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LA RETRAITE DES VAINQUEURS

Un silence profond a succédé presque subitement à l'infernal vacarme d'une bataille qui avait duré douze heures, et avait mis aux prises plus de deux cent mille hommes.

Dans tous les corps, les officiers procèdent à un premier appel.

« Un tel?

— Mort!

— Un tel?

— Disparu ! »

« Mort, disparu. » Ces deux mots, que

laissent tomber dans la nuit des voix mornes et lasses, reviennent comme un refrain et sonnent comme un glas.

Les « disparus » ne sont pas loin. La plupart, à cette heure, s'entassent dans les ambulances de Rezonville et de Gravelotte, blessés, souffrant mille tortures et réclamant à grands cris l'intervention des chirurgiens, qui ne peuvent suffire à la lugubre besogne.

Sur le champ de bataille, il y a des morts par milliers ; on ne peut faire un pas dans l'ombre sans trébucher sur des corps.

Des hommes, envoyés en reconnaissance à Flavigny et dans les ravins, se heurtent à de véritables murailles de cadavres et reviennent épouvantés.

A l'entrée des ravins de Gorze et de la Mance, ils ont vu entre les bois noirs, sous la clarté douce de la lune, des centaines de cadavres restés debout, en rangs serrés, de véritables régiments de morts. Quelques-uns de ces morts n'avaient plus de tête ; d'autres avaient le visage couvert d'une croûte de sang caillé.

Dans les campements, on manquait d'eau.

Des soldats rencontrent des mares où ils emplissent leurs bidons dans l'obscurité, et, joyeux, reviennent en hâte vers leurs camarades qui meurent de soif.

Vers les bidons, des quarts sont tendus. Enfin, on va donc boire! Mais ceux qui, les

premiers, trempent leurs lèvres dans le liquide reculent avec horreur, leurs cheveux se dressent : les mares où les bidons furent emplis étaient des mares de sang.

Ces choses paraissent incroyables, et pourtant elles sont vraies.

Cela n'était rien encore auprès de ce qui se passait aux ambulances. Dans l'ombre d'une salle basse et enfumée, des blessés étaient étendus sur une mince couche de paille, serrés les uns contre les autres à étouffer.

Chaque fois qu'on enlevait un blessé pour le porter sur la table d'opération, un véritable concert de hurlements et d'imprécations éclatait, des protestations s'élevaient, tous enviaient le sort du malheureux à qui on allait enlever un bras ou une jambe, recoudre le ventre.

Des yeux brillants de fièvre suivaient l'opération, sans que la moindre trace d'émotion parût sur les visages.

Penchés sur une table grossière, insensibles aux insultes et aux clameurs, les médecins travaillaient sans relâche, ne s'accordant même pas une seconde de repos entre chaque opération.

Le sang ruisselait sur leurs bras nus, giclait parfois sur leur visage; leur tablier en était imbibé.

Ils étaient superbes et hideux.

Autour d'eux, les membres coupés formaient des tas que les aides poussaient du pied de

et

Oh

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temps à autre pour faire un peu de place devant la table.

L'eau manquait également aux ambulances, où elle eût été si nécessaire.

Des hommes, envoyés en corvée très loin, en rapportaient de temps en temps un seau. Les médecins y plongeaient les bras et y lavaient leurs instruments, et l'eau rougissait aussitôt.

Sur le plateau, à la lueur de lanternes, d'autres médecins cherchaient les blessés parmi les morts, aidés par des brancardiers et des infirmiers. La tâche était lugubre; elle était aussi très lourde, car les pertes avaient été terribles.

Les Français comptaient cent quarante-sept officiers et douze cent vingt hommes tués, cinq cent quatre-vingt-dix-sept officiers et près de dix mille hommes blessés ; ils avaient près de Six mille disparus.

Du côté des Allemands, les pertes étaient de deux cent trente -six officiers et quatre mille deux cents hommes tués, quatre cent soixante-dix officiers et près de dix mille hommes blessés; ils avaient un millier de disparus.

Les pertes atteignaient le total formidable de trente-trois mille hommes pour une seule bataille.

Nous avions perdu trois généraux : Legrand, Brayer et de Marguenat; deux colonels : Cou-

sin, du 3e grenadiers, et Amadieu, du y5e de ligne. Les généraux de Montaigu, Bataille, Letellier-Valazé et sept colonels étaient blessés.

Les Allemands avaient perdu deux généraux et onze colonels ; plusieurs généraux et un nombre considérable d'officiers supérieurs étaient blessés.

Plusieurs régiments prussiens n'existaient plus.

Nos régiments campaient sur les positions occupées par eux à la fin de la bataille. Devant eux, l'armée ennemie, complètement épuisée, avait reculé.

Nous restions maîtres du champ de bataille, et la victoire eût été complète si Bazaine n'avait pas, pendant toute la journée, bridé les chefs de notre armée, s'il n'avait pas immobilisé des forces considérables.

Alors qu'il eût fallu attaquer franchement, s'engager à fond, nos soldats avaient reçu l'ordre de se défendre seulement, de se borner à conserver leurs positions.

Malgré cela, nous étions vainqueurs.

On allait donc marcher en avant.

Les Allemands s'y attendaient, et, de l'avis d'un de leurs chefs, ils se disposaient à battre en retraite.

Dès que la bataille fut terminée, nos commandants de corps d'armée : Canrobert, Le-

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bœuf, Bourbaki, de Ladmirault et Frossard, se réunirent en conseil dans le bureau de poste de Rezonville pour examiner la situation.

A l'unanimité, il fut décidé que les ordres de l'Empereur pouvaient et devaient être exécutés.

Bazaine survint alors. La décision prise sous réserve de son approbation lui ayant été aussitôt soumise par Canrobert, il fronça les sourcils, et prenant un ton cassant :

« Non. non, dit-il, nous ne marcherons pas en avant... L'armée française n'a plus qu'à se replier sur Metz. »

Ainsi donc, nous étions vainqueurs et nous battions en retraite; Bazaine allait enfermer à Metz une superbe armée qui aurait pu sauver la France.

L'ordre du maréchal frappa tout le monde de stupeur.

On fut bien près de crier à la trahison, et nombre d'officiers ne cachèrent pas leur indignation.

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