‹ La terre des merveillesChapitre 8 sur 39 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Aspect général des sources du Mammouth. — Leur température. — Leurs dépôts. — Nature du sous-sol. — Où est le Mammouth? — Le Bonnet phrygien. — Aspect des terrasses. — Architecture féerique. — Origine des bassins. — J'enthousiasme. — Riches couleurs. — Végétation de conferves, — Merveilleuse transparence des eaux. — La dernière terrasse. — Geysers éteints. — Décadence des sources.

— Forêt décimée par les eaux. — Etpndue des dépôts. — Une pèche extraordinaire. — Vertus curatives des sources.

— Un bain interrompu.

J'étais arrivé à Mammoth Springs par une nuit noire.

En m'éveillant le lendemain matin, j'aperçus de ma fenêtre, se détachant sur la sombre verdure des pins et étincelant sous les feux du soleil dans son éblouissante blancheur, une sorte de fleuve congelé que j'aurais pris à première vue pour un glacier, si je n'avais été détrompé par les vapeurs qui s'élevaient de son sein.

C'étaient en réalité les terrasses sur lesquelles se précipitent les fontaines d'eau bouillante si admirablement placées au seuil du Parc National. Ces terrasses descendent, comme ferait un glacier, le long d'un ravin resserré entre des collines berbues et boisées.

De ma fenêtre je ne pouvais apercevoir que les gradins inférieurs, s'étageant jusqu'à une bauteur d'environ 300 mètres et se déployant sur une égale largeur : ce n'était qu'une infime portion du prodigieux monument édifié par le travail mystérieux, lent et continu des sources tbermales qui depuis des milliers d'années dissolvent les substances salines qu'elles entraînent en se frayant passage à travers les rocbes stratifiées et qu'elles déposent sous forme de geysérite en émergeant à la surface.

Des bords de la rivière Gardiner jusqu'à l'extrémité supérieure du ravin situé à près de 2000 mètres au-dessus du niveau de la mer, la montagne est recouverte d'une blancbe cuirasse calcaire dont l'œil peut à peine supporter les miroitements lorsque le soleil l'inonde de ses rayons.

Les sources diffèrent par leur température et par la nature de leurs dépôts. Leur chaleur varie

depuis celle du corps humain jusqu'au point d'ébullition; par un phénomène mystérieux, ces différences se présentent dans des sources très voisines. Les unes sont riches en carbonates de chaux, les autres en silicates. Toutes dégag-ent beaucoup d'acide carbonique et un peu d'hydrogène sulfuré; elles renferment aussi de la soude, de l'alumine, de la magnésie.

La rapidité avec laquelle se forment les incrustations estsurprenante.Lorsqu'onlaisse séjourner dans les eaux thermales un flacon de verre, un fer à cheval, un panier, ces objets se couvrent en quelques jours d'une blanche pétrification; le fil même qui les retient s'encroûte et se transforme en une tige rigide. En se fondant sur de semblables observations, on pourrait calculer le temps que les dépôts ont mis à édifier la longue succession de terrasses qui descendent du sommet de la montagne jusqu'à la rivière.

Le sous-sol d'où surgissent les sources est formé de bancs de calcaire carbonifère; mais on trouve, dans le voisinage, des basaltes et des trachytes; elles sont dominées à l'ouest par de hauts pics volcaniques. C'est à ces roches ignées que les eaux souterraines doivent leur haute température; c'est au sous-sol calca-

rcux qu'elles empruntent leurs carbonates de chaux.

Je consacrai deux matinées à l'exploration des sources du Mammouth. Où donc est le Mammouth? Je l'y aurais vainement cherché, et les premiers explorateurs ne l'y trouvèrent pas davantage : c'est, chez les Américains, une manie de comparer à quelque animal antédiluvien tout ce qui leur semble gigantesque ou grandiose.

Tout d'abord je m'arrêtai devant le Bonnet phrygien. C'est un cône de 15 mètres de haut, de 6 mètres de diamètre à la base, qui surgit au pied même des terrasses et repose sur la croûte spongieuse et sonore dont se recouvre cette portion de la vallée. En l'examinant de près, il est facile de se convaincre que ce mausolée est un geyser éteint : il a été édifié par l'épanchement des eaux projetées, à l'orifice terminal, par le tube dont il est perforé de haut en bas. Les dépôts de geysérite, en s'accumulant, ont formé d'innombrables couches sédimentaires d'une structure compacte et d'un âge considérable. Cet antique monument tombe de vieillesse : de profondes crevasses en sillonnent les parois, et le cône finira par s'émietter complètement. Peut-être pourrait-on le préserver de la

Le Bonnet phrygien.

ruine en y amenant, par une conduite, les eaux thermales auxquelles il doit son existence : les dépôts calcaires, en comblant les crevasses, restaureraient l'édifice.

Je me mis à gravir les degrés du haut desquels tombent les eaux thermales. Avec quelle joie d'enfant j'allais ,à la découverte, courant de terrasse en terrasse, touchant du doigt les ravissantes arabesques, trempant la main dans Teau tiède des vasques et des cascades !

Vues à distance, les sources du Mammouth ressemblent si fort à la mer de glace de Chamonix, qu'elles n'excitent au premier abord que peu d'étonnement ; mais lorsqu'on s'approche de l'édifice et qu'on examine les merveilleux détails de son architecture, la vue est fascinée, et l'enchantement passe bien vite des yeux à l'âme. On se sent captivé tout à la fois par la beauté, la grandeur et l'étrangeté de la scène.

Ce n'est qu'en atteignant les premiers gradins, que je remarquai comment le travail des eaux les a creusés d'une infinité de vasques qui sont comme autant de baignoires naturelles. Chaque terrasse, parfaitement nivelée et aussi régulièrement contournée que si elle avait été construite par la main de l'homme, est soutenue

par do massives stalactites semblables h des colonnes d'albâtre qui s'appuient sur la (errasse inférieure.

Les sources cliaudes prennent naissance en mille endroits et s'élancent de gradin en gradin, de vasque en vasque, déposant en s'évaporant les substances qu'elles tiennent en dissolution.

L'œil se perd dans les multiples combinaisons de cette arcliitecture féerique : rien de plus délicatement ciselé que les parois des vasques, dont les bords se découpent en festons d'une infinie ricliesse de formes. Les fontaines des plus merveilleux palais enfantés par l'imagination orientale donneraient à peine une idée de ces coupes idéales créées par un caprice de la nature : il s'en écliappe mille gracieuses cascades qui ])aignent amoureusement les sculptures des stalactites et coulent aussi pures, aussi limpides que du diamant en fusion ; comme les eaux se refroidissent à mesure qu'elles descendent, le baigneur peut cboisir la température (jui lui plaît.

Comment admirer ces prodiges sans se demander quelle cause mysiérieuse les a produits et par quelle fantaisie de la nature les eaux, au lieu de suivre une roule uniforme, se sont façonné ainsi mille l)assins élégamment éclian-

crés? Une observation vulgaire fournil la solution du problème. L'épaisseur des dépôts étant proportionnelle à la profondeur de la nappe liquide, c'est précisément sur les bords des terrasses, où cette profondeur atteint son maximum, que le sédiment est le plus abondant. Ces bords s'élèvent donc graduellement et se contournent en coquilles renversées d'où l'eau s'épanche en cascades.

On conçoit aussi que si des eaux chaudes chargées de principes salins viennent à surgir du sein d'une surface plane, c'est à une certaine distance du point d'émergence qu'elles accumulent leurs dépôts sous l'influence de l'évaporation et du refroidissement, de telle façon qu'on verra s'édifier à la longue un rempart circulaire autour de la source.

Et peu à peu les terrasses se transforment ainsi en autant de vasques dont la profondeur varie de quelques centimètres à près de deux mètres. Les unes déversent à pleins bords leur contenu dans les vasques inférieures, les autres sont taries. Tant que la geysérite est baignée par les eaux, elle est dure et résistante, mais, en se desséchant, elle devient molle et friable, et une lame d'acier y pénètre aisément.

Les sources qui alimentent les bassins changent de place suivant leurs caprices : il n'est pas rare de rencontrer une source active au milieu des débris abandonnés par une autre depuis longtemps tarie , et il serait bien difficile de dire si quelque relation a jamais existé entre elles.

Je mis plusieurs heures à gravir cet escalier de cristal. Non pas que l'ascension soit longue et laborieuse, mais tant de merveilles sollicitent les regards, qu'on ne peut résister à la tentation de llâner en chemin. On doit, comme dans une galerie de tableaux, se borner à admirer un petit nombre de chefs-d'œuvre, en regrettant de ne pouvoir disposer que de quelques heures fugitives pour en jouir et en iixer dans l'âme un souvenir impérissable.

Je ne pouvais faire un pas sans pousser des cris de surprise dans ce labyrinthe de ruisseaux limpides et de bassins fumants, au milieu desquels je m'aventurais avec prudence, moins de peur de m'échauder que par crainte de profaner l'œuvre des siècles. La croûte calcaire est souvent perfide : en maints endroits elle est si peu épaisse qu'on entend distinctement le bruit des eaux souterraines : çà et là des crevasses per-

Teira^>cs dc^ ^oun-Cb du Miuiimoiill

mettent de suivre le cours de ces torrents sur une certaine étendue.

Les terrasses semblaient grandir au fur et à mesure que je m'élevais : leurs bords festonnés et leurs éblouissantes stalactites formaient audessus de ma tête comme une série de cascades congelées; le coup d'œil d'ensemble était d'une saisissante majesté. J'admirais autant la splendeur et la variété des couleurs que la délicate structure de ces concrétions. Les dépôts se revêtent de presque toutes les teintes qu'on trouve dans la nature, et ces teintes sont d'une fraîcbeur et d'un éclat que le pinceau ne pourrait reproduire. Ici le ruissellement des eaux cristallines fait étinceler la blancheur immaculée des silicates; ailleurs la roche a la transparence laiteuse de l'albâtre ou emprunte au soufre et au fer des tons d'un rouge vermillon ou d'un jaune doré; en d'autres endroits elle est d'un brun foncé, d'un vert tendre, parfois du rose le plus délicat.

La richesse du coloris est rehaussée encore par le tapis des conferves qui se plaisent dans ces eaux chaudes ; il y en a de blanches, de brunes, de jaunes, de rouges, de vertes; ces algues affectent la forme de longs fdaments

soyeux qui s'éparpillent en franges traînantes et que les eaux courantes font constamment onduler; parfois la présence du soufre leur donne l'aspect de mailles de cristaux aussi effdés que des aiguilles. Étrange phénomène que cette luxuriante vie végétale au milieu de ces eaux bouillantes !

J'atteignis enfin, presque au haut du ravin, le grand plateau ou Ton voit sourdre les principales sources actives qui alimentent les vasques des étages inférieurs. Ces sources jaillissent du fond de vastes réservoirs de forme à peu près circulaire. La plupart des bassins ont deux centres d'ébuUition. Je demeurai je ne sais combien de temps sur la margelle d'un de ces puits, l'œil fasciné par les profondeurs azurées au-dessus desquelles se jouaient les bouffées de vapeur qu'emportait le souffle de l'air. L'eau est si transparente, qu'il n'est pas une seule ciselure des parois intérieures du bassin qui ne soit parfaitement visible. Le cristal, la turquoise sont des comparaisons trop imparfaites pour donner une idée de l'admirable pureté de ces eaux d'un bleu d'outremer. Ce qui est d'un prestige charmant, c'est l'agitation que l'ébullition produit à la surface de la nappe liquide : le regard captivé suit

les petites vagues qui naissent au centre du réservoir et qui brillent de toutes les couleurs du prisme en réfractant dans leurs ondulations les rayons solaires.

En continuant l'ascension, je finis par atteindre la dernière terrasse. Là surgit une source isolée qui n'a actuellement qu'un assez mince débit; mais anciennement d'autres sources plus considérables prenaient naissance sur cette même terrasse, comme le témoignent les bords festonnés des bassins et les crevasses d'où s'échappent des gaz sulfureux. Un de ces cratères forme une grotte dont l'orifice lance en sifflant de brûlants jets de vapeur qui déposent sur la roche des cristaux de soufre.

Dans le voisinag-e de la terrasse supérieure se trouvent de nombreux cônes de geysers éteints : en les ébréchant, le temps en a transformé plusieurs en cavernes, qui ont parfois servi de retraites aux bètes sauvages. On a trouvé dans une de ces cavernes des ossements et des branches d'arbres apportés par des animaux; des légions de chauves-souris y avaient élu domicile. Aux endroits où la croûte est brisée, apparaissent de nombreuses couches de sédiment.

Ces vestiges de sources thermales et de gey-

sers aujourd'hui éteints attestent que l'activité des sources du Mammouth est en voie de décroissance et que les forces souterraines ne se manifestent plus actuellement avec l'énergie qu'elles durent déployer anciennement. La diminution annuelle qu'on a constatée dans le déhit des sources depuis leur découverte montre que la décadence est rapide. Nombre d'entonnoirs qui furent autrefois des bassins abritent aujourd'hui des arbustes. Des cônes qui lançaient naguère des colonnes d'eau bouillante portent actuellement des pins âgés de plus de cent ans et contrastant, par leur vigueur, avec les arbustes rabougris qui végètent dans le voisinage des sources actives.

La forêt est décimée sur tout le parcours des eaux thermales : beaucoup d'arbres frappés de mort sont encore debout, étendant leurs branches décharnées au-dessus de la blanche couche de geysérite dans laquelle ils demeurent à demi ensevelis. Ces arbres, qui n'ont pu évidemment prendre naissance dans le sein des substances pétrifiantes, attestent les fréquents déplacements des sources actives. Maintes terrasses aujourd'hui à sec portent des conifères dont l'âge accuse l'ancienneté des sédiments : quelques-uns

n'ont pas beaucoup moins d'un mètre d'épaisseur : ce qui représenterait une croissance de plus de cinq siècles. Et encore faut-il considérer les années qui se sont écoulées depuis la disparition des sources jusqu'au moment où les arbres ont pu trouver assez de terre végétale pour prendre racine; enfin, que sont ces années auprès des siècles que représente l'épaisseur inconnue des sédiments !

Les dépôts calcaires couvrent une superficie de trois milles carrés, s'étendant du bord de la rivière Gardiner jusqu'à la naissance du ravin. La région des sources actives, limitée à une portion de ce territoire, occupe un espace d'environ 80 hectares. Un grand nombre de sources d'eau bouillante jaillissent sur les bords de la Gardiner; dominant la rivière, une longue suite de terrasses formées par des sources disparues remonte la colline sur un parcours d'un mille et aboutit au foyer actuel d'activité, dont on peut suivre l'intensité décroissante jusqu'à un mille au delà, jusqu'aux épaisses forêts de pins qui couronnent le faîte de la montagne. L'ancien foyer d'activité a dii se trouver autrefois beaucoup plus bas, environ à égale distance du foyer actuel et des bords de la Gardiner.

Un des plus curieux contrastes de cette merveilleuse vallée, ce sont les sources d'eau bouillante qui jaillissent à quelques pas des eaux glaciales de la Gardiner. Pèclier une truite dans la rivière, et, sans l'arracher h l'hameçon, la plonger toute frétillante dans une source voisine pour la manger sur les lieux, voihà une prouesse qui paraît aussi invraisemblable que celles du baron de Munchhausen. L'expérience fut pourtant exécutée sous mes yeux par deux Américains, féroces amateurs de cet excitiufj sport , qui avaient entrepris un voyage de New-York aux montagnes Rocheuses, principalement dans le but de se procurer une aussi ineiîable volupté. Comme la rivière est très poissonneuse, ils eurent bientôt réuni les éléments d'un copieux déjeuner, auquel ils m'in- Vitèrent à prendre part. Les pauvres truites passèrent instantanément de la rivière à la marmite, d'où elles sortirent au bout de cinq minutes pour passer dans nos estomacs : cuites à point, elles furent trouvées délicieuses ; mais Brillât-Savarin eût peut-être fait cette restriction, qu'il manquait du sel.

Les eaux thermales de Mammoth Springs sont connues depuis troj) peu de temps et n'ont pas

Un bain aux sources du Manunuulh.

encore élé siiflisammcnt analysées pour qu'on en ait pu expérimenter les vertus curatives. Elles semblent surtout efficaces clans les maladies de la peau et les affections rhumatismales. Un jour peut-être, les malades accourront de toutes les parties du monde pour aller se baigner dans ces sources bienfaisantes.

J'ai éprouvé une suprême satisfaction à me plonger dans une vasque dont le eaux avaient la température exquise de 30^ centigrades. Ma baignoire avait un mètre de profondeur : les efflorescences siliceuses qui en tapissaient les parois intérieures semblaient des coussins de velours.

Je demeurai longtemps dans ce bain délicieux, parfaitement immobile, me laissant pénétrer de l'influence vivifiante de ces eaux plus douces à l'épiderme que le plus moelleux duvet, et aussi agréables au goût qu'au toucher.

Tandis que je me délectais dans mon bain, je m'aperçus de l'augmentation du niveau de l'eau par suite d'une crue subite survenue dans une source supérieure, et, à ma grande terreur, je remarquai qu'un bassin voisin que j'avais trouvé complètement à sec avait été envahi par la crue : or c'était dans ce bassin que j'avais dé-

posé mes vêtements, mes bottes, mes serviettes. Il faut avoir souffert pareille épreuve pour comprendre qu'un profond désespoir peut naître des p lus petits accidents. Le voisinage de l'hôtel me consola de mon infortune.

Page 1