OO
UJ ^
rrl
Pn
rains crétacés et les assises de calcaires jurassique et tertiaire.
Le niveau des mers est, en général, le même partout. Il représente la surface sphérique de notre planète et sert de base aux évaluations de toutes les hauteurs terrestres. Cependant les golfes et les méditerranées ouvertes à l'est font une exception à cette règle; l'accumulation des eaux poussées dans ces réceptacles par le mouvement général de la merde l'est à l'ouest peut déterminer une élévation plus grande de leur niveau.
On a longtemps admis, sur la foi de nivellements inexacts, que le niveau de la mer Rouge était plus élevé que celui de la Méditerranée. On a dit aussi que le niveau de l'océan Pacifique à Panama est de i mètre plus haut que le niveau moyen de l'Atlantique à Chagres, et qu'au moment de la haute mer, cette difTérence s'élève à 4 mètres, tandis que pendant la basse mer elle est de 2 mètres, et a lieu en sens inverse. L'erreur a été prouvée jusqu'à l'évidence en ce qui concerne la différence des niveaux de la mer Rouge et de la Méditerranée, et l'ouverture du canal de Suez en a fourni la preuve la plus convaincante. Il est probable qu'il y a eu aussi, en ce qui concerne les océans l^acifique et Atlantique, des erreurs de mesure.
La température moyenne à la surface de la mer est très-peu différente de celle de l'air, tant que des courants chauds ne viennent pas apporter leur influence perturbatrice. Dans les parages des tropiques, il paraît que la surface de l'eau est un peu plus chaude que l'air ambiant.
En déterminant la température de la mer, de la surface au fond, une loi très-curieuse a été mise en évidence. Dans les eaux très-profondes on rencontre partout la température uniforme de 4-4\ qui correspond, comme la physique l'a établi, au maximum de densité de l'eau. Cette température existe sous l'équateur à partir de 2200 mètres de profondeur. Dans les régions polaires, où l'eau est plus froide à la surface, on rencontre cette même température de 4" depuis la profondeur de 1400 mètres. Les lignes isothermes de 4» forment la démarcation entre les zones où la surface de l'eau de la mer est plus froide, et celle où elle est plus chaude que la couche qui
possède 4°. C'est ce que rendra plus évident la ligure suivante (fig. 165), qui représente une coupe méridienne de l'Océan. La courbe qui touche deux fois la surface indique les profondeurs où commence la température constante de + 4°.
Nous avons déjà expliqué pourquoi la température de l'Océan est beaucoup moins variable que celle de l'atmosphère.
Une particularité digne d'être rappelée, c'est le fait que l'eau est plus froide sur les hauts-fonds (ou bas-fonds^ comme on dit aussi) et près des côtes qu'en pleine mer : observation dont
^90° 7.-)" lio" 4V' 3"" 1^" il i:." :i 1" 4:." m)" 7:." 90° J
Pôle, i - I 1 +^" I I 1 I I : 1 -^■' I I i Pôle.
^ati^ h- /é/-y?<5î<yyfe*«; ccn^-^tn/ë- '/â ^. /--/
Fig. ICi.ï.
Profondeur a laquelle se trouve dans TOcéan la température invariable de + 4».
on peut tirer parti pour rendre la navigation plus sûre. Alexandre de Humboldt explique ce phénomène en supposant que les eaux profondes remontent les pentes des bas-fonds, et vont se mêler aux couches supérieures. Des brouillards se forment fréquemment au-dessus de ces bancs de sable, parce (jue l'eau froide (jui les couvre détermine une précipitation locale des vapeurs atmosphériques. Les contours de ces brouillards sont nets; vus de loin, ils reproduisent la forme des bas-fonds et les accidents du sol sous-marin. De i)lus, on voit souvent des nuages s'arrêter au-dessus de ces points, (^ue l'on peut alors relever de loin comme des pics de montagnes.
Les courants de la mer,
Les courants océaniques dépendent du concours d'un grand nombre de causes, plus ou moins énergiques. Il faut citer, parmi ces causes : la durée et la force des vents ; la propagation successive de la marée autour du globe ; les variations de la densité des eaux suivant la température; la profondeur et le degré de salure; enfin les variations de la pression barométrique.
Les courants qui sillonnent la mer offrent un contraste frappant avec l'immobilité des eaux voisines ; ce sont des fleuves dune largeur déterminée, dont les rives sont formées par les eaux en repos, et dont le cours est souvent très- visible, grâce à de longues bandes de varechs et autres plantes aquatiques qu'ils entraînent dans leur marche.
Pour i)ien comprendre l'origine de ces fleuves pélagiques, il est indispensable de considérer le régime des courants de l'atmosphère , en particulier celui des vents alizés. La différence de température entre les contrées équinoxiales et les contrées polaires engendre deux courants opposés: l'un supérieur, allant de l'équateuraux pôles; l'autre inférieur, dirigé des pôles vers léquateur. Parvenu à l'équateur, lair froid du pôle s'échauffe et remonte dans les couches supérieures de l'atmosphère, d'où il est ramené vers son point de départ ; là, il se refroidit de nouveau et retourne, avec le courant inférieur, vers les régions tropicales, et ainsi de suite. Mais le mouvement de rotation de la terre modifie la direction de ces courants atmosphériques. La vitesse avec laquelle l'air est emporté de l'ouest à l'est, étant presque nulle aux pôles, mais très-grande sous l'équateur, il s'ensuit que l'air froid, à mesure qu'il s'avance vers les tropiques, doit rester à chaque pas un peu plus en arrière à l'ouest, ou, ce qui revient au même, tourner dans cette direction. Le courant froid qui vient du pôle s'infléchit donc vers l'occident,
et c'est ainsi que prennent naissance le vent alizé nord-est, qui domine dans l'hémisphère boréal, et le vent alizé sud-est, qui règne dans l'hémisphère opposé. De même, les courants supérieurs qui vont aux pôles avec des vitesses équatoriales , doivent devancer de plus en plus les couches atmosphériques douées d'une vitesse de rotation moindre, qu'ils rencontrent vers les pôles, et par suite, se tourner vers l'est ; ce sont les vents contre-alizés sud-ouest et nord-ouest, qui régnent au-dessus des deux alizés nord-est et sud- est, et qui s'abattent souvent sur la mer aux latitudes des zones tempérées. Les deux alizés sont séparés l'un de l'autre par une bande plus ou moins large, où le frottement qu'ils éprouvent à la surface de la mer finit par neutraliser leur impulsion vers l'ouest: en général, le courant d'air n'y est dirigé que de bas en haut. Cette bande, qui ne coïncide pas exactement avec l'équateur , s'appelle la zone des calmes; on y observe souvent des tempêtes aériennes et des coups de vent dont la direction fait le tour du compas, ce qui leur a fait donner le nom de tornados.
Les vents alizés dont le mouvement vers l'ouest est retardé par la résistance de frottement que leur opposent les vagues de l'Océan, communi([uent à celles-ci, par réaction, une tendance qui les pousse vers l'ouest, ou plus exactement, vers le sud- ouest dans l'hémisphère boréal, et vers le nord-ouest dans l'autre hémisphère. Les courants qui en résultent à la surface de l'eau se réunissent sous l'équateur, pour former le grand courant è<iuinoxial, qui entraîne les eaux de l'orienta l'occident. Le mouvement est plus fort sur les bords qu'au milieu du courant, parce que la cause qui le produit y agit avec plus d'énergie; il en résulte que le courant se bifurque facilement lorsqu'il rencontre un obstacle à son mouvement. Dans l'océan Atlantique, la bifurcation a lieu un peu au sud de l'équateur ; la branche sud descend le long de la côte du Brésil, et revient probablement en remontant la côte ouest de l'Afriiiue. La branche nord suit les côtes du Brésil et de la Guyane, entre dans la mer des Antilles, et se dirige, renforcée par le courant qui arrive du nord-est, dans la baie de Honduras, traverse le canal de Yucatan, et entre dans le golfe du Mexi(iue, d'où elle débouche par le canal de la Floride, sous le nom de Gul/)>lream, <iui signifie courant du golfe.
« Il est un fleuve au sein de l'Océan . Dans les plus grandes sécheresses, jamais il ne tarit; dans les plus grandes crues, jamais il ne déborde. Ses rives et son lit sont des couches d'eaux froides entre lesquelles coulent à flots pressés des eaux tièdes et bleues. C'est le Gulfstreaml Nulle part dans le monde il n'existe un courant aussi majestueux. Il est plus rapide que l'Amazone, plus impétueux que le Mississipi, et la masse de ces deux fleuves ne représente pas la millième partie du volume d'eau qu'il déplace. »
Telle est la description sommaire que le lieutenant Maury donne du puissant courant chaud qui parcourt certaines parties de l'océan Atlantique.
Le Gulfstream, à sa sortie du canal de la Floride, a une largeur de 55 kilomètres, une profondeur de 670 mètres, et une vitesse de 7 kilomètres 1/2 par heure; la température de ses eaux dans ces parages est de 30 degrés. Des rivages américains, le courant se dirige au nord-est, vers le Spitzberg; sa vitesse et son épaisseur diminuent en même temps qu'il sétend en largeur. Vers 43 degrés de latitude, il se divise en deux bras, dont l'un va frapper les côtes d'Irlande et de Norvège, où il porte souvent des graines végétales venues des régions des tropiques : il réchauffe les eaux glacées de la mer boréale. L'autre bras s'infléchit non loin des Açores, vers le sud, et va rejoindre la côte d'Afrique, d'oîi il revient dans la mer des Antilles. Au milieu de ce vaste circuit, on voit se réunir les plantes, les bois de dérive, les épaves de toute espèce, charriés par l'Océan. C'est là que se trouve la mer de Sargasses ou de Varechs, cet immense banc de plantes marines {Fucus natans) dont l'imagination de Colomb fut si vivement frappée. Ces masses toujours verdoyantes servent d'asile à une multitude de Mollusques et de Crustacés. Les eaux mettent trois ans à parcourir le circuit océanique qui embrasse la mer de Varechs.
Sur la mappemonde placée en regard de cette page, on voit tracées la marche du Gulfstream et celle des autres courants dont nous allons donner la description.
Le Gulfstream joue un grand rôle dans le régime de l'Atlantique. Il porte les eaux chaudes des régions équinoxiales dans les hautes latitudes; au delà du 40^ parallèle, il possède une température de 16 degrés. Poussées par les vents du sud- ouest, qui régnent dans cette zone, ses eaux tièdes vont se mêler à celles de la mer du Nord, et adoucir, dans ces parages, la ri-
gueur du climat. Au sud du banc de Terre-Neuve, il se rencontre avec les courants froids qui descendent du pôle arctique par la baie de Baffin et la mer du Groenland; là, une fraction de ces eaux remonte vers le pôle, le long de la côte occidentale du Groenland. C'est au conflit des eaux polaires et des eaux équatoriales que l'on attribue la formation du banc de Terre- Neuve. Les unes et les autres ayant déposé sans cesse, dans cette partie de la mer, les débris qu'elles charrient, ce banc de terre s'est ainsi formé peu à peu avec le concours des siècles.
La différence de température entre le Gulfstream et les eaux qu'il traverse engendre inévitablement des tempêtes et des cyclones. Les découvertes modernes, qui ont fait si bien connaître la marche de ce courant d'eaux chaudes au sein de la mer, ont permis d'abréger énormément les routes de navigation et d'éviter beaucoup de dangers qui autrefois menaçaient et anéantissaient les navires.
En 1780, un ouragan terrible (fig. i66V ravagea les Antilles, et coûta la vie à vingt mille personnes ; l'Océan quitta son lit et inonda les villes; l'écorce des arbres, mêlée de débris sanglants, tourbillonnait dans l'air. Ce sont les trop nombreuses catastrophes de ce genre qui ont valu au Gulfstream le nom de Roi de la tempête. Mais, grâce aux nombreux documents nautiques qui ont été, de nos jours, réunis à l'Observatoire national de Washington par M. Redlield et le lieutenant Maury, on est parvenu à assigner la direction et la marche de ces épouvantables cyclones que le Gulfstream engendre, qu'il porte dans ses flancs, ou qu'il attire et entraîne avec lui, par une irrésistible puissance.
L'exemple que nous allons citer fournira la meilleure preuve de l'utilité des travaux auxquels s'est livré le lieutenant Maury pour fixer la direction des tempêtes sur le trajet du (Julfstream.
Au mois de décembre 1853, le paquebot américain le San- Francisco, chargé d'un régiment à destination de la Californie, fut assailli, dans le Gulfstream, par un coup de vent (jui le mit dans le plus lamentable état. Une seule lame qui balaya le pont, arracha sa mâture, anéantit la machine et emporta cent vingt-neuf personnes, ofliciers et soldats. Dès lors, le malheureux steamer flotta sur les eaux, triste épave abandonnée à la fureur des vents. Le lendemain du désastre, le San-Francisco
.Jl*fc
fut vu dans celte situation désespérée par un bâtiment qui se rendait à New- York; un autre navire le rencontra quelques jours après; mais ni l'un ni l'autre ne purent lui porter assistance, car ils avaient assez à faire de pourvoir à leur propre salut.
Dès que la nouvelle de cet événement fut parvenue à New- York, on disposa immédiatement deux avisos pour voler au secours du San-Francisco. Mais où devaient-ils se diriger ? Quelle partie de la mer devaient-ils explorer? On fit alors appel aux lumières de l'Observatoire national de Washington, pour obtenir des instructions sur la route à suivre. L'espoir qu'on fondait sur la science de M. Maury ne devait pas être trompé. Après avoir examiné tous les renseignements qu'il possédait sur la direction et sur les limites duGulfstream à ce moment de l'année, le célèbre hydrographe traça une carte sur laquelle il parvint à circonscrire la région dans laquelle le steamer désemparé avait dû être entraîné par le courant, et il précisa la ligne de route à faire suivre par les deux avisos envoyés à sa recherche.
L'équipage du San-Francisco fut sauvé avant l'arrivée des deux navires envoyés de New- York fig. 167). Trois bâtiments qui les avaient aperçus en pleine mer se portèrent à leur secours. Les avisos envoyés de New-York n'arrivèrent donc que pour être témoins du sauvetage des passagers. Mais le point où l'on vit sombrer le steamer, peu après le sauvetage, était précisément celui que M. Maury avait assigné. Si un aviso était parti à temps de New- York, le triomphe de M. Maury eût été complet. On peut noter, du reste, que le Kilby, qui avait vu les naufragés le jour, et les avait perdus de vue pendant la nuit, sut les retrouver par un raisonnement analogue à celui de M. Maury, et arriver ainsi à temps pour sauver l'équipage.
Continuons l'examen des courants de la mer, dont l'ensemble est représenté sur la carte de la page 558.
Le courant équinoxial de l'océan Pacifique traverse le Grand Océan dans toute sa longueur; puis il se bifurque devant la côte d'Asie. Sa plus faible branche tourne au nord, où elle rencontre le courant polaire qui descend par le détroit de Behring, puis revient le long de la côte du Mexique. Sa branche la plus considérable s'infléchit vers le sud et con-
tourne lAustralie. Mais ici on rencontre un ou plusieurs contre-courants venant de la mer des Indes ; ce sont ces courants si compliqués et si dangereux dont parlent Cook et la Peyrouse.
Les eaux froides du pôle antarctique sont portées vers l'équateur par trois grands fleuves océaniques. Le premier se bifurque par 4.0"; une partie va doubler le cap Horn, l'autre {le courant de Humholdt) remonte le long de la côte du Chili jusqu'à Téquateur; il tempère le climat du Chili et du Pérou. Un deuxième grand courant se dirige vers le cap de Bonne-Espérance, où il se divise, pour remonter le long des côtes orientales et occidentales de l'Afrique.
Le courant polaire de l'océan Indien longe la côte d'Australie, tourne d'abord vers l'ouest, puis vers le sud, dans la direction de Madagascar ; plus au sud, il est refoulé vers l'est par le courant polaire qui vient du côté du cap Horn. C'est ainsi que les eaux chaudes du golfe de Bengale, poussées par le courant polaire indien, circulent entre l'Afrique et la Nouvelle-Hollande. Une branche latérale de ce courant longe la côte sud de ce dernier continent.
Les moussons qui régnent dans la mer des Indes compliquent encore ce régime de courants déjà assez embrouillé, en y ajoutant des courants périodiques dont nous ne nous occuperons point ici.
Nous avons parlé, dans le chapitre précédent, à propos de la forte salure de la Méditerranée, d'un courant sous-marin qui doit porter les eaux de la Méditerranée dans l'Océan. Son existence résulte, en quelque sorte, d'un calcul par lequel on trouve que la quantité d'eau salée fournie par le courant supérieur du détroit de Gibraltar est de 12 myriamètres cubes par an, la quantité d'eau douce apportée par les fleuves de 1, et celle qui se perd en éva])oration de 2 myriamètres cubes par an ; de sorte qu'il y aurait un excès annuel de 11 myriamètres cubes si l'équilibre n'était pas rétabli par un écoulement sous-marin. Cette hypothèse paraît avoir été conhrmée par un fuit des plus curieux.
Vers la fm du dix -septième siècle, un brick hollandais, poursuivi et atteint, entre Tanger et Tarifa, par le corsaire français le Phénix, fut coulé par une seule bordée d'artillerie. Mais au
lieu de sombrer sur place, le brick, grâce à son chargement d'huile et d'alcool, flotta entre deux eaux ; il dériva vers l'ouest, et finit par s'échouer, après deux ou trois jours, dans les environs de Tanger, à plus de douze milles du point où il avait disparu sous les flots. Il avait donc franchi cette distance, entraîné par l'action d'un courant inférieur, dans une direction opposée à celle du courant qui règne à la surface. Ce fait historique, joint à quelques expériences récentes, vient à l'appui de l'opinion qui admet l'existence d'un courant de sortie dans le détroit de Gibraltar.
Le lieutenant Maury regarde encore comme certain qu'il y a un contre-courant sous-marin au sud du cap Horn, qui porte dans l'océan Pacifique le trop-plein de l'Atlantique. En effet, l'Atlantique est sans cesse alimenté par de très-grands fleuves, tandis que le Pacifique, qui ne reçoit aucun fleuve important, doit, au contraire, subir une perte énorme par suite de la grande évaporation qui a lieu à sa surface.
Les lieutenants Walsh et Lee, de la marine américaine, ont fait des expériences intéressantes sur les courants inférieurs. Ils lestèrent un morceau de bois, pour le faire couler, mais en le retenant par une ligne de pèche, de manière à le laisser descendre à plusieurs centaines de brasses, à la volonté de l'expérimentateur. A l'autre extrémité de la ligne on attacha un baril vide, assez fort pour soutenir l'appareil; puis on laissa tout aller du bord. Ce fut alors un spectacle vraiment extraordinaire de voir ce petit baril marcher contre le vent et la mer, à raison de 1 nœud et quelquefois davantage. Les hommes de l'équipage poussaient des exclamations de surprise en voyant tout cela fuir comme si un monstre marin s'en était emparé ; plusieurs manifestèrent même une certaine frayeur. La vitesse du baril était évidemment égale à la différence de vitesse des courants supérieur et inférieur.
En 1773, le navire du capitaine Deslandes mouillait dans les eaux du golfe de Guinée : un fort courant qui entrait dans cette baie l'empêchait d'aller plus au sud. Deslandes aperçut alors qu'il existait un contre-courant inférieur, à 15 brasses (24 mètres) de profondeur, et il en tira parti d'une manière ingénieuse. Une machine, offrant beaucoup de surface, fut descendue à la profondeur du courant sous-marin. Cette machine fut
entraînée avec assez de force pour remorquer le navire avec une vitesse de plus de 2 kilomètres à l'heure.
Dans la mer des Antilles, un bâtiment peut quelquefois s'amarrer, par le même moyen, au milieu d'un courant.
Dans le Sund, un double courant supérieur et inférieur a été constaté depuis très-longtemps.
Les marées
Les marées sont des mouvements périodiques de la mer provoqués par Faction attractive de la lune et du soleil, action qui s'exerce sur toute la masse de la terre et se manifeste par le mouvement dintumescence des eaux. La force de la lune est environ triple de celle du soleil, parce que la lune est infiniment plus rapprochée de la terre que l'astre radieux.
Lune
Pôk Sud
Fig. 168. Marée lunaire.
Pour donner la théorie des marées, nous considérerons d abord les marées lunaires, en laissant de côté l'action du soleil.
L'attraction que la lune exerce sur un point quelconque de la terre est en raison inverse du carré de sa distance. Si Ton tire une ligne droite de la lune passant par le centre de la terre, cette ligne rencontrera la surface des eaux en deux points diamétralement opposés Z et X; l'un de ces points de la terre aura la lune au zénith, l'autre au nadir. Les points de la
mer qui ont la lune au zénith^ c'est-à-dire ceux que la lune éclaire perpendiculairement , seront plus rapprochés de cet astre, et, par suite, plus fortement attirés que le centre du globe; et les points diamétralement opposés, ceux qui ont la lune au nadir, seront moins rapprochés et moins fortement attirés que le centre du globe. Par conséquent, les eaux situées directement sous la lune devront s'élever vers cet astre et former un renflement à la surface de l'Océan; les eaux situées aux antipodes, étant moins fortement attirées vers la lune que le centre du globe, resteront en arrière et formeront ainsi un second promontoire à la surface de la mer. De là une double marce haute, sous la lune et dans le point opposé du globe. Sur tout le pourtour intermédiaire, là où les eaux ne sont pas soumises à l'attraction directe de la lune, il y aura marée basse. C'est ce que représente la figure 168.
La terre, dans son mouvement de rotation, présente à la lune, dans l'espace de 24 heures, tous ses méridiens, qui se trouvent conséquemment tour à tour, et dans un intervalle de 6 heures, tantôt sous la lune, tantôt à 90" de cet astre. Il en résulte que dans l'espace dun jour lunaire, c'est-à-dire dans le temps qui s'écoule entre deux passages consécutifs de la lune par un même méridien, les eaux de la mer s'élèveront deux fois et s'abaisseront deux fois dans tous les lieux de la terre. Mais l'effet de l'attraction ne s'exerce pas instantanément, et la lune s'éloigne du méridien avant que l'élévation des eaux soit complète; voilà pourquoi le flux n'arrive à son maximum qu'environ trois heures après la culmination de la lune. Le sommet de la montagne d'eau soulevée par le flot suit la lune tout autour du globe, de l'orient à l'occident.
Il est clair pourtant que les grandes inégalités du fond de la mer, la présence des continents, et la pente plus ou moins rapide de leurs côtes placées sous l'eau, la différente largeur des canaux et détroits, enfin les vents, les courants pélagiques et une foule d'autres circonstances locales, doivent profondément modilier la régularité de la marche des marées. En outre, la lune n'est pas le seul corps céleste qui agisse sur les eaux de la mer. Nous avons déjà dit que le soleil a aussi sa part dans ce phénomène, bien qu'elle ne soit que les 38 centièmes de celle de notre satellite, à cause de la grande distance du soleil
à la terre. L'inégalité qui existe entre les jours solaires et lunaires (ces derniers surpassent les premiers de 54 minutes) est. cause que les influences des deux astres s'ajoutent ou se contrarient alternativement. Quand le soleil et la lune sont en conjonclion (fig. 169) ou en opposition, c'est-à-dire placés sur une même ligne droite, leurs attractions sur la mer se combinent et produisent une marée très-forte ; c'est ce qui arrive aux époques des syzygies (de la nouvelle et de la pleine lune). Aux époques des quadratures (du premier et du dernier quartier) l'action solaire tend à produire une marée basse là où la lune veut élever les eaux, et réciproquement; le résultat est donc une marée lunaire sensiblement afîaiblie.
Paie Sud
Fig. Itjù. Marée luni-solaire.
Tous ces etfets ne se produisent pas instantanément, mais les impulsions données continuent d'agir et n'aboutissent qu'un ou deux jours après. La plus grande et la plus petite marée sont entre elles à peu près dans le rapport de 138 à 62, ou de 7 à 3. Les plus fortes marées arrivent aux équinoxes, quand la lune est périgée ; les plus faibles aux solstices, quand elle est apogée. Et plus la mer s'élève quand elle est pleine, plus elle descend quand elle devient basse. Dans nos ports, la mer s'avance donc deux fois par jour; on dit alors que la mer est haute ou pleine, et le phénomène se nomme le flot ou le flux; elle recule deux fois, ou devient basse: c'est le jusant ou reflux^,
La marée retarde chaque jour d'environ 50 minutes sur le temps des horloges, parce que le jour lunaire est de 24 heures 50 minutes de temps moyen. Si, par exemple, une marée arrive aujourd'hui à 2 heures du matin, celle de demain aura lieu à 2 heures 50 minutes. La basse mer intermédiaire ne tient pas le milieu entre ces deux pleines mers. On a observé que la mer n'emploie pas le même temps à monter et à descendre. Ainsi, au Havre et à Boulogne, elle met 2 heures et 8 minutes de plus à descendre ; à Brest, la ditlerence est seulement de 16 minutes.
Le retard de la pleine mer sur le passage de la lune au méridien, à l'époque des équinoxes, est une quantité constante pour une môme localité, et qui doit être déterminée par l'observation directe : on l'appelle Véiablissement du port. Ce nombre permet de calculer l'heure de la pleine mer pour tous les jours de l'année.
On trouve les éiallissemeiUs des ports français dans le recueil astronomique et nautique qui porte le nom de Connaissance des temps. L'établissement de Gibraltar est zéro ; celui de Rotterdam, 3 heures ; celui de Lorient, 3 heures 32 minutes ; de Saint-Malo, 6 heures 10 minutes; de Cherbourg, 7 heures 58 minutes; de Dunkerque, 12 heures 13 minutes, etc. On peut dire aussi que V établissement est l'heure de la pleine mer, les jours de la nouvelle et pleine lune, car alors la lune passe au méridien à midi ou à minuit. On voit que cette quantité change beaucoup d'un port à l'autre.
La hauteur des marées varie dans les différentes régions du globe, selon les circonstances locales. Les côtes orientales de l'Asie et les côtes occidentales de l'Europe sont exposées à des marées extrêmement fortes ; tandis que dans les îles de la mer du Sud, où elles sont très-régulières, elles ne dépassent guère la hauteur de 50 centimètres. Sur la côte occidentale de l'Amérique du Sud, les marées atteignent rarement 3 mètres; sur la côte occidentale de l'Inde, elles s'élèvent à 6 ou 7, et dans le golfe de Cambaye ù plus de 10 mètres. Cette grande dilférence se fait encore sentir dans les contrées très-voisines; ainsi, une marée qui, à Cherbourg, atteint 0 ou 7 mètres, monte à 13 mètres au port de Saint-Malo; (juand elle s'élève de 9 mètres à l'embouchure du canal de Bristol (à Swansea), elle
monte du double à Chepstow, plus avant dans le canal; et en général, la marée monte beaucoup plus haut dans le fond d'un golfe qu'à son entrée.
Nous représentons dans la figure 170 l'effet de la mer pendant une des grandes marées de nos côtes : celle du Havre, qui se produit à l'époque des équinoxes.
La plus haute marée que l'on connaisse s'observe dans la baie de Fundy, qui s'ouvre au sud de l'isthme joignant la Nouvelle- Ecosse au Nouveau-Brunswick ; la pleine mer y monte à 20 et même à 30 mètres, tandis qu'elle n'atteint que 2 mètres et demi dans la baie Verte, au nord du même isthme. On raconte que dans la baie de Fundy un navire fut déposé par le flot pendant la nuit sur un rocher assez élevé ; si bien qu'à la pointe du jour l'équipage se vit suspendu en l'air, au-dessus de l'eau.
Dans les méditerranées qui ne communiquent avec l'Océan que par un étroit canal, le phénomène des marées se fait trèspeu sentir, et voici pour quelle cause. La lune agit en même temps sur toutes les parties de ces mers, et leurs eaux ne sont pas assez abondantes pour venir grossir le promontoire formé par l'attraction de notre satellite ; l'intumescence reste donc peu prononcée. Voilà pour(iuoi la mer Blanche et la mer Noire ne présentent pas de marées, et la Méditerranée seulement des marées insignifiantes. Cependant à Alexandrie on observe des marées d'un demi-mètre ; à Venise, elles atteignent quelquefois 2 mètres. Nous avons déjà dit que le lac Michigan offre une faible marée lunaire, et nous avons parlé avec détail de la propagation des marées dans les embouchures des fleuves, où elles produisent le phénomène du mascaret et de la barre.
M. Whewell a dressé des cartes qui indiquent la marche des marées dans les mers du globe. On y voit que la vague du flux parcourt l'Atlantique depuis 50° de latitude sud jusqu'à 50" de latitude nord, en 12 heures, avec une vitesse de plus de 900 kilomètres à l'heure. Mais la vitesse de propagation est moindre dans le point où la mer est peu profonde, comme aux environs de Sainte-Hélène. Dans la mer du Nord, la vitesse n'est plus que de 280 kilomètres par heure. La vague de haute mer qui contourne le nord de l'Ecosse, traverse la mer d'Allemagne et se rencontre dans le canal de Saint-Georges, entre l'Angleterre
et l'Irlande, avec la vague de la marée suivante ; le conflit de ces deux flots opposés produit des phénomènes d'interférence assez compliqués ; il y a même un point où la marée est entièrement annulée.
Les vents exercent une grande influence sur la hauteur des marées. Quand ils s'ajoutent à l'impulsion donnée par Tastre attirant, ils peuvent considérablement accroître l'élévation normale de la pleine mer; s'ils sont contraires, ils peuvent en-
Fig. 171. Effet du ressac à la pointe lUi lUz (l-"iiiistère).
tièrement anéantir le flux. C est ce qui arrive dans le golfe de Vera-Cruz, où l'on ne voit quelquefois qu'une marée en trois jours lorsiiue le vent souffle avec violence. On observe à la côte de Van-Diémenun phénomène analogue.
La marée montante frappe jiarfois sur le rivage dune manière continue et avec une incroyable force. Ce choc violent s'appelle le ressac. La houle forme alors dans la mer des lames pressées qui s'étendent jusqu'à 1 kilomètre. Le ressac
augmente à mesure qu'il avance vers la côte; lorsqu'il atteint une hauteur de 6 ou 7 mètres, il forme une montagne d'eau qui surplombe et s'affaisse en roulant sur elle-même. iMais ce mouvement n'est pas, en réalité, progressif, il ne transporte pas les corps flottants. Le ressac est très-fort à file de Fogo (une des îles du Cap-Vert), et dans l'Inde et à Sumatra, où on l'appelle surf. Il rend l'approche des côtes dangereuse et quelquefois impossible,
La figure 171 représente l'effet d'un ressac à la Pointe du Raz, sur la côte de Bretagne (département du Finistère).
Fig. 172. Hauteur d'une vague au cap de Bonne-Espérance.
Les coups de vent s'aj ou tant à l'effet précédent font naître a la surface de la mer des ondes ou des flots qui grossissent rapidement, s'élèvent en montagnes écumantes, roulent, bondissent, et se brisent l'un contre l'autre.
K Dans un moment, dit Malte-Brun, les flots semblent porter les déesses de la mer, qui viennent s'égayer par des jeux et des danses : dans l'instant prochain, une tempête fond sur eux et les anime de sa fureur; ils semblent se gonder de colère, on croit voir les monstres marins qui se livrent la guerre. Un vent fort, constant et égal, produit dans la mer des lames ou de longues rides d'eau qui s'élèvent comme sur le même front, marchent d'un mouvement uniforme, et, l'une après l'au-
tre, viennent se précipiter sur le rivage. Quelquefois les lames suspendues par un coup de vent, ou arrêtées par un courant, forment comme une muraille liquide. Malheur au téméraire navigateur qui s'en approcherait ! »
Les plus hautes vagues connues sont celles qui régnent à l'époque des grandes marées, au large du cap de Bonne-Espérance, sous lïnfluence d'un fort vent de nord-ouest, qui traverse l'Atlantique méridional et pousse l'eau vers le cap. Ces
Fig. 173. Vue de Scylla (détroit de Messine),
ondes atteignent 12 mètres de hauteur. Une pareille montagne placée entre deux navires dérobe à chacun de ces navires la vue de l'autre, La figure 172 représente un de ces clléts de yague au cap de Bonne-Espérance.
Au large du cap Horn, il se forme des vagues de 10 mètres; dans nos mers elles atteignent rarement 3 mètres d'a|très quelques auteurs, ou 6 d'après d'autres.
Une vague née sous linfluence d'un vent violent exerce une
pression de 30 000 kilomètres par mètre carré. Quand la mer est agitée, on a vu les flots s'élancer au-dessus du phare d'Eddystone, à 46 mètres de hauteur, et retomber en cataracte sur son toit. Après l'ouragan de la Barbade, en 1780, on trouva sur la plage de vieux canons que la puissance des vagues avait transportés du fond de la mer sur le rivage.
Si les vagues poussées par le reflux rencontrent des obstacles, il se forme des tourbillons et des gouffres, Teffroi des navigateurs. Tels sont les tourbillons du détroit de Messine qui sont placés sur les écueils de Charybde et de Scylla, célèbres dans l'antiquité, et qui ont été chantés par Homère, Ovide et Virgile :
Scylla latus dexlrum, l.rvum irrequieta Charijhdis Infestât : vorat hxc raptas revomitque carinas. Incidit in Scyllam, cupiens vilare Charybdim.
Ces écueils sont moins redoutés aujourd'hui. Il existe à Charybde ou Galofaro, un gouffre bouillonnant; à Scylla, Teau frappe et s'élance contre la paroi du rocher qui forme Técueil (flg. 173).
Un autre tourbillon célèbre est celui d'Euripe, près de l'île d'Eubée. Les tornados, que l'on connaît dans les mers de Chine et du Japon, et qui sont assez violents pour engloutir des vaisseaux, appartiennent à la même catégorie. On en a observé aussi dans le golfe de Bothnie. Ces tournants submergent les navires et les brisent contre les rochers.
La côte de Norvège est découpée en fiords, ou petits golfes, et hérissée d'écueils, autour desquels il se forme souvent des tourbillons. Le plus célèbre de ces écueils est le Malstroem; les eaux ont en ce point un mouvement giratoire qui change de six en six heures. Ce tourbillon entraîne et engloutit des navires.
C'est à l'effet combiné des marées et des tourbillons qu'il faut attribuer le terrible phénomène du ras de marée, si redouté des navigateurs. Par le temps le plus calme, et sans un souffle d'air, on voit quelquefois sur les côtes se propager une série de lames profondes et tourbillonnantes qui semblent pour ainsi dire déraciner les vaisseaux, car elles les saisissent par la quille, les font pirouetter sur leur axe et les renversent. La figure 174 représente un ras de marée qui bouleversa, en 1846, les navires en rade de l'île Bourbon.
Les mers polaires.
Les colonnes d'Hercule du monde connu sont les monts Parry, situés à 8 degrés du pôle nord de la terre, et les monts Ross, à 12 degrés du pôle sud. Nos cartes de géographie sont muettes au delà de ces deux limites : un espace blanc y marque l'emplacement de chaque extrémité de Taxe terrestre, L'homme réussira-t-il à franchir ces barrières glacées? Justifiera-t-il cette prédiction du poète tragique Sénèque :
Venienf annis
Ssecula seris quibus Oceanus Vincuh rerum laxet, et inge?is Pateat tellus^ Tethijsque novos Detegat orbes, nec sit terris UUima Thaïe'
Nul ne peut le dire. (Chaque pas que nous avons fait pour nous rapprocher des pôles a été chèrement payé ; et ce n'est pas sans raison que les navigateurs ont donné à la pointe sud du Groenland le nom mélancolique de cap des Adieux {cn}^ Farewell).
On estime à cent trente le nombre des expéditions, pour la plupart anglaises, qui ont exploré les mers glaciales. Une vingtaine de ces expéditions avaient pour mission de connaître le sort du navigateur Franklin; elles ont coûté plus de vingt millions de francs.
Nous allons tracer rapidement le tableau des principales découvertes géographiques faites, à diverses époques, dans les régions glaciales de deux pôles.
Le premier navigateur qui ait pénétré dans les contrées polaires arctiques fut Sé])astien Oabot, qui, en 1498, cherchait
1. ■ I.'ôpoque viendra, dans un avenir Lien éloif^né, oii rOcéan rclàclu'ia les liens ilu monde, où l'immense lerrc sera ouverte, où Télliys laissera apparaître des orbes nouveaux, et où Thulé (l'Islande) ne sera plus l'cxtrômc limite dos terres.» {Tragiques de Sénèque. ilcdcc, acte II, vers 376.)
un pasiage au nord-ouest, pour aller de l'Europe en Chine et aux Indes. Pour cette époque, et avec les moyens dont la navigation pouvait disposer, c'était là une tentative des plus hardies. La tradition Scandinave attribue la même entreprise au fils du roi Rodian qui vivait au septième siècle, au Norvégien Osher (873), aux princes Harold et Magnus (1150).
Sébastien Cabot parvint jusque dans la baie d'Hudson; msis la mutinerie de ses matelots le força à rebrousser chemin.
En 1500, Gaspard de Cortereal découvrit le Labrador; en 1553, sir Hugh WiUoughby la Nouvelle-Zemble, et Chancellor la mer Blanche. Davis visita, en 1585, la côte occidentale du Groenland, et trouva, deux ans plus tard, le détroit qui porte son nom. Barentz découvrit, en 1596, le Spitzberg, que le capitaine Henry Hudson reconnut, en 1607, jusqu'au delà du 82'^ parallèle, iludson attacha, trois ans plus tard, son nom à la grande baie de Labrador, mais il n'alla pas plus loin. Son équipage s'étant révolté, il fut abandonné dans une chaloupe, avec son lils, sept matelots et le charpentier qui lui étaient restés fidèles. C'est ainsi que périt ce grand navigateur.
L'ile de Jean-Mayen fut découverte en 1611 ; la manche que Bafûn prit pour une baie, et qui porte son nom {baie de Baffm), fut découverte en 1616. Behring vit, dans son premier voyage de 1727, le détroit qui sépare la Sibérie de l'Amérique; il le franchit en 1741, mais son navire échoua, et lui-même mourut du scorbut dans ces parages.
Découverte dès l'année 1771, par un marchand de fourrures, Hearne, la mer Polaire fut explorée longtemps après, parMackensie.
Depuis l'année 1810, où John Ross, Franklin et Parry reprirent le chemin des mers arctiques, les expéditions dans les régions polaires du nord se sont rapidement succédé. En 1827, Parry poussa jusqu'au 82'' degré de latitude. Sir John Franklin, qui partit en 1845 avec l'Èrèbe et la Terror, périt misérablement avec son équipage, après avoir découvert le passage du nordouest, que le capitaine Mac-Clure trouva, à son tour, en 1850. en venant du côté opposé. En 1855, l'expédition du docteur Kane aperçut la mer libre du pôle arctique *.
1. Cadet, de Metz^ dans une curieuse brochure intitulée : Direction des glaces
Donnons, pour le pôle antarctique, le même résumé des découvertes géographiques faites dans les temps modernes.
En 1772, le capitaine hollandais Kerguelen découvrait une île qu'il prit pour un continent. En 1774, le capitaine Cook explora ces régions jusqu'au 71^ degré de latitude. James Weddell dépassa ce point en 1823, Bristow découvrit, en 1831, la terre d'Enderby. La Zélée et l'Asirolabe, commandés par le marin français Dumont d'Urville, et d'autre part une expédition américaine, sous les ordres de Wilkes, arrivèrent dans les mêmes parages en 1838. Dumont d'Urville découvrit alors la terre Adélie. Enfin, en 1841, sir James Clark Ross, neveu de John Ross, pénétra avec l'Érèbe et la Terror jusqu'au 7b* degré de latitude australe. Il y vit les volcans auxquels il a donné le nom de ses deux vaisseaux, et découvrit une nouvelle terre quil appela Victoria.
Nous reviendrons plus loin sur ces divers voyages. Mais il est nécessaire de jeter auparavant un coup d'œil sur les phénomènes généraux que présentent les mers glaciales, considérées à l'un et à l'autre pôle
Mers polaires en général. — On peut dire que les contrées polaires forment une transition entre la mer et les continents, car l'eau s'y présente toujours à létat solide. Dans ces régions, îa surface de l'eau se trouvant, pendant la plus grande partie de l'année, à une température très-basse, la neige qui tombe ne fond point, et la mer se couvre ainsi, tantôt d'une nappe continue de glace, tantôt d'énormes glaçons flottants, qui vont à la dérive des courants. La rencontre des masses considérables de glaces flottantes qui couvrent ces mers fait le grand danger de la navigation polaire.
Le baleinier Scoresby a donné une description très-détaillée des différentes espèces de glaces qu'on rencontre dans la mer arctique. Scoresby nomme icefield ce que nous appelons, en français, banquise ou champ de glace. C'est une étendue d'eau soli-
imprimée à Paris en 1824, donne un tableau des latitudes boréales auxquelles les navigateurs se seraient élevés. L'auteur parle d'un Jos. Moxon et d'un Hollandais qui, en 1642, auraient fait le tour du pôle, à 2" de distance, et y auraient trouvé une mer libre, où la température était celle d'Amsterdam. Nous renvoyons à cet écrit pour d'autres particularités singulières.
diliée dont l'œil ne peut apercevoir les limites. On a vu des champs de glace de 35 lieues de longueur sur 10 de largeur, et d une épaisseur de 15 mètres. .Mais ordinairement les banquises ne s'élèvent que de 1 ou 2 mètres au-dessus de l'eau, et s'enfoncent à environ 6 mètres au-dessous (fig. 175 .
Scoresby a vu des banquises se former en pleine mer. Quand les premiers cristaux apparaissent, la surface de l'Océan ressemble à celle dune eau assez froide pour empêcher la fusion de la neige qui tombe à sa surface. Aux approches de la congélation, la mer s'apaise tout à coup, comme si elle était recouverte d'huile. Les petits glaçons qui se sont formés se heurtent l'un contre l'autre, s'arrondissent et finissent par se souder ensemble, pour former une vaste plaine de glace, dont l'épaisseur augmente ensuite par la surface inférieure.
L'eau provenant de la fonte de la glace est douce. C'est la conséquence d'un phénomène physique bien connu. Lorsqu'une dissolution saline, telle que l'eau de mer, se congèle par le froid, l'eau pure passe seule à l'état solide ; la dissolution saline, plus concentrée, demeure liquide. Il suffit donc de faire fondre un glaçon des mers polaires, bien essuyé et lavé dans l'eau douce, pour se procurer de l'eau propre à la boisson et à tous les usages domestiques.
Il y a pourtant dans les banquises des glaçons salés. Ils se distinguent de la glace d'eau douce par leur opacité et par une blancheur éclatante. La glace douce est transparente et plus dense que la glace salée. La salure de cette dernière n'est due qu'à l'eau de mer retenue dans ses interstices. La glace dite d'eau douce se reconnaît facilement à sa belle teinte verte et à sa limpidité. Le baleinier Scoresby s'amusait quelquefois à tailler des lentilles de glace, avec lesquelles il mettait le feu à la poudre, ou au tabac de ses marins, ce qui étonnait beaucoup son équipage, peu familier avec les lois de la physique.
Les banquises qui se forment sous les plus hautes latitudes sont poussées vers le sud par les vents et par les courants ; mais tôt ou tard l'action des vagues les brise et les morcelle. Les bords des glaçons fracturés se relèvent souvent, et se soudent de nouveau ; il résulte de cet assemblage des aspérités ou protubérances que les marins anglais appellent hummocks, et
qui donnent aux glaces polaires un aspect bizarre et irrégulier. Les hummocks se forment lorsque les épaves des banquises brisées viennent à se toucher par leurs bords, et à former de vastes radeaux, dont les pièces ont parfois 100 mètres de long.
Quand les glaces laissent entre elles un espace libre dans lequel peut passer un vaisseau, on dit que la glace est ouverte. Mais souvent on rencontre encore des montagnes de glaces en partie submergées, dont un bord est retenu sous la masse principale, tandis que l'autre bord domine au-dessus de l'eau. Scoresby a passé une fois au-dessus d'un calf iC'est ainsi que
1 ig. 170. Champ de glaces.
les marins anglais nomment ces éminences de glaces); mais il tremblait à l'idée de le voir, en se relevant, jeter en l'air son vaisseau.
L'aspect des champs de glaces (fig. 176) varie de mille manières. Ici c'est un chaos incohérent, semblable à une terre volcanique, déchirée de crevasses dans tous les sens et hérissée de blocs informes, entassés au hasard. Là c'est une plaine accidentée, mosaïque immense qui se compose de tables de glace de tout âge et de toute épaisseur, dont les divisions sont mar- (luées par de longues crêtes, aux formes les plus irrégulières, ressemblant tantôt à des murailles de blocs rectangu-
laires empilés par assises, tantôt à des chaînes de collines arrondies.
Au printemps, quand le dégel arrive et que la débâcle commence, les pièces déglace légère qui soudaient les gros blocs et en formaient une masse unique se fondent les premières ; les glaçons se séparent alors, et le mouvement des eaux les disperse en peu de temps, de sorte que les vaisseaux trouvent tout à coup le passage libre. Cependant un jour de calme suffit • [uelquefois pour rapprocher de nouveau ces tronçons flottants, (jui oscillent et se heurtent l'un contre l'autre avec des grincements sinistres, avec des bruits étranges que les marins comparent aux jappements de jeunes chiens.
Quand un navire se trouve emprisonné au milieu d'un champ de glaces flottantes fig, 177], on observe quelquefois d'inexplicables changements dans ces vastes agrégations incohérentes. Des vaisseaux qui se croyaient immobiles se sont trouvés avoir fait en quelques heures un tour complet sur eux-mêmes. Deux navires, enfermés à peu de distance l'un de l'autre, s'éloignèrent de plusieurs lieues sans qu'on pût aperce\oir un changement dans les glaces qui les entouraient. D'autres fois les navires sont entraînés avec les glaces flottantes, tout comme les ours blancs, qui font de longs voyages de mer sur ces monstrueux véhicules. En 1777, le vaisseau hollandais /« Willielmine fut emporté, avec neuf autres navires baleiniers, depuis le 80* jusqu'au ôS*" degré, en vue de la côte dislande. Pendant ce terrible trajet, les vaisseaux furent écrasés l'un après l'autre ; plus de 200 personnes périrent, le reste put gagner la terre ferme.
Le lieutenant de Haven, naviguant à la recherche désir John Franklin, fut pris dans les glaces, au milieu du chenal, dans le détroit de Wellington. Pendant neuf mois qu'il y resta en captivité, il dériva de près de 2000 kilomètres vers le sud. Le navire le Resolute, que le capitaine Kellet dut abandonner dans une banquise d'une étendue immense, fut entraîné vers le sud, avec cette masse énorme en dérive, aussi loin que de Haven.
Les banquises et les glaces flottantes ne proviennent pas exclusivement de la congélation de l'eau de la mer ; une partie descend des glaciers qui bordent les rivages.
Aux bords des mers circumpolaires s'élèvent des masses de glace qui couvrent en grande partie les côtes. Lorsque le terrain s'élève à une certaine hauteur, très-fail)le d'ailleurs, elles constituent des glaciers, analogues, par leur mode de formation, aux glaciers des contrées tempérées. La figure 179 représente l'un dés glaciers polaires qui a été le plus souvent exploré : la Baie des Anglais, au Spitzberg.
Les glaciers polaires, comme ceux des régions tempérées, sont doués d'un mouvement lent de progression. Les glaces qui les composent descendent peu à peu, et arrivent ainsi au pied du glacier,, c'est-à-dire au bord de la mer. L'action des flots ve-
Fig. i: ,; ili's places tli..llaiit''.< iirovriianl île la iii()g[es>ion Je glaciers polaires.
nant à les détacher de la masse principale, ils tombent dans la mer, quelquefois avec une détonation formidable. La figure 178 montre ce mode de formation des glaces polaires. Ces colosses de glace bloquent les rivages, ou bien sont entraînés par les courants de la mer; ils constituent, dans ce dernier cas, des banquises ou des glaces flottantes.
Le capitaine Scoresby a soutenu que les glaces flottantes qui encombrent la baie de IJaflin ne doivent qu'en partie leur origine à la congélation de la mer; que le plus grand nombre se forme sur le rivage, dans les régions abritées contre les vents et les courants, par suite de l'accumulation des neiges séculaires, alternativement fondues et l'egelées. Cette observation
a été généralisée dans ces derniers temps ; on a même soutenu que toutes lesglaces flottantes descendent des glaciers qui couvrent les rivages polaires. Il y a quelque exagération dans cette idée, et l'on doit admettre que les glaces des mers arctiques doivent leur origine à la fois aux glaciers du rivage et à la congélation de l'eau de la mer.
Dans les environs du Spitzberg, les icebergs montagnes de glace) sont rares et peu considérables; mais dans le détroit de Davis on en a vu qui avaient 3 kilomètres de longueur sur un demi-kilomètre de largeur, et dont le sommet sélevait à plus de 50 mètres au-dessus de l'eau : doù il suit qu'ils enfonçaient
Fig. 180. Montagne de glace.
de plus de 200 mètres, car la proportion entre la partie libre et la partie submergée est comme 1 à 4.
Ces géants de glace, corrodés et rongés sans cesse par les flots qui les baignent, offrent les formes les plus variées et les plus bizarres. Tantôt on croirait voir une île flottante avec ses baies et ses promontoires ; tantôt un mur taillé à pic, surmonté de tours crénelées qui se penchent sur labime et menacent d'écraser le téméraire qui oserait s'en rapprocher; tantôt, enfin, ce sont des pyramides élancées, des cônes arrondis, des plateaux unis et circulaires. La figure 180 représente une montagne de glace des mers arctiques.
La figure 181 représente une montagne flottante percée
d'une haute el longue galerie que les matelots de John Ross rencontrèrent sur les côtes du Groenland, et qu'ils s'amusèrent à traverser ; elle avait l'apparence d'un tunnel de cristal.
On peut aisément juger de làge de ces colosses d'après le degré d'érosion et de dégradation ({u'ils ont déjà subi. Détachés ou lancés depuis peu de temps, ils offrent l'aspect d'immenses plateaux tabulaires dont les tlancs renferment encore des débris de blocs erratiques arrachés au glacier du rivage; d'autres
Fig. 181. Alontagnc de glace floUantc percée à jour, vue par Jolm lloss sur les cotes du Groenland.
fois, ils sont fortement penchés, et présentent une pente plus ou moins douce, que l'on peutgravir pour en visiter le sommet. Avec le temps les eaux creusent, à leur base, des excavations profondes et des cannelures horizontales, qui marquent les lignes de flottaison successives de ces masses en décomposition. Puis, à mesure ([ue la dégradation augmente, on voit naître des colonnes, des ponts naturels, des |iointes hérissées, des stalactites et des stalagmites, des trous béants, (jui percent la masse
de part en part, et mille autres formes bizarres qui donnent à ces édifices flottants l'aspect le plus pittoresque, surtout lorsqu'ils sont enveloppés de la lumière pourprée du soleil qui rase l'horizon. Usés de plus en plus par raction de l'eau et de l'atmosphère, ils nagent vers le nord où les entraînent les courants, quelquefois même contre le vent. Quand ils arrivent au sud du Groenland, les eaux chaudes du Gulfstream achèvent de les désagréger. La figure 182 représente un de ces îlots de glace, <{ui a été vu par M. Deville, au mois de juin 1857, en dérive sur le banc de Terre -\euve.
On rencontre quelquefois ces îles de glace groupées par milliers. Cet ensemble de blocs produit l'effet d'une ville de géants qu'aurait emportée une catastrophe géologique et qui voyagerait au caprice des éléments déchaînés. Les mille reflets de la lumière se jouent sur ces palais de cristal et d'argent. Quand le cri d'un homme retentit dans cette lugubre solitude, mille échos le répercutent de tous les côtés : on croirait (jue des esprits invisibles viennent répondre à celui ({ui ose troubler leur silence.
Toutefois, rien n'est dangereux pour les navigateurs comme ces champs de glaces resplendissantes.
« Il faut, dit Malte-Bi'un, avoir un cœur d'airain pour oser s'enfoncer dans ces mers inhospitalières; car si le navigateur n'y a point h craindre les tempêtes, il court d'autres dangers bien plus capables d'effrayer les esprits les plus téméraires. Tantôt des glaçons énormes, agités par les vents et par les courants de mer, viennent se heurter contre son frêle navire : point de rocher ou d'écueil si dangereux ni si difficile à éviter; tantôt ces montagnes flottantes entourent perfidement le voyageur et lui ferment toute issue; son vaisseau s'arrête, se fixe; en vain la hache impuissante cherche à briser ces masses énormes, en vain les voiles appellent les vents : le bâtiment est comme soudé dans la glace, et le navigateur, séparé du monde des vivants, reste seul avec le néant. «
Quand Vice-master^ ou pilote des glaces^ signale une banquise arrivant des profondeurs du nord, le vaisseau doit fuir à toutes voiles, pour éviter une destruction certaine. La rapidité du mouvement de ces masses colossales est, en effet, prodigieuse. On les voit quelquefois tourner sur elles-mêmes avec une vitesse de plusieurs kilomètres à l'heure.
Le choc de deux champs de glace se ruant l'un contre l'autre
surpasse tout ce que l'imagination peut concevoir et pourrait inventer. Ou on se représente l'effet d'une masse de dix-huit millions de tonnes brusquement arrêtée dans sa course ! Si deux masses semblables se rencontrent avec des vitesses égales et un mouvement contraire, que peut devenir un frêle navire pris dans ce formidable étau ! Aussi chaque année voitelle, dans les mers circumpolaires, se multiplier les sinistres, et les vaisseaux disparaître par douzaines.
« J'ai vu un navire, dit Scoresby, qui, écrasé entre deux murs do frlace, fut anéanti instantanément dans leur choc formidable. Seule, la pointe du grand mât resta debout au-dessus de ce tombeau tlottanl, comme un funèbre signal. Un autre se dressa sur sa poupe comme un cheval cabré. Deux autres beaux trois-màts ont été, sous mes yeux, percés d'outre en outre par des glaçons aigus de plus de 100 pieds de long. »
Dans la terrible baie de Melville, plus de deux cents navires ont déjà péri de cette manière.
Les montagnes de glace sont souvent presque immobiles ; elles forment alors pour les vaisseaux un point d'appui, si les vents sont violents ou contraires, si la stabilité est nécessaire aux besoins de la pèche, ou si l'on cherche un abri contre les glaçons qui dérivent dans un pêle-mêle tumultueux. 11 est dangereux, toutefois, de s'amarrer au-dessous de montagnes de glace très élevées, car souvent leur équilibre est si peu stable, que le plus léger choc les fait basculer. Si elles viennent à rencontrer un obstacle en flottant le long de la mer, elles se brisent, comme un gigantesque obus, en blocs de dimensions formidables, qui écrasent tout par leurs éclats.
La glace dont la surface a été entamée par le dégel, devient fragile et cassante : on a vu des montagnes de glace se fendre du haut jusqu'en bas, pour avoir été seulement frappées à leur base d un coup de hache, par un matelot occupé, dans une chaloupe, à y fixer une ancre. La crevasse engloutit le malheureux, et les débris, projetés en tous sens, submergèrent l'emi)arcation. Dans le voyage exécuté en 1856, dans le nord de l'Europe, par le prince Napoléon, on s'amusait à faire éclater des montagnes de glace par le choc d'un boulet de canon.
La neige qui s'amasse sur ces îles tloitantes fond au printemps, et elle forme, dans les creux, des masses d'eau douce, qui sont d'un grand secours pour les pêcheurs de baleines.
Les vents des mers arctiques sont remarquables par leur inconstance. La force de ces vents diminue beaucoup lorsqu'ils passent sur un champ de glace ; quelquefois même la glace semble repousser le vent et le faire tourner en sens contraire. Les brises chaudes du sud se refroidissent en passant au-dessus des glaces et abandonnent leur humidité, sous forme de neige. Les nuages ne peuvent pas se former dans ces froides contrées; les vapeurs atmosphériques s'y condensent en neige sans autre intermédiaire.
Les tourmentes de neige sont terribles pour les marins qui sont forcés de traverser la glace à pied, ou dans des traîneaux attelés de chiens esquimaux. Dépais tourbillons fouettent le visage du malheureux voyageur, pénètrent dans sa bouche et dans ses narines, soudent ses paupières et l'aveuglent. La bise bleuit sa peau et lui cingle le visage, comme feraient les lanières du knout. Dans ces parages la température descend parfois à plus de 50" au-dessous de zéro, et elle ne s'élève jamais à plus de 10 degrés au-dessus. L'éclat de la blanche enveloppe de glace qui couvre partout le sol est tel, dans les régions polaires, que Ion est forcé de porter des lunettes bleues ou des masques en tîl de fer lorsqu'on veut traverser ces plaines de glaces éternelles.
Une illusion d'optique très-fréquente dans les parages polaires fait paraître les objets plus grands qu'ils ne sont en réalité. Un renard prend les proportions d'un ours ; des bancs de glace peu élevés semblent de hautes montagnes. On croit voir à l'horizon des terres dont on n'approche jamais. Les distances des objets réels semblent diminuées, tout comme dans le désert: on marche, on marche, et l'on n'arrive pas.
Une autre source d'erreur, c'est le mirage, qui fait paraître suspendue en l'air l'image d'objets éloignés, et donne ainsi lieu aux scènes les plus étranges. Scoresby aperçut un jour dans le ciel l'image renversée d'un vaisseau, et dans ce vaisseau il reconnut le Famé, commandé par son père, qui venait de mouiller dans une anse à dix lieues du point où il se trouvait lui-même en ce moment: c'était un effet du mirage.
En approchant dun champ de neige ou de glace, on aperçoit
toujours une bande d'un blanc éblouissant au-dessus de l'horizon : c'est ce qu'on nomme Vice-blinck. Ce phénomène fait connaître d'avance, non-seulement la forme, mais encore la nature delà glace dont on approche.
Ce qui distingue le plus les régions polaires des autres contrées de la terre, c'est leur long jour et leur longue nuit. Décrivant une immense spirale autour de l'horizon, le soleil monte peu à peu jusqu'au plus haut point de sa course, à une trentaine de degrés ; puis il revient de la même manière vers l'horizon, et fait ses adieux à la terre, s'éteignant peu à peu dans un morne crépuscule. Alors, pendant près de six mois, le soleil reste invisible.
Œ Lorsqu'on se voit pour la première fois enseveli dans les ténèbres silencieuses de la nuit polaire, dit le capitaine Parry, on ne peut se défendre d'un involontaire effroi : on se croit transporté hors du domaine de la vie. Ces mornes et sombres déserts paraissent comme ces espaces incréés que Milton a placés entre l'empire de la vie et celui de la mort. »
Les animaux mêmes sont affectés par la tristesse qui règne alors dans la nature. Sous l'influence de ces constantes ténèbres les chiens de Terre-Neuve du docteur Kane devinrent fous et moururent.
Si le soleil prive pendant six mois de l'éclat de ses feux les contrées circumpolaires, un imposant phénomène illumine fréquemment leurs longues nuits de splendides lueurs, comme si la nature voulait les dédommager de l'absence de l'astre du jour par le plus saisissant de tous les phénomènes optiques. Les nuits polaires sont presque toujours éclairées par les feux resplendissants des aurores, dites boréales ou australes, selon le pôle auquel elles se produisent. Voici à peu près la gradation de ce phénomène. Le ciel commence par se rembrunir. 11 s'y forme bientôt un segment nébuleux, bordé d'un arc plus large, d'une blancheur éclatante, et qui semble agité |)ar une sorte d'effervescence. De cet arc s'élancent des rayons et des colonnes de lumière qui montent jusqu'au zénith (fig. 184). Ces gerbes lumineuses passent par toutes les couleurs du prisme, du violet et du bleu bleuâtre, jusqu'au vert et au rouge purpurin. Tantôt les colonnes de lumière sortent de l'arc brillant, mélangées de rayons noirâtres; tantôt elles s'élèvent simultanénieiit
en dilTérents points de l'horizon et se réunissent en une mer de flammes agitée par de rapides ondulations. D'autres fois ce sont des étendards flamboyants qui se déroulent et flottent dans l'air. C'est ce dernier aspect que représente la figure 183. Inc sorte de dais, formé d'une lumière douce et paisible, que l'on appelle la couronne, annonce la fin du phénomène. Alors les rayons lumineux commencent à perdre de leur éclat, les arcs
Fig. 184. Aurore Jjoréale.
colorés se dissolvent, s'éteignent, et bientôt on ne voit plus <{u'un faible nuage blanchâtre dans les points du ciel où se jouaient les mille feux brillamment colorés de l'aurore polaire.
Dans les régions du pôle, la durée du jour est d'environ six mois. Pendant ce long intervalle, le soleil ne cesse pas d'apparaître; il est seulement un peu plus bas à minuit qu'à midi.
La figure 185 représente une vue du Spitzberg, éclairé à minuit par un soleil à demi voilé.
Les longs jours agissent comme les longues nuits sur certains animaux. Lord Dulferin, dans ses Lettres écrites des régions polaires, raconte qu'à mesure qu'il avançait vers le nord et que les nuits devenaient plus courtes, un coq qu'il avait emporté se monlrait de plus en plus désorienté : il ne dormait
l"it'. iS.'i. I.e suleil lIc niimiit au Siiii/berg
[)as cin(| minulcs sans séveiller dans un état d'agitation nerveuse, comme s'il eût craint de laisser passer le point du jour et l'heure de son chant. (Juand la nuit eut enfin coniplchMuent cessé de se produire, la constitution du pauvre animal lut ébranlée sans retour. Il fit entendre une ou deux fois une voix insolite, et tomba dans un étrange malaise. Enfin, en proie au délire, il se mit à caqueter tout bas, comme s'il rêvait de grasses basses-cours et de jeunes comj)agnes; puis il s'é-
lança tout à coup par-dessus le bord, et trouva la mort dans les flots.
Fig. 186. Halo en Norvège.
Quand le soleil ou la lune sont visibles dans les régions polaires, ils paraissent très- souvent entourés de halos, ou accom-
Fig. 187. Parhélie dans les mers polaires.
pagnés deparhélies, d'anihélies^ etc. Quelquefois plusieurs de ces météores se montrent à la fois, comme s'il y avait fête au ciel.
La figure 186 montre la forme de l'arc lumineux qui a reçu des météorologistes le nom de halo. On voit sur la figure 187 un parhélie éclairant la mer glaciale arctique.
Telles sont les merveilles des mers polaires en général. Considérons maintenant chacun des deux pôles en particulier.
Pôle arctique. — Le pôle arctique, ou boréal, est le seul qui ait été exploré avec quelque suite ; car les intérêts du commerce ont forcé d'étudier ces parages avec obstination, tandis que les mers antarctiques, ou australes, n'avaient rien qui pût attirer les entreprises humaines.
Malgré les nombreuses expéditions dirigées depuis deux siècles à travers les mers arctiques, pour découvrir des passages libres permettant de se rendre du nord de l'Europe dans les Indes, les terres du pôle boréal sont loin dètre aujourd'hui exactement connues des géographes. La brume et la neige qui les couvrent presque toujours ont induit en erreur bien des navigateurs. Dans son premier voyage, fait en 1818, John Ross crut voir le détroit de Lancastre fermé par une chaîne de montagnes, qu'il nomma Croker mounlalns. Mais l'année suivante, le capitaine Parry reconnut cette erreur, et le commandement fut retiré à Ross, qui ne dut qu'à la générosité du distillateur Félix Booth de pouvoir retourner, onze ans après, dans les mêmes parages. Nous donnerons quelques détails sur les épisodes principaux de l'important voyage de Parry au pôle nord. Le marin anglais partit en 1819 avec deux navires, l.Hccla et le Griger. Il découvrit les détroits de Barrow, de AN'eliington et du Prince-Régent, les îles Cornwallis, Byam-Martin et Melville, auxquelles on a donné depuis le nom d'archijjel Parry. Dans ce court voyage il recueillit autant de résultats nouveaux ([ue n'en ont obtenu ses successeurs pendant les (juarante années suivantes. C'est qu'il était le premier à parcourir ces mers.
Sur l'île de Byam-Martin on constata l'existence de ({uelques ruines d'anciennes habitations des Esquimaux. i*arry passa l'hiver à l'île Melville. Pour atteindre l'ancrage choisi dans la baie Winter, on fut obligé de scier dans la glace un chenal d'une lieue de long, ce qui exigea un travail de trois jours hg 188). Mais à peine était-on amarré dans le havre, (jue le thermomètre tomba à 18" au-tlessous de zéro. On transi»orta à
terre les chaloupes, les câbles, les voiles, les manœuvres courantes, etc. Les mâts furent descendus jusqu'aux plus basses hunes ; le reste des agrès servit de faite à une toiture en planches attachée sur le plat-bord, et revêtue d'une épaisse couverture de bourre de laine, qui formait contre le vent et la neige un excellent abri. On prit une foule de précautions contre le froid et Ihumidité sous les ponts. Des poêles maintenaient dans le navire une température supportable. Dans chaque dortoir un faux plafond en toile imperméable empêchait
Fig. 188. Koute des vaisseaux l'Hécla el le Griger, sciée dans la glace par l'équipage de Parry, au voisinage de l'île Melville.
les vapeurs de se condenser sur les parois de bois ^tig. 189). L'équipage fut divisé en compagnies placées chacune sous la surveillance d'un oflicier, chargé d'inspecter tous les jours le bon état de leurs vêtements et leur propreté; car rien n'est aussi indispensable que les soins de toilette dans ces pays où l'on est constamment menacé du scorbut. En prévision de l'avenir, le capitaine Parry réduisit d'un tiers la ration ordinaire de pain. La bière et le vin furent substitués à l'eau-devie. Chaque jour on faisait boire aux matelots de la limonade
de citron. Le gibier venait quelquefois varier ces repas, dignes des Spartiates. Comme remède contre le spleen, on jouait de temps en temps la comédie. Parry avait composé pour ces représentations un vaudeville intitulé le Passage au nord ouest, ou la Fin du voyage. Pendant les représentations, le thermomètre marquait au dehors — b5°, et dans la salle — 28°. Jamais on n'avait vu les feux de la rampe à une aussi basse température. Pendant cette éternelle nuit de 84 jours, le thermomètre arriva un moment à — i?".
Quelques matelots eurent les membres gelés et ne furent jamais qu'incomplètement guéris. Un jour, le feu ayant pris à
l'ig. ib'.'. L'ilvcla et le (irtyer liufrn.iul .i l'ili' Mrlvi
la hutte qui servait d'observatoire, un matelot qui voulut emporter un instrument précieux y perdit ses mains, ({ui furent complètement gelées.
Cependant le mois de juin étant arrivé, on put faire ([uelques excursions. On découvrit dans File Melville des terres tapissées de mousse, de gazon, de saxifrages et de pavots. Là se réunissaient des rennes, des bœufs musqués, des Iic\res. des oies boréales, des [)luviers, des gelinottes blanches, etc. Des loups et des renards rôdaient autour de ce ])ulin, ({ue lé- ({uipage sut leur disputer. Le capitaine Parry n'osa passer un second hiver dans ces terribles lieux. Il retourna au port dès (|ue le dégel eut rendu le passage libre.
En 1821, Parry entreprit un second voyage avec la Furtj et CHéda. Il visita la baie d'Hudson et le canal de Fox. Dans son troisième voyage, entrepris en 1824, il fut surpris par les
Fig. 190. Abandon de la Fury dans le détro t du Régent, en 1824, par le capitaine Parry.
glaces dans le canal du Prince-Régent, et contraint d'y passer l'hiver. La Fury, démantelée, se trouva hors d'état de servir. Parry fut obligé de l'abandonner (fig. 190) et de retourner en Angleterre.
Accompagné de James Ross, il reprit la mer, en avril 1826, monté sur VHécla, En partant de l'île de la Table, au nord du Spitzberg, Parry plaça son équipage dans deux barques-traîneaux, rEntreprise et l'Endeavour : la première sous son commandement , la deuxième sous les ordres de James Ross (fig. 191). Ils marchèrent tantôt à flot, tantôt halés sur la croûte de glace. Bientôt la glace se montra hérissée de pointes aiguës qui perçaient les chaussures, entrecoupée de vallées et de petites collines qu'il fallait gravir. Malgré l'audace et l'é-
l"ib'. 1!M. lA'ri Ijrifques-traiiic.ui.x de i'arry, au nord du Spitzberg.
nergie de leurs hommes, Parry et Ross avançaient à peine de 7 kilomètres par jour, encore la dérive de la glace vers le sud les ramenait-elle sans cesse vers le point de départ. On atteignit 82°45'15" de latitude. Ce fut le point extrême; on regagna au bout de deux mois VHécla, qui ramena l'équipage en Angleterre. Parry n'avait pas trouvé le fond de la mer à 9 kilomètres, et nulle part le regard n'avait rencontré de terres.
Au mois de mai 1829, John Uoss, accompagné de son neveu James Clark Uoss, reprit la route des mers polaires. Il entra
dans le canal du Prince-Régent et y retrouva la Fury, c'est-àdire le navire démantelé que Parry avait abandonné, huit années auparavant, dans ces parages. Les provisions que le vieux navire contenait encore furent pour l'équipage de Ross une ressource providentielle.
Le navigateur anglais explora la péninsule Boothia, et passa quatre hivers consécutifs dans le port Félix , sans pouvoir dégager son vaisseau la Victory^ ce qui lui donna tout loisir de se familiariser avec les Esquimaux. John Ross a raconté, dans la
Fig. i':n. Village de neige; habitations d'hiver des Esquimaux.
relation de son long séjour dans les contrées polaires, ses rapports avec les Esquimaux, habitants de ces contrées. Nous passerons ces détails sous silence, nous bornant à représenter comme spécimen de la vie de ces êtres humains les habitations qu'ils se construisent pour y passer l'hiver, au moyen de blocs de neige durcie (fig. 192^^.
Sur la côte sud-ouest de Boothia , John Ross foule le pôle magnétique, et il voit l'aiguille d'inclinaison se maintenir verticale. Mais la santé des deux Ross et celle de leurs hommes
s'altèrent à vue d'œil. Enlin, en 1833, ils atteignent sur des bateaux la passe du Prince-Régent.
Exposés à mille dangers, prêts à succomber de froid et de faim , John Ross et son équipage sont enfin aperçus , après avoir fait de grands efforts pour attirer son attention , par un navire baleinier. On les reçoit à bord, et on leur apprend que le vaisseau qui vient de les sauver, c'est risabclle, autrefois commandé par le capitaine John Ross.
«Mais le capitaine Ross, c'est moi, dit le chef de l'équipage sauvé,
— Le capitaine Ross est mort depuis deux ans, » lui répondent les matelots de l'Isabelle, qui ne l'avaient jamais vu.
Tout finit cependant par s'expliquer, et nous n'avons pas besoin de dire avec quel enthousiasme furent reçus à Londres Ross et ses compagnons arrachés au tombeau des mers polaires.
Nous ne terminerons pas cette revue rapide des dernières expéditions entreprises au pôle arctique sans parier du célèbre et infortuné Franklin.
L'année même où Parry partit pour la première fois, sir John Franklin entreprenait sa première expédition dans les mers arctiques. En 1819, il explorait la rive nord de l'Amérique et découvrait la source de la rivière Coppermine. Il y retourna en 1825, et revint après avoir reconnu la côte sur une étendue de 500 lieues. Ce n'est qu'en 1845 qu'il partit pour la troisième fois, avec l'Erèbe et la Tcrror, navires qui avaient déjà parcouru les mers australes. Son équipage comprenait 138 hommes; il emmenait les capitaines Crozier et Fitz-James. Ses instructions lui donnaient pour mission de cliercher le passage au nordouest, pour se rendre au détroit de Behring.
Franklin fut aperçu pour la première fois, au mois de juin 1845, par deux capitaines baleiniers.
I']n 1848, on commença à s'inquiéter vivement du sort de ce navigateur. Les expéditions ù sa recherche se succédèrent, envoyées à grands frais par les gouvernements anglais et américain, et par lady Franklin elle-même. Quelques-unes pénétrèrent dans les mers polaires par le détroit de Behring, mais la plupart prirent par la baie de Baflin. En 1850, les capitaines Ommaney et Penny finirent par découvrir, ù l'entrée du canal
de AVellington, quelques vestiges du passage de Franklin : des tombeaux, des caisses de fer-blanc, des cordes, des habits. On pensa dès lors que Franklin s'était engagé dans les régions du nord, et l'on dirigea les recherches en conséquence, au lieu de chercher vers le sud, comme il aurait fallu le faire. En 1854, un récit des Esquimaux recueilli par le docteur Raë fit connaître l'erreur. Ces hommes racontèrent qu'ils avaient vu passer quelques années auparavant, au sud de Boothia, une troupe de soixante hommes environ, terriblement amaigris; ils ajoutèrent que plus tard on les avait tous trouvés morts.
Fig. 193. Découverte du cairn où étaient enfouis leo papieis de John Franklin.
Guidée par ces derniers indices, lady Franklin acheta, des débris de sa fortune, le yacht à hélice le Fox, avec lequel le capitaine Mac-Clintock partit en 1867. Après vingt-deux mois de voyage, le capitaine Mac-Clintock découvrit, le 6 mai 1859, sur la pointe nord de la terre du Roi-Guillaume, un cairn^ ou tas de pierres formant étape, qui lui donna le mot de l'énigme fatale que tout un peuple cherchait depuis si longtemps à pénétrer Tig. 193). Des feuillets de parchemin datés du 25 avril
1848, et enterrés sous ces pierres, contenaient les derniers détails, tracés de la main des officiers, concernant la malheureuse expédition de Franklin.
Le commandant était mort le 11 juin 1847. En 1848, les survivants espéraient atteindre l'embouchure de la rivière de Back, mais ils succombèrent, eux aussi, au froid et à la faim.
En septembre 1859, le capitaine Mac-Chntock rentrait en Angleterre, ramenant sur le Fox presque tous les hommes de son expédition et rapportant divers objets retrouvés dans les lieux qui furent le théâtre du désastre de l'expédition de Franklin,
Il ne nous reste qu'à dire quelques mots des derniers voyages entrepris dans les mers polaires.
Avant le retour de Mac-Clintock, le capitaine Mac-Clure, parti du détroit de Behring, découvrit en 1850 le fameux passage du nord, cherché inutilement depuis tant de siècles, entre l'île de Melville et l'île Baring. 11 vit le thermomètre descendre à — 54°. Au mois d'octobre 1854, Mac-Clintock était de retour en Angleterre. On acquit plus tard la certitude que Franklin avait dû. avant de mourir, reconnaître l'autre passage qui existe au nord de l'Amérique, au sud des terres Victoria et WoUaston.
L'expédition du docteur Kane entra, en 1853, dans le détroit de Smith, et s'avança, vers le nord, sur des traîneaux attelés de chiens. La température, qui était de — 30" à — 40" en moyenne, descendit jusqu'à — 50". On trouva, à 11" du pôle, deux villages d'Esquimaux appelés Etah et Peterovik , puis un immense glacier. Un détachement, conduit par le lieutenant Morton, découvrit, au delà du 80^' degré de latitude, un chenal d'eau libre où s'ébattaient d'innombrables oiseaux : hirondelles, canards, mouettes, etc., poussant des cris aigus. Des phoques se jouaient sur des glaçons flottants. En montant le long des rives, on rencontra des plantes fleuries : lychnis, joubarbes, hesperis, etc. Le 24 juin, Morton arbora, sur le cap Indépendance, situé au delà de 81", le drapeau deH'Aniarciic, qui avait vu auparavant les glaces du pôle austral. Au nord, la mer libre fuyait à perte de vue; à gauche, la rive occidentale du canal Kennedy semblait se terminer par une chaîne de montagnes, dont le pic principal, élevé de 3000 mètres, reçut le nom de monl Parry. L'expédition retourna vers le sud, et arriva, affaiblie et mou-
rante de faim, au port d'Cppernavick, où elle fut reçue par un navire américain. Kane, épuisé par ses souffrances, mourut en 1867.
Nous ne terminerons pas ces rapides considérations sur le pôle arctique sans signaler un fait géologique d'un grand intérêt.
Quand on a pu explorer la nature des terrains des régions avoisinant le pôle nord, on a trouvé qu'un grand nombre appartiennent aux terrains houillers :■ tel est le cas de Tîle Melville, de l'île du Prince-Patrick, etc. '. Sous la glace qui couvre le sol de ces îles, le terrain houîUer existe, avec tous les débris des végétaux fossiles qui le composent. Ainsi, aux époques géologiques, le pôle nord de la terre était couvert de la riche et abondante végétation dont les restes constituent aujourd'hui la houille : ce qui prouve que la température de ces régions était extrêmement élevée et supérieure à celle de nos pays équatoriaux. Quel prodigieux abaissement de température a donc subi notre globe depuis les temps géologiques !
C'est un contraste bien étrange de voir la houille former le sous-sol des glaciers polaires. Supposez que l'industrie humaine songe à s'établir dans ces contrées, elle retirerait de la terre le combustible nécessaire à réchauffer les habitations, et la nature fournirait ainsi elle-même les moyens de combattre les rigoureuses conditions cliraatériques de ces régions inhospitalières.
Pôle antarctique. — Le pôle austral est probablement enveloppé d'une calotte de glace de 4000 kilomètres de diamètre. Tout porte à croire que les dimensions de cette masse ont diminué depuis 1774, c'est-à-dire depuis le voyage du capitaine Cook.
On ne peut approcher des parages antarctiques que pendant les mois d'été, c'est-à-dire en décembre, janvier et février.
Le premier navigateur qui ait pénétré dans ces déserts est le capitaine hollandais Théodoric de Gheritk, dont le vaisseau faisait partie de l'escadre de Simon de Cordes, en destination
1. Voir la Carte géologique de la terre, publiée en 1862, par II. Marcou.
des Indes orientales. En janvier 16G0, une tempête ayant dispersé, les vaisseaux de cette escadre, celui du capitaine Gheritk fut entraîné jusqu'au 64" degré de latitude sud. Il reconnut là une côte semblable à celle de la Norvège, montueuse, couverte de neige, et s'étendant du côté des îles Salomon.
Le récit de Simon de Cordes fit naître beaucoup d'incrédulité. Les doutes ne se dissipèrent que quand les terres de New-South- Shetland furent définitivement reconnues.
L'idée d'un continent antarctique est pourtant une des plus vieilles conceptions de la géographie spéculative, une de celles auxquelles on a le plus de peine à faire renoncer aujourd'hui ]es marins et les savants. L'existence d'un continent austral semble nécessaire pour faire contre-poids aux terres arctiques. L'dTcrra australb incognila est marquée à ce titre dans les cartes de Mercator, autour du pôle sud : et lorsque l'officier français de Kerguelen eut découvert, en 1772, l'île qui porte son nom, il présenta cette idée de Mercator comme lui ayant suggéré le motif de son voyage d'exploration *.
En 1774, le célèbre capitaine Cook s'engagea jusqu'au delà de 71" de latitude, sous le 109*^ degré de longitude occidentale. Il parcourut 180 lieues entre le 50" et le 60" degré de latitude sud, sans trouver les terres dont quelques marins avaient parlé : ce qui lui fit supposer que l'on avait pris pour un continent des montagnes de glace ou des bancs de brouillards. Cook ne rejette pas néanmoins l'idée de l'existence d'un continent austral.
« Je crois fermement, dit-il dans la relation de son voyage, qu'il y a près du pôle une étendue de terres où se forment la plupart des glaces répandues dans ce vaste océan méridional ; je crois que les glaces ne se prolongeraient pas si loin s'il n'y avait point au sud une terre, je veux dire une terre d'une étendue considérable. J'avoue cependant qu'alors la plus grande partie de ce continent austral doit être en dedans du cercle i)0laire, où la mer est si encombrée de glaces qu'elle devient ina])ordable. Le danger que l'on court à reconnaître une cote dans ces mers inconnues est si grand, que j ose dire que personne ne se hasardera jamais à aller plus loin que moi, et que les terres qui peuvent être au sud ne seront jamais reconnues. Les brumes y sont trop épaisses, les tourmentes de neige trop fréquentes, le froid trop aigu, tous les dangers tie ta navigalion liop nombreux. L'aspccl des côtes est plus
i. I^inl, MélntKjrs scieniifiqurs pt lillérairc^, lonu; 1.
horrible qu'on ne saurait Timaginer. Ce pays est condannié par la nature à rester privé de soleil et enseveli sous d'éternels frima:>.... Je crois qu'après cette relation on ne parlera plus du continent austral. >'
Ces régions désolées auxquelles le grand navigateur appliquait les paroles de Pline : Pars mundi à natura damnata ei densa mersa caligine, n'ont pas effrayé le courage des explorateurs qui ont succédé à Gook. De nos jours, quelques expéditions ont été dirigées vers ces parages, séjour du froid, du silence et de la mort.
En 1823, un passage lijjre s'ouvrit dans les mers antarctiques. Le baleinier écossais James Weddell, lancé avec son équipage à la poursuite des phoques, ayant trouvé par hasard la mer libre sur la route, put s'engager jusqu'à la latitude de 74" (sous le 34e degré de longitude) ; mais, la saison étant trop avancée, il revint sur ses pas.
Le voyage de ^^'eddell avait fait grand bruit; il permettait d'entrevoir la possibilité d'explorations plus sérieuses. Quinze ans plus tard, les expéditions du marin français Dumont d'Urville, de rAméricain Wilkes et de l'Anglais sir James Glark Ross se mettaient en route pour le pôle austral.
Dumont d'Urville, qui périt si misérablement en 18!è2, dans la catastrophe du chemin de fer de Versailles, partit le 9 janvier 1838, du détroit de Magellan, avec les deux corvettes l'Astrolabe et la Zélée. Il croyait, après avoir dépassé la première barrière de glace, trouver, comme Weddell. une mer ouverte; mais il dut bientôt renoncer à cette espérance. Les glaces flottantes devenaient de plus en plus serrées et dangereuses. Les glaces australes ne circulent pas dans des détroits, ou passages tout formés, comme celles du pôle nord. Détachés des énormes banquises qui entourent les terres, ou reposant quelquefois seulement sur des bas-fonds, ces blocs forment des ceintures parallèles au front des falaises, entrecoupées d'un petit nombre de canaux étroits et sinueux. Ces falaises de glace offrent une dégradation d'autant plus avancée qu'elles sont plus éloignées de leur point d'origine, ce qui permet au marin de juger approximativement de l'éloignement des banquises. Les blocs de glace forment d'abord de vastes prismes, ou masses tabulaires,
régulières, d'une blancheur mate ; mais peu à peu ils s'usent, se fendent, s'arrondissent ou se divisent sous l'action des flots qui les charrient; leur couleur devient de plus en plus limpide et bleuâtre. Ils peuvent remonter librement vers le nord, au gré des courants et des vents, qui les emportent dans la direction de l'équateur. D'une année à l'autre, ces glaces flottantes peuvent s'accumuler d'une manière très-différente, et ce n'est que par un véritable hasard qu'elles laissent quelquefois entre elles un passage libre, tel que celui qui fut trouvé par Weddell. On a encore rencontré de ces îles de glace à la latitude sud de 35" et à la hauteur du cap Horn.
Les deux navires français se trouvèrent plusieurs fois pris dans les glaces que resserraient les vents du nord; ils no durent qu'au retour des vents du sud, qui dispersèrent ces masses énormes, de pouvoir en sortir sains et saufs. Dans quelques circonstances, Dumont d'Urville se vit obligé de lancer son navire contre un champ de glace qui l'emprisonnait, et de se frayer par la force un chemin à travers les banquises, en se servant de sa corvette comme d'un bélier.
En 1h:58, il reconnut, au sud des îles Orkneys, environ 50 lieues de côtes, auxquelles il donna le nom de to-re Louis- Philippe et de terre JoinviUe. Ces terres sont recouvertes par d'énormes glaciers qui s'élèvent à 800 mètres de hauteur. Ross y a découvert plus tard des pitons très-élevés, tels que le mont Penny et le mont Haddington (2150 mètres); le marin anglais constata que cette terre n'est qu'une grande île. L'équipage de Dumont d'Urville était malade et très-fatigué; le commandant donna 1 ordre de retourner à Valparaiso, d'où il repartit pour le pôle austral Tannée suivante (janvier 1839).
11 s'avança cette fois par un point diamétralement opposé. Bientôt il se retrouva au milieu des glaces, sous le cercle antarctique, et découvrit alors la terre Adêlie. La longue et haute falaise de cette île, ou continent, était entourée d'une ceinture d'îles de glaces menaçantes et nombreuses. Dumont d'Urville n'hésita pas à diriger ses vaillantes corvettes au milieu de la bande d'énormes glaçons qui semblaient défendre les abords du pôle sud. Par moments, ses vaisseaux y étaient tellement resserrés qu'on devait craindre sans cesse un cboc terrible, un abordage irréparable, une pression inévitablement funeste. En
outre, la mer produisait autour de ces écueils flottants des remous considérables, qui ne pouvaient qu'entraîner à sa perte un navire qui s'y fût abrité un seul instant. C'est en passant à leur base qu'on jugeait de l'élévation des falaises de glace.
« Les murailles de ces blocs de glace, dit Dumont d'Urville dans son Voyage au pô e austral, dépassaient nos mâtures, elles surplombaient nos navire?, dont les dimensions paraissai .nt ridiculement rétrécies. Ou aurait pu se croire dans les rues étroites d'une ville de géants. Au pied de ces immenses monuments, nous apercevions de vastes cavernes creusées par les flots qui s"y engouffraient avec fracas. Le soleil dardait ses rayons obliques sur d'immenses parois de glace, semblables à du cristal. Il y avait là des effets d'ombre et de lumière vraiment magiques et saisissants. Du haut de ces montagnes, s'élançaient à la mer de nombreux ruissL'aux alirÀentés par la fonte qu'activait le soleil de janvier, été de ces régions. »
Parfois les glaçons se rapprochaient tellement qu'ils cachaient entièrement la terre; on n'apercevait alors que deux murs de glace menaçants : des échos sonores répétaient le commandement des officiers. La corvette qui suivait l'Astrolabr paraissait si petite, sa mâture semblait si grêle, que l'équipage était saisi d'un sentiment de terreur. Durant près d'une heure, on ne vit que des murailles verticales de glace. On arriva ensuite dans un vaste bassin, formé d'un côté parla chaîne d'îles flottantes qu'on venait de traverser, et de l'autre par une terre haute de 1000 à 1200 mètres, à la surface ondulée et bouleversée, bien que partout revêtue d'un épais manteau de glace dont le soleil faisait resplendir l'imposante blancheur. Les officiers purent s'avancer en canot, à travers un labyrinthe de glaçons, jusqu'à un petit ilôt placé en face de la côte. On toucha terre, et le pavillon français fut planté pour prendre possession du nouveau continent (fig. 19^}. Puis on emporta quelques échantillons de roches arrachées aux falaises dénudées et escarpées.
Ces roches sont composées de quarlzite et de gneiss. Le continent austral appartient donc au terrain primitif, tandis que le continent boréal appartient en grande partie, comme nous l'avons fait remarquer, au terrain de transition (terrain houiller^.
Dumont d'Urville a tracé la carte de la terre Adélie sur une
trentaine de lieues. C'est un pays mort et désolé, sans aucune trace de végétation.
Un peu plus vers le nord, le navigateur français reconnut vaguement, dans les lignes blanchâtres de l'horizon, une autre terre qu'il nomma côte Clarie, et dont l'existence fut bientôt confirmée par l'expédition américaine de Wilkes.
Cet habile officier explora les terres australes sur une plus grande échelle qu'aucun autre navigateur, mais il se laissa
Fig. 195. Le mont Érèlje, volcan du continent antarctique.
induire en erreur par les brouillards, et il marqua sur sa carte quelques côtes là où sir James Ross n'a trouvé plus tard que de l'eau. Cette erreur a jeté sur toute son expédition une défaveur, d'ailleurs injuste.
En 1841, James Ross pénétra dans un goll'e qui éciiancre la grande glacière australe. Il y découvrit, sous le Vô*" degré de latitude, une montagne volcanique, haute de 3750 mètres, qui lançait des gerbes de Uammes et de fumée ù jjIus de 700 mètres dans les airs (fig. 195). Les flancs de cette gigantes(]ue montagne, située dans la terre Victnria, sontcouverts de neige jus(ju'à
l'orifice du cratère d'où partent les flammes. A peu de distance, Ross aperçut le cône, presque aussi élevé, d'un autre volcan éteint, ou du moins inactif. Il donna à ces deux volcans les noms de ses vaisseaux. Èrèbe et Terror^ noms qui sont en harmonie avec la nature de ces parages désolés. La falaise de glaces s'élevait jusqu'à 60 mètres et paraissait avoir 300 mètres de profondeur; on ne trouva pas à 750 mètres le fond de la mer. Au loin, vers le sud, on distinguait une rangée de hautes montagnes que Ross nomma monts Parry.
Quand Ross revint sur ses pas, il s'était avancé presque jusqu'au 79= degré de latitude australe.