail original dont tous les géologues reconnaîtront l'utilité. Il a composé la Carte de l'extension des anciens glaciers pendant l'époque quaternaire, qui figure dans cette édition. Gomme la question des glaciers et de leur rôle dans l'histoire ancienne de notre globe a pris, depuis plusieurs années, une très-grande importance , comme elle tend à transformer beaucoup de théories géologiques, on comprendra le service que doit rendre, pour préciser les faits et fixer les idées, une carte qui résume, d'après les travaux les mieux autorisés, les véritables limites des anciens glaciers, et met sous les yeux, selon leur distribution géographique, les faits controversés.

M. Eugène Deslongchamps, préparateur de géologie à la Faculté des sciences de Paris, nous a prêté, avec beaucoup de zèle, le concours de ses connaissances. C'est à lui que nous devons l'indication, qui accompagne chaque figure de fossile, de sa grandeur réelle, élément dont l'utilité se comprend sans peine. L'indication de l'échelle étant presque toujours négligée dans les ouvrages de géologie, le lecteur ou l'élève reçoit souvent les plus fausses notions de la grandeur des objets dans la nature; il peut considérer comme égaux en dimensions à une Ammonite des Foraminifères que le dessinateur a dû grossir cinq à six fois; il peut croire le Ptérodactyle aussi grand que Ulchthyosaure, etc. Ces erreurs seront impossibles avec l'indication de la dimension réelle des objets fossiles que nous avons introduite dans cette édition.

La botanique fossile avait été négligée dans les deux premières éditions de la Terre avant le déluge, comme elle l'est d'ailleurs

AVERTISSEMENT. xix

dans tous les ouvrages de géologie élémentaire, vu l'état peu avancé de nos connaissances dans ce genre de faits. Grâce au concours de M. Eugène Deslongchamps, les végétaux propres à chaque, période géologique sont présentés, dans cette troisième édition, sous un jour nouveau. Nous donnons l'image restaurée des grands végétaux fossiles, le Lepidodendron, le Calamités, la Fougère, le Splienophyllum, le Voltzia, le Banksia, etc., comme nous avions présenté, dans la première édition, l'image restaurée des animaux antédiluviens.

M. Bayle, professeur de géologie à l'École des ponts et chaussées, nous a été du plus grand secours lorsque, dans la première édition de cet ouvrage, nous avons eu à composer ces Vues idéales de la terre pendant les diverses périodes géologiques, qui ont été si bien accueillies du public.

Ces savants ne sont pas les seuls qui aient bien voulu nous éclairer de leurs bienveillantes remarques. Qu'il nous soit permis de citer encore, au même titre, les noms de MM. Lecoq, professeur à la Faculté des sciences de Glermont-Ferrand, dont la Géographie botanique nous a été d'un grand secours pour décrire l'état de la végétation du monde ancien pendant ses différentes périodes ; — Leymerie, professeur de minéralogie à la Faculté des sciences de Toulouse; — Albert Gaudry; — Delesse, professeur de géologie à l'Ecole normale ; — Hébert, professeur de géologie à la Faculté des sciences de Paris ; — de M. le professeur Gh. Martins, de Montpellier; — enfin du savant bibliothécaire du Muséum, M. Desnoyers, dont nous avons mis tant de fois à l'épreuve l'inépuisable obligeance pour tous les ouvrages crue nous avons eu à consulter dans le riche trésor confié à sa garde.

Ainsi étendue et complétée, ainsi améliorée par le concours de divers naturalistes dont le nom fait autorité en Europe, la Terre avant le déluge, l'auteur l'espère du moins, répondra aux deux objets suivants :

1° Présenter aux gens du monde les principes fondamentaux, les données essentielles de la géologie et de la paléontologie ; faire connaître l'origine, les diverses évolutions et transformations de notre globe, et donner l'idée exacte des différents êtres organisés qui ont précédé sur la terre l'homme et la création contemporaine.

2° Servir d'Introduction à l'étude de la géologie pour les élèves

xx AVERTISSEMENT.

de nos Facultés des sciences, des écoles industrielles et agricoles et des classes supérieures des lycées.

La géologie est exposée dans cet ouvrage d'après les travaux les plus récents et conformément aux principes professés dans les cours de l'Université. C'est un résumé de l'état actuel de cette science présenté selon l'esprit d'ecclectisme qui réunit aujourd'hui dans une sage synthèse des systèmes autrefois ennemis. L'auteur croit donc pouvoir demander au corps enseignant son appui pour faire de la Terre avant le déluge, Y Introduction, à la fois populaire et classique, à l'élude de la géologie.

L'observateur dont le regard embrasse une riche et fertile plaine, arrosée par des rivières et des cours d'eau, qui suivent, depuis une longue série de siècles, la même route uniforme et tranquille; le voyageur qui contemple une grande cité, dont la fondation première se perd dans la nuit des temps, et qui témoigne ainsi de l'invariabilité des choses et des lieux; le naturaliste, qui parcourt dans tous les sens une montagne ou un site agreste, et qui retrouve en leurs mêmes places et en leur même état les reliefs et les accidents du sol dont les plus anciennes traditions historiques ont conservé le souvenir, ne peuvent croire que de graves bouleversements aient jamais altéré la surface de notre globe. Mais la terre n'a pas toujours présenté l'aspect de calme et de stabilité qu'elle offre aujourd'hui à nos regards. Enfoncez-vous dans les profondeurs du sol, par exemple dans une de ces excavations immenses que l'intrépidité du mineur a creusées pour l'exploitation des gisements de houille ou des filons métalliques, et un grand nombre de phénomènes, portant avec eux leur conclusion nécessaire, frapperont votre esprit. Une élévation notable de température se manifestera dans ces lieux souterrains: si vous avez eu la

précaution de vous munir d'un thermomètre, il vous sera facile de conslafer que la température de la terre s'élève de 1° environ à chaque 33 mètres de profondeur au-dessous de son niveau. Si vous examinez les parois verticales de la tranchée qui forme le puits de la mine, vous les verrez formées d'une série de couches, quelquefois horizontales, mais plus souvent obliques, redressées, ou même plissées et comme retournées sur elles-mêmes. Vous verrez des couches horizontales et parallèles subitement traversées par l'éruption, droite ou obliqué, d'une veine de terrain de tout autre nature et d'un aspect différent. Ces ondulations et l'inclinaison des couches terreuses en plusieurs sens montrent bien qu'une cause puissante, une violente action mécanique, a dû intervenir pour les produire. Enfin, si vous examinez avec plus d'attention encore l'intérieur des couches; si, armé de la pioche du mineur, vous attaquez et creusez la terre qui vous environne, il ne sera pas impossible que ce premier effort accompli dans la voie et dans les travaux ordinaires du géologue soit récompensé par la découverte de quelque fossile. Les débris des plantes et des animaux appartenant aux premiers âges du monde sont, en effet, assez communs; des montagnes entières en sont formées, et dans certaines localités on ne peut creuser le sol, à une certaine profondeur, sans en retirer des fragments d'os et de coquilles, ou des empreintes de végétaux fossiles, restes ensevelis des créations éteintes.

Ces ossements, ces débris animaux ou végétaux que la pioche de notre nouveau géologue a arrachés aux profondeurs du sol, appartiennent à des espèces organiques aujourd'hui disparues; on ne peut, en effet, les rapporter à aucun des animaux, à aucune des plantes qui vivent de nos jours. Mais, évidemment, ces êtres dont on trouve les débris maintenant ensevelis à de grandes profondeurs, n'ont pas toujours occupé cette place ; ils ont vécu à' la surface de la terre, comme les plantes et les animaux que nous y voyons de nos jours, dont ils avaient toute l'organisation . La couche dans laquelle ils reposent aujourd'hui, formait donc autrefois la surface, le relief du sol, et la seule présence de ces ossements, de ces plantes fossiles, prouve que la terre a subi diverses mutations en des temps reculés.

La géologie nous explique les transformations diverses qu'à éprouvées la terre pour arriver de son état primitif à sa situation présente. On détermine, avec son secours, l'époque à laquelle appartiennent des couches quelconques de terrain, et celles qui leur sont superposées. De toutes les sciences, la géologie est la plus récente ; ce n'est qu'au commencement de notre siècle qu'elle s'est constituée d'une manière positive. C'est aussi, de toutes les sciences modernes, celle qui se modifie de la manière la plus profonde et la plus rapide. On comprend, en effet, que, reposant uniquement sur l'observation, elle doive se transformer en partie à mesure que les faits sont mieux constatés, les observations rectifiées ou étendues.

La géologie, dont les applications sont nombreuses et variées, projette dans une foule d'autres sciences ses utiles clartés. Nous ne lui demanderons ici que les renseignements qui servent à expliquer l'origine de notre globe, la formation progressive des différentes couches et veines minérales qui le composent, enfin la description et la restauration des espèces animales et végétales aujourd'hui disparues, et qui formaient, selon le langage des naturalistes, la Flore et la Faune de l'ancien monde.

Pour expliquer l'origine de la terre et la cause de ses mutations diverses, les géologues modernes invoquent deux ordres de faits, ou de considérations fondamentales :

1° La considération des fossiles;

2u L'hypothèse de l'incandescence des parties centrales du globe; et, comme corollaire de la précédente, l'hypothèse des soulèvements de la croûte du globe, soulèvements ayant produit des révolutions locales. Ces soulèvements ont eu pour résultat de superposer des matériaux nouveaux sur les terrains antérieurs, d'introduire des roches anormales, dites érupiivcs, enfin de faire réagir ces roches éruptives sur les dépôts précédents, de façon à les dénaturer de diverses manières. De là dérive une troisième classe de roches, dites métamorphiques, dont la connaissance est de date toute récente.

Fossiles. — On donne le nom de fossile à tout corps, ou vestige de corps organisé, animal ou végétal, enfoui naturellement dans les couches terrestres, et n'appartenant à aucune des espèces

qui vivent de nos jours. Ces corps fossiles n'ont ni l'éclat ni la grâce de la plupart des êtres vivants : mutilés, décolorés, souvent informes, ils semblent se dérober aux regards du savant qui les interroge avec patience ou génie, et qui cherche à reconstruire, à leur aide, la Faune et la Flore des âges passés.

Ces restes des créations primitives ont été longtemps considérés et classés scientifiquement comme des jeux de la nature. C'est ainsi qu'on les trouve appréciés et désignés dans les ouvrages des philosophes de l'antiquité qui ont écrit sur l'histoire naturelle, et dans les rares traités d'histoire naturelle que le moyen âge nous a légués.

Les ossements fossiles, particulièrement ceux d'Éléphants, ont été connus dans l'antiquité, et ont donné lieu, tant chez les anciens que chez les modernes, à toutes sortes de légendes ou d'histoires fabuleuses. La tradition qui faisait attribuer à Achille, à Ajax et à d'autres héros de la guerre de Troie, une taille de 20 pieds, se rattachait sans doute à la découverte d'ossements d'Éléphants. Du temps de Périclès, on assurait, en effet, avoir trouvé dans le tombeau d'Ajax une rotule de ce héros troyen, qui était de la grandeur d'une assiette : ce n'était probablement que la rotule d'un Éléphant fossile.

Notre grand artiste Bernard Palissy eut la gloire de reconnaître et de proclamer le premier la véritable provenance des débris fossiles qui se rencontrent en si grand nombre dans certains terrains, en particulier dans ceux de la Touraine, qui avaient fait l'objet particulier de ses observations. Bernard Palissy soutint, en 1580, dans son ouvrage sur les Eaux et fontaines, que les pierres figurées, comme on appelait alors les fossiles animaux ou végétaux, étaient des restes d'êtres organisés qui s'étaient déposés autrefois, et conservés au fond des mers, dans les lieux mêmes où on les retrouve1.

1 . L'existence de coquilles marines sur le sommet des montagnes avait déjà frappé l'esprit des anciens. Témoin ces vers d'Ovide dans le livre XV des Métamorphoses :

Vidi factas ex wquore terras ,

Et procul a pelago couchas jacuere marinœ,

Et vêtus inventa est in mcntibus anchora summù.

a J'ai vu des terres formées aux dépens de la mer, et des coquilles marines gisant loin de l'Océan; bien plus, une ancre antique a été trouvée au sommet d'une montagne.

Le géologue danois Stenon, qui publia ses principaux ouvrages en Italie, au milieu du dix-septième siècle, fit des études approfondies sur les coquilles fossiles qui avaient été découvertes dans les terrains de l'Italie. Le peintre italien Scilla fit paraître, en 1670, un traité latin sur les fossiles de la Calabre, dans lequel il établit la nature organique des coquilles fossiles.

Au dix-buitième siècle, qui a vu naître les deux tbéories contradictoires de l'origine ignée, ou plulonienne, de notre globe, et de son origine aqueuse, ou neptunienne, les géologues italiens donnèrent une sérieuse impulsion à l'étude des êtres fossiles. Il faut citer ici les noms de Yallisneri J, à qui la science doit les premières études sur les dépôts marins de l'Italie et sur les débris organiques les plus caractéristiques qu'ils renferment; — de Lazzaro Moro2, qui continua les études de Yallisneri ; — du moine Gemorelli, qui réduisit en un système scientifique complet les idées de ces deux derniers géologues, et qui s'efforça d'expliquer tous les pbénomènes, comme le voulait Yallisneri, « sans violence, sans fictions, sans hypothèses, sans miracles; » — de Marselli et de Donati, qui étudièrent d'une manière trèsscientifique les coquilles fossiles de l'Italie, en particulier celles de lAdriatique, et qui reconnurent qu'elles affectaient dans leurs gisements un ordre de superposition régulier et constant3.

En France, notre immortel Buffon donna, par ses éloquents écrits, une grande popularité aux idées des naturalistes italiens concernant l'origine des débris organiques fossiles. Dans ses admirables Epoques de la nature, cet immortel écrivain cherche à établir que les coquilles que l'on trouve en grande quantité enfouies dans le sol, et jusque sur le sommet des montagnes, appartiennent bien réellement à des espèces autres que celles de nos jours. Mais cette idée était trop nouvelle pour ne pas trouver de contradicteurs ; elle compta parmi ses adversaires le hardi philosophe qui aurait dû l'adopter avec le plus d'ardeur :

Page 1