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EN RETRAITE

La nuit étend son ombre sur l'immense champ de bataille, une ombre douce où les étoiles mettent leur pâle lueur de rêve. Çà et là, dans la nuit, de larges taches rougeâtres indiquent l'emplacement de villages qu'achève de dévorer l'incendie et qui ne sont plus que des brasiers.

Seule, la ferme de Moscou flambe encore.

Tous les regards se tournent vers la flamme qui fait surgir de l'ombre un coin de ce plateau où dorment tant de morts ; les cœurs se serrent.

La ferme de Moscou était pleine de blessés. Que sont-ils devenus ?

Tous, hélas! n'ont pu fuir le danger. A cette heure, plusieurs se tordent dans le brasier.

« En avant! »

Dans l'ombre roule une cohue sans nom. On dirait l'exode d'un peuple fuyant devant quelque terrible fléau. De par la volonté de Bazaine, cette armée que la France attend bat en retraite vers Metz.

Toutes les routes, tous les sentiers, tous les ravins sont encombrés de soldats, de chevaux, de canons, de caissons, de voitures. Les régiments, les bataillons défilent sans ordre. Cela sent

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la défaite. Et pourtant, à cette heure, les 2*^ et ^V corps, quelques fractions du 4*^, — la moitié de notre armée, — campent sûr leurs positions, dont les Allemands n'ont pu s'emparer.

Ce que les Allemands n'ont pu prendre, Bazaine le leur donnera.

Déjà, en effet, il a préparé des instructions pour les commandants des 2" et 3^ corps. A ces vainqueurs, il parlera comme à des vaincus ; il leur dira : (c Vous vous mettrez en mouvement sans sonneries et sans bruit, joowr ne pas éveiller V attention de V ennemi. >> Et bientôt les vivants envieront le sort des morts, car ils connaîtront la tristesse et la honte, alors que leur héroïsme eût mérité la gloire.

Des deux côtés, les pertes de la journée étaient énormes. On comptait en effet :

Pour les Français :

Officiers : 88 tués, 396 blessés, 111 disparus. Troupe : 1056 tués, 6813 blessés, 4309 disparus.

Il convient d'ajouter que la plupart des « disparus w étaient des blessés transportés dans les ambulances pendant le combat, et que le chiffre des tués ne comprend pas les nombreux blessés qui succombèrent.

Four les Allemands :

Officiers : 257 tués, 569 blessés, •> disparus. Troupe : 4981 tués, 13859 blessés, 484 disparus.

Le total des pertes était donc de trente- deux mille cinq cents hommes environ.

Six généraux français avaient reçu des blessures graves : de Goldbery, Henry, Colin, Pradier, de Bellecourt et Plombin.

Le général allemand Cranshaar était tué.

Sur le champ de bataille, les brancardiers et les infirmiers qui

avaient la triste et pénible mission de relever les morts et de rechercher les blessés, virent des choses affreuses.

Au fond du ravin de la Mance, l'amas des corps atteignait, à certains endroits, une hauteur de plus de deux mètres, et, sous ces corps, on entendait les plaintes et les gémissements des blessés.

Près de la petite rivière, qui chantait sa chanson monotone, au pied d'un arbre, deux infirmiers aperçurent, à la lueur de leur lanterne, un officier prussien qui était assis sur un cadavre et fumait sa pipe. Ils s'approchèrent.

ce Vous êtes blessé? » demandèrent-ils.

L'officier éclata de rire.

a Blessé, blessé, fit-il, que voulez-vous dire? Pourquoi serais-je blessé? Je prends le frais devant ma porte, cela n'est- il donc plus permis? »

Le malheureux était devenu fou.

Ailleurs, dans le mêitie ravin, on trouva deux officiers étroitement enlacés.

L'un était tout jeune, l'autre avait des cheveux blancs; le jeune était grièvement blessé, le plus âgé était mort.

On voulut enlever le blessé, l'étendre sur un brancard.

(( Non, non, fit-il d'une voix faible en montrant le cadavre, laissez-moi mourir auprès de lui. »

Et il ajouta :

(c C'est mon père. »

Non loin de la ferme de Moscou, des soldats français rencontrèrent une femme en deuil qui se penchait sur les cadavres.

Ils voulurent l'éloigner, mais elle protesta.

<c Mon mari est capitaine dé uhlans, dit-elle en français; il est signalé comme ayant disparu... »

Les larmes Témpêchèrent d'achever la phrase.

Nos soldats l'aidèrent dans ses recherchés, qui fiirent infructueuses. Le mari de cette femme courageuse avait peut-être trouvé la mort dans la carrière du Cîiveàu.

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• Sur la route de Sainle-Marie-aux-Cliènes à Sainl-Privat, le roi

Guillaume pleurait devant les morts de sa Garde, si nMiiil)reux

qu'ils formaient des tas dont la hauteur était supérieure à celle des

talus de la route.

On trouvait des morts partout, même dans les endroits où Ton ne s'était pas battu; des blessés s'étaient traînés fort loin, dans l'espoir d'échapper aux balles et à la mitraille, ou pour mourir en paix.

Au sud de Gravelotte, dans un vallon délicieux dont l'herbe n'était pas foulée, on découvrit le cadavre d'un officier prussien auprès duquel se tenait un petit chien, qui hurlait lamentablement et ne s'arrêtait de crier que pour lécher le visage du mort.

A deux cents mètres de Roncourt, un officier saxon était allé mourir derrière une haie. Avant de mourir, il avait eu la force de tracer quelques lignes au crayon sur une feuille arrachée de son carnet. Sur cette feuille, on lisait une adresse, puis, au-dessous : « Ma femme, ma fille bien-aimée. Je meurs pour mon pays;... ma dernière pensée est pour vous,... ma pauvre femme, mon enfant chérie... Au revoir... » Il fallut briser les doigts du malheureux officier pour arracher la lettre.

Cette lettre, — relique précieuse, — parvint à son adresse. Elle était teinte du sang de l'officier saxon. Bien des larmes, sans doute, l'arrosèrent.

Dans son rapport sur la bataille, le prince Frédéric-Charles rendit justice à la bravoure admirable de nos soldats : « Ils se sont battus, disait-il, avec une bravoure digne de leur ancienne renommée. »

Nous ne devons pas hésiter, de notre côté, à dire que les officiers allemands firent preuve, à Saint-Privat, d'un courage vraiment héroïque. Nous devons également relater que nombre d'entre eux, particulièrement ceux de la Garde, se montrèrent pleins d'humanité à l'égard de nos blessés et proclamèrent très haut la valeur de nos troupes.

Qu'il y ait eu des excès commis, cela n'est pas douteux. Mais, quand les passions sont déchaînées, quand la vie humaine ne compte plus, où donc n'en constaterait -on pas?

Dans le courant de la nuit, les ordres de Bazaine furent communiqués aux commandants de corps.

L'armée tout entière devait se replier sous Metz, occuper les positions suivantes sur la rive gauche de la Moselle :

Le 2^ corps, sur le versant sud du mont Saint- Quentin, sa gauche à Longeville;

Le 3^ corps, entre les forts de Plappeville et Saint- Quentin, sa gauche à Lessy;

Le 4"^ corps, sur le contrefort de Goupillon, de Lorry au Sansonnet ;

Le 6" corps, dans la vallée de la Moselle, à gauche de Woippy;

La Garde, à la Ronde et au Sansonnet;

La réserve d'artillerie, au Ban- Saint- Martin;

La réserve de cavalerie, à l'île Ghambière;

Le grand quartier général était établi au Ban -Saint- Martin.

Au lever du jour, les troupes des 2^ et 3*^ corps quittèrent les positions qu'elles avaient si bien défendues, les crêtes verdoyantes, où elles laissaient tant de braves dont les manœuvres louches de Bazaine rendaient la mort inutile.

Tous les visages étaient mornes, l'inquiétude et le désespoir régnaient dans tous les cœurs.

On reculait, et pourtant on n'était pas vaincu. • Nul ne comprenait la décision du maréchal.

De nombreux blessés avaient été installés dans la ferme de Montigny-la-Grange ; on dut les abandonner, faute de moyens de transport. Des scènes pénibles se produisirent.

(c Ne partez pas sans nous! emportez-nous! » criaient les blessés

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en tendant leurs mains tremblantes vers les camarades qui, sac au dos, attendaient le signal de la retraite.

Cette séparation augmenta la tristesse des cœurs.

Bientôt tous nos régiments furent groupés dans le camp retranché de Metz.

La France perdait la vaillante armée qui eût pu la sauver encore.

LA TERRE DU SOUVENIR

LA TERRE DU SOUVENIR

Dans les champs de Mars-la-Tour, de Rezonville, de Gravelotte, d' Amanvillers , de Saint- Ail, de Saint- Privât, la nature a depuis longtemps effacé les traces des grandes batailles de Tannée terrible.

Mais autour des villages tranquilles, rendus célèbres par tant de deuils, au fond des ravins ombreux, sur les plateaux ensoleillés, de nombreux monuments, des milliers de croix, évoquent le souvenir des braves qui dorment du bon sommeil sous le gazon fleuri de la terre lorraine.

Presque tous les monuments des champs de bataille sont allemands.

Pour les Français, les souvenirs funèbres et glorieux ont été concentrés à Mars-la-Tour, qui possède un monument de toute beauté et une très curieuse église commémorative.

Le monument de Mars-la-Tour, dû au ciseau du sculpteur Bogino, se dresse à deux pas de la frontière, devant la campagne superbe que nos soldats arrosèrent de leur sang. Dans son ensemble.

très harmonieux, il offre l'aspect grandiose qui convient à une telle œuvre et à un tel cadre.

Sur un piédestal haut de cinq mètres, une statue représente la France, qui, debout, soutient un soldat mortellement blessé. Un fusil s'échappe de la main défaillante du soldat ; mais au moment où l'arme va toucher le sol, elle est saisie par un jeune enfant qui se tient accroupi aux pieds de la France. Un autre enfant s'appuie sur une ancre allégorique.

Mars-la-Tour. Le monument national. (Photo: Nels, Metz.)

Sur la face du piédestal qui regarde le champ de bataille , on lit cette inscription :

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