DERNIERS COMBATS
Le maréchal Bazaine, tout à ses menées ténébreuses, surveillait toujours sa gauche dans la crainte de voir les Prussiens lui barrer la route de Metz.
Vers cinq heures et demie, il apprend que des masses prussiennes, arrivant d'Ars-sur-Moselle, s'engagent dans la vallée de la Mance.
Entre le bois de Vaux et le bois des Ognons, qu'elle sépare, cette vallée est très encaissée et présente l'aspect d'une gorge sauvage. Il est donc facile de la défendre.
Le maréchal se hâte de garnir d'infanterie les crêtes de la gorge, et installe sur le versant une batterie de mitrailleuses.
Bientôt, dans l'ombre qui envahit rapidement la vallée profonde, on aperçoit des régiments qui s'avancent comme à la parade, en colonnes serrées.
Très calme, derrière les mitrailleuses, Bazaine attend.
Soudain il esquisse un geste, puis il dit :
a Allez-y! »
Aussitôt on entend le crépitement singulier des mitrailleuses, et l'on voit, entre les bois noirs, tomber des centaines de Prussiens. Ils s'abattent comme des capucins de cartes, par rangs entiers.
130 LA TERRE SAiNGLANÏE
Exaspérés, les officiers s'élancent en avant en hurlant :
(c Forwaertz! Forwaertz! »
Des hommes essayent de les suivre : ils marchent sur les morts et les blessés.
(( Allez-y! » dit encore Bazaine.
Et les mitrailleuses crépitent de nouveau, et de nouveau, dans l'ombre du ravin, les Prussiens tombent par tas.
Le spectacle est terrifiant, et cela dure pendant des heures. Pendant des heures, superbes d'audace, les Prussiens s'efforcent de sortir de la gorge infernale.
La nuit était venue, et Bazaine n'avait pas bougé, et les mitrailleuses semaient toujours la mort.
Enfin elles devinrent muettes : les colonnes prussiennes avaient disparu.
Les fantassins se redressèrent et crièrent :
(( Vivent les artilleurs! Vivent les moulins à café! »
La brigade Lapasset (84^ et 97^) tenait depuis le matin devant Rezonville et maintenait vigoureusement les Prussiens sur ce point, avec l'aide des grenadiers et des zouaves de la Garde.
Vers six heures, dans un effort suprême, les Prussiens sortent du ravin de Gorze, se massent dans la plaine, formant d'énormes colonnes d'attaque , et foncent sur nos lignes , refoulant les troupes de la Garde.
« Clairons, la charge! » rugit Lapasset.
Les batteries ennemies envoient sur la brigade des volées d'obus. Nos canons tonnent, nos mitrailleuses crépitent, la fusillade devient enragée.
Le 3^ bataillon du 97% qui se trouve prêt le premier, s'élance sur l'ennemi à la baïonnette.
« En avant! en avant! » crient les officiers.
Les soldats qui ne chargent pas criblent de balles les colonnes
prussiennes; les mitrailleuses creusent d'énorme, .i as dan- ^ colonnes.
Devant les masses ennemies, un rempart de cadavres s csl luriiie. Soudain les Prussiens, qui s'étaient arrêtés, hésitants, entendent des clameurs farouches et aperçoivent les baïonnettes du ÎJ7' . Leurs officiers essayent de les enlever, s'élancent bravement en avant; de nos lignes on les voit tomber presque tous.
Le désordre se met alors dans les rangs ennemis, et les Prussiens abandonnent encore une fois la partie, reculent devant nos baïonnettes.
Pendant plus de deux heures la fusillade continua sur ce point, et la nuit seule la fit cesser.
Les Prussiens n'avaient pas gagné un pouce de terrain, et le sol était tapissé de leurs morts.
La brigade Lapasset avait, elle aussi, subi des pertes cruelles.
Au 84' , trois officiers étaient tués : commandant de la Ghevardière de la Grandville, capitaine Remy et lieutenant Salze. Le colonel et dix-sept officiers étaient blessés. La troupe comptait vingt-deux morts, plus de trois cents blessés et une soixantaine d'hommes disparus.
Le 97'^ avait à enregistrer la mort de douze officiers : commandant Blondy; capitaines Four, adjudant-major, Renouard, Baubras, Tain; lieutenants de Passemar de Saint- André, Carré, Miquel dit Bartheriès, Saint-Arroman ; sous-lieutenants Miotte, porte-drapeau, Nigond , Blanc.
Le colonel et sept officiers étaient blessés. Pour la troupe, il y avait cinquante morts, près de trois cents blessés, et l'on comptait plus de cent hommes disparus.
Dans la plaine, entre Rczonville et Vionville, le 0® corps continue la lutte avec succès.
Devant les vaillantes troupes de (^anr ' ■' les ih.^.^lo ennemies
reculent vers Vionville. La plaine est couverte de morts et de blessés, et les derniers rayons du soleil moirent des flaques de sang. Le canon tonne sans cesse, les chassepots rugissent sans arrêt. De temps à autre, quand les Prussiens deviennent trop pressants, des soldats français s'élancent à la baïonnette.
Vers cinq heures, dans le poudroiement d'or pâli du soleil à son déclin, le spectacle est sans égal.
Nos régiments rivalisent d'ardeur et d'audace, et pourtant ils sont tous cruellement éprouvés.
Au 75% le colonel, l'héroïque Amadieu, nommé le 3 août 1869 seulement, est mortellement blessé. Sont également tués ou blessés mortellement : les capitaines Trion (Lazare-Jacques) et Trion (François-Léon), les deux frères, et Verneuil; les lieutenants Faure, Laporte et Delangle. Quinze officiers sont blessés.
Le 91^ a perdu trois officiers : capitaines Magnol et Guillemant, sous -lieutenant Victorin. Quatorze officiers sont blessés.
Les deux régiments comptaient près de neuf cents hommes hors de combat, tués, blessés ou disparus.
De tels chiffres disent éloquemment avec quelle bravoure les nôtres se comportaient devant les masses prussiennes.
Après la charge de la brigade Bredow, pendant une mêlée des plus sanglantes, le sous-lieutenant Labrevoit avait caché sous un monceau de cadavres le drapeau du 93^ Un uhlan, ayant aperçu un morceau de l'étoffe, s'empara du drapeau et s'enfuit. Mais il avait été vu par le chasseur Mangin, du ^^ régiment de chasseurs. Ce brave soldat s'élança au triple galop à la poursuite du uhlan, le réjoignit, lui passa son sabre au travers du corps, et reprit le drapeau.
Ce drapeau ne fut remis que le lendemain au 93% où tous le croyaient perdu.
En apprenant que l'un de ses drapeaux était entre les mains de l'ennemi, Canrobert, qui ignorait encore l'acte du chasseur Mangin, entra dans une violente colère.
REZONVILLE 133
« Si le 93*' ne reprend pas son drapeau, dit- il, rofficier qui en avait la garde sera fusillé. Il faut arracher ce drapeau à Tennemi, quand on devrait pour cela faire tuer tous les hommes du régiment ! »
Les braves du 93'^ partageaient, du reste, l'avis du maréchal sur ce point.
(( Nous mourrons tous s'il le faut pour sauver notre drapeau! » s'étaient-ils écriés en apprenant la triste nouvelle.
Ils tiennent parole.
Plusieurs fois, dans les prairies caressées par les derniers rayons du soleil, on voit le régiment tout entier s'élancer à la baïonnette contre des colonnes énormes ; les hommes font preuve d'une bravoure folle et tombent héroïquement.
Huit officiers sont tués : capitaines Boyer et Bertèche; lieutenants Parraud, Ramplon, de Levesou de Vesins et Valcke; souslieutenants Vulmont et Valette. Vingt sont blessés.
Près de sept cents hommes de troupe restent sur le terrain.
La mort du lieutenant Levesou de Vesins fut particulièrement héroïque; elle lui a valu l'honneur de figurer sur un des hauts-reliefs du monument de Mars-la-Tour.
Ce jeune officier enlevait, sous une grêle de balles et d'obus, en chantant la Marseillaise , sa compagnie dont il avait le commandement.
Soudain il tomba, la jambe droite brisée, fracassée, par un éclat d'obus.
Ses hommes se précipitèrent pour le secourir.
<c Non, non, fit-il, en avant I en avant toujours...! Moi je vais mourir... sur le champ de bataille;... c'est une belle mort... »
Puis, se tournant vers son sergent-major :
a A vous, dit-il, l'honneur de commander la compagnie, puisqu'il n'y a plus d'officiers... Cependant, avant de partir, prenez cette montre et cette bague. Vous les remettrez à ma mère en lui disant que ma dernière pensée fut pour elle, que je suis mort en soldat et en chrétien. »
Puis il serra la main du sergent-major, et, d'une voix faible, il répéta : (c En avant! »
Tous les hommes défilèrent en pleurant devant le malheureux officier, dont le regard se voilait déjà, et qui, d'une main défaillante, leur adressait un dernier et suprême adieu.
La nuit étend ses ténèbres sur l'immense champ de bataille. La lutte semble terminée. On entend à peine, de temps à autre, quelques coups de fusil.
Le maréchal Canrobert passe devant plusieurs régiments et s'entretient familièrement avec les officiers et les soldats. ^ Tous se disposent à prendre un repos bien gagné.
Soudain une violente fusillade éclate du côté de Vionville; puis l'on entend un bruit de galop, des cris, des hourras.
Le prince Frédéric- Charles, espérant surprendre nos troupes, lance sur elles toute sa cavalerie.
Les 9% 93% 91% 28*^ de ligne et les voltigeurs sont chargés furieusement par cette cavalerie.
Dans l'ombre, un désordre indescriptible se produit.
Néanmoins nos soldats résistent victorieusement à l'attaque impétueuse des cavaliers prussiens, et, devant nos carrés rapidement formés, les hommes et les chevaux tombent pêle-mêle.
Bientôt la cavalerie prussienne se replie, ayant échoué complètement.
Cette fois, la bataille était terminée.