CHAPITRE XVI LE LAC YELLOWSTONE
Départ matinal. — Chutes de la Firehole. — La passe Norris. — L'épine dorsale de PAmérique. — Arrivée au lac Yellowstone. — Altitude du lac. — Nature de ses eaux. — Aspect du paysage. — Sources chaudes. — Dans la forêt. — Blufr Point. — Forèts incendiées. — Le pont naturel. — Le campement. — Aspect du lac. — Nuit grandiose.
Le soir même de notre expédition aux geysers du bassin inférieur, nous nous retrouvions sous notre tente près du Vieux-Fidèle.
Le 4 septembre, nous enfourchâämes nos poneys par ce glorieux soleil des montagnes Rocheuses que nous saluions chaque matin avec enthousiasme, À cette heure matinale, les fumerolles que projetaientles geysers et les sources chaudes étaient d'une extraordinaire densité. La blan-
cheur de ces vapeurs, s'élevant comme des nuages
M d'encens, se détachait sur le fond sombre des
270 LA TERRE DES MERVEILLES montagnes boistes, et la vallée avait l'aspect d’une immense solfatare fumante.
Nous primes au sud-est la route du lac Yellowstone, jetant un dernier coup d'æil sur les cratères geysériens, cherchant à en fixer pour toujours dans nos souvenirs les bizarres silhouettes et les étranges couleurs. Le Vicux- Fidèle salua gracieusement notre départ en déployant dans l'air sa belle colonne d’eau et de vapeur.
Par un rude sentier de mulets rampant au fond d'un cañon pittoresque, nous atteignons au bout d’une demi-heure les chutes de la Firehole. La rivière, en se frayant un étroit passage à travers les roches basaltiques, a formé une gorge au fond de laquelle elle se tord et mugit comme un torrent des Alpes. Les chutes se composent d’une série de sauts srecessifs s'élancant dans des abimes dominés par des parois verticales.
En continuant à s'élever à travers des forèts de pins, on atteint bientôt la passe Norris, qui mène du bassin du Mississipi à celui du Pacifique. C’est un étroit défilé s'ouvrant à la ligne de faite des montagnes Rocheuses, comme la Brèche de Roland s'ouvre à la ligne de faite des
Pyrénées. Les parois de ce gigantesque portail
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LE LAC YELLOWSTONE 271 s'élèvent verticalement comme deux nfurs parallèles, sur une longueur de plus de 300 mètres.
Au delà, à une lieue sur la droite, on laisse le petit lac Shoshone, dans le voisinage duquel se trouvent les sources de la Firehole. Renoncant à explorer les gevsers qui jaillissent sur ses bords, nous franchissons de nouveau, par un sentier excessivement ardu, l'épine dorsale de l'Amérique, à un point où dort, à 2500 mètres d'altilude, un étang qui donne naissance à deux ruisseaux : l'un se précipite sur le versant occidental des montagnes Rocheuses, pour aller se perdre dans le Pacifique, Pautre se dirige vers l’est pour
aller grossir la Yellowstone et mourir dans l'At-
lantique avec le Mississipi. La vue est beaucoup
plus limitée qu'on ne pourrait le croire, à cause des épaisses forèts qui masquent l'horizon: ce n'est que vers le sud que s'ouvre une lointaine échappée sur les montagnes Rouges (Red Mounlains) et sur la vallée du lac Lewis.
La contrée à un caractère éminemment volcanique : toutes Les roches sont d'origine 1gnée, et en maints endroits nous avons observé des masses d'obsidienne d'une grande pureté.
Arrivés vers le milieu du jour à l'extrémité
occidentale du lae Yellowstone, nous ressentimes
cet enthousiasme qui s'empara des premiers explorateurs lorsqu'ils plantèrent leur tente sur les bords de cette grande et splendide nappe d'eau. Le grave géologue Hayden, dans un transport poétique, s’écriait que c'était une des plus belles scènes qu'il eùt jamais contemplées, et qu'une pareille vision élait la récompense de toute une vie. Le lac, étincelant comme un miroir d'acier bruni, dort au pied de pics neigeux, à une élévation de 2358 mètres au-dessus des deux Océans. IL est voisin des sources des trois grands fleuves qui arrosent l'Amérique du Nord. Il a environ 3Ù licues de tour.
Il n’est pas, dans toute l'Amérique du Nord, un lac d'une pareille étendue à pareille altitude. Si l’on pouvait y plonger le Rigi de telle facon que la base de la montagne se trouvât au niveau de la mer, le sommet se trouverait encore noyé à plus d'un demi-kilomètre au-dessous de la surface des eaux.
Le lac est très profond. L'expédition Hayden, qui avait apporté un canot pour faire des sondage:, a trouvé des profondeurs de 300 pieds. gülion n’est pas sans danger, et, comme l'eau est
Lorsque le vent soulève les vagues, la navi
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Le lac Yellowstone.
LE LAC YELLOWSTONE 275 15° centigrades, le nageur le plus habile ne pourrait s'y soutenir longtemps. Le lac est traversé du sud au nord par la rivière Yellowstone, dont il n'est qu'une expansion. Il recoit des montagnes voisines de nombreux torrents chargés de substances minérales. Ses rives et même son lit sont criblés de sources alcalines, aluneuses, sulfureuses, qui, en maints endroits, souillent ses eaux, d'une admirable limpidité partout ailleurs, Il s’y développe une végétation marine exubérante, Iayden assure qu'après un fort vent du nord il arrive souvent que les eaux se couvrent, tout le long du rivage, de petits fragments de végétation brisés par les vagues. Différentes espèces de plantes croissent sous les eaux, jusqu'à 6 ou 7 mètres de profondeur.
Cette vaste nappe d'eau a des contours fort irréguliers; comme les fiords de l'Islande, elle est échancrée de baies profondes qui rappellent les doigts étendus d’une main ouverte, C'est par la baie occidentale, qui forme le pouce de la main, que nous abordâmes le lac.
En cet endroit, où s’élèvera probablement un jour un hôtel, le paysage est d’une mâle beauté. Sur le plateau herbu et parfaitement
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eaux, croissent des pins d'une taille gigantesque dont les épais cmbrages nous préservent des rayons brülants que darde sur nos têtes le soleil au zénith. La forèt s'étend jusqu'au pied du plateau. De là jusqu'au bord de l'eau se déroule une large plage unie, couverte de petits cailloux et de sable fin où viennent se briser les vagues soulevées par le vent d'ouest. Devant nous s'étend une admirable nappe bleue, encadrée dans de vertes forêts et dominée par une pointe rocheuse qui interpose ses grandes lignes blanches entre le bleu du lac et le bleu du ciel, Au sud surgissent, pleines de noblesse et de majesté, les hautes cimes des Rocheuses, couvertes de leur étincelante cuirasse de glace. Dominant tous les pics, le mont Sheridan dresse à 3165 mètres sa masse superbe, profondément ravinéc par les glaciers et les avalanches.
Rien ne démontre mieux, dans les phénomènes geysériens, la nécessité du voisinage d'une nappe d'eau superficielle, lac ou rivière, que le grand nombre de sources chaudes ou de sevysers qui jaillissent sur les bords de la baie occidentale du lac Yellowstone, En quittant le bassin supérieur de la Firehole, nous pensions
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breuses, plus actives que jamais. Elles émergent le long du rivage, et, sur une étendue de plus d’une lieue, le sol est criblé comme une écumoire d'alvéoles où les eaux bouillonnent comme dans des thermes ou tressautent comme dans des jets d'eau. L'action des forces souterraines s'y produit sous toutes les formes : geysers, jets de vapeur, volcans de boue et simples sources chaudes.
La nature à réuni là une collection de tous les phénomènes thermaux, et elle semble s'être fait un jeu de mettre en communion intime le froid et la chaleur; maints tubes qui donnent issue aux eaux bouillantes sont plongés dans les eaux glacées du lac : en se répandant à sa surface, les eaux chaudes élèvent la température des couches superficielles de la nappe liquide, landis que les couches inférieures vont en se refroidissant : par un simple plongeon, le baigneur peut ainsi parcourir toute l'échelle thermométrique.
Un cratère surgit en pleines eaux du lac, à une assez grande distance du rivage. L'amateur de pèche à la ligne peut, du bord de cette île
calcaire, capturer une truite et la frire dans
278 LA TERRE DES MERVEILLES la chaudière centrale sans la détacher de l'hamecon.
D'autres cratères sont moitié dans le lac, moitié sur le rivage. Sur un terrain en pente douce qui se perd au loin dans les bois, on rencontre à chaque pas des puits remplis d’eau d'une incroyable transparence et qui semblent insondables : ils sont bordés d'une margelle sédimentaire d'un blanc d'argent, qui éclaire sensiblement par réflexion l'intérieur du bassin; il règne jusque dans leurs plus grandes profondeurs je ne sais quelles étranges clartés : une pierre qu'on y laisse choir demeure longtemps visible comme un objet lumineux dans le clair cristal des eaux. |
Une de ces fontaines est surtout remarquable par l'éclat merveilleux dont resplendissent les profondeurs de l’abime : ses parois semblent, comme le pourtour d'un entonnoir, converger
rapidement vers le fond, qu’on croirait pouvoir
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toucher du bout d’un aviron; mais les illusions
d'optique sont fréquentes dans cette terre en-
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chantée : une sonde plongée dans ce prétendu entonnoir révèle un puits de 107 mètres de profondeur.
Quoi d'étonnant qu'un cylindre d'une telle
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longueur ait l'apparence d’un cône! Mais qui
donc expliquera pourquoi aucune bulle de vapeur ne trouble la quiétude de ces eaux d'un bleu d'indigo? Leur température est très voisine du point d'ébullition, et pourtant elles demeurent paisibles dans leur mystérieuse prison. Qui encore expliquera pourquoi un puits thermal d’une si grande profondeur n’est pas un geyser?
Tout est étrange dans cette région. Des bassins situés à quelques pas les uns des autres semblent n'avoir aucun rapport : ils différent de niveau, de température, de couleur et de régime; les uns sont dans un repos absolu, d’autres bouillonnenc constamment, d’autres ont par intervalles des pulsations convulsives à la suite desquelles se dégagent des bouffées de vapeur.
Rarement deux sources voisines ont des eaux et des dépôts identiques; tantôt elles sont vertes comme l’émeraude, tantôt bleues comme le saphir ou le lapis-lazuli ; il y en a de blanches, de rouges, de jaunes, suivant la nature des subslances minérales qui s’attachent à leurs parois.
Les dépôts offrent mille variétés de formes et de dessins : ils ont tour à tour l'aspect de coraux, d'écailles de poisson, de rayons de miel,
de cristaux, de choux-fleurs; suivant qu'ils sont