‹ La Terre sanglanteChapitre 39 sur 51 · ORDRE · texte numérisé non relu

ORDRE

(( Messieurs les officiers subalternes français sont dirigés en Allemagne de la manière suivante :

j(£tmnns£^}iÈxmàk.

Metz. — Le pont des Morts et le temple protestant. (Photo : Nels, Metz.)

« Mardi, 1" novembre 1870.

(( i^^ train : 9 heures 30 minutes du matin, à la gare de Metz, par

la ligne Metz-Sarrebrûck : la garnison de Metz. « 2^ train : 11 heures 30 minutes : la Garde impériale, la division

de cavalerie de réserve, la réserve du génie. (( 3^ train : 1 heure 30 minutes : 6^ corps (Ganrobert), division de

Forton.

« 4" train : 4 heures 15 minutes : 2® corps (Frossard), brigade mixte

Lapasset.

« 5* train : 6 heures 15 minutes : 3^ corps (Lebœuf).

(( Mercredi 2 novembre 1870.

(c 6' train : 6 heures 15 minutes du soir : 4^ corps (de Ladmirault).

(( Messieurs les officiers sont priés d'arriver avec leurs effets éventuels, domestiques, à la gare de Metz, au moins une heure avant le départ du convoi, et de bien vouloir se présenter, pour indiquer leur nom, à un officier prussien qui se trouvera à la gare.

(( La direction, n'ayant pas assez de wagons de personnes, se trouve dans la fâcheuse nécessité de devoir faire usage d'autres wagons, mais qui seront couverts. Ces messieurs sont priés de prendre les mesures nécessaires afin de pouvoir s'asseoir en route, le maire de la ville ayant déclaré ne pouvoir fournir des sièges.

« Metz, 31 octobre 1870.

(C Le lieutenant général de la division et commandant,

a Signé : Von Kummer. »

Nous allons extraire de la correspondance de l'officier que nous avons souvent cité quelques pages relatives au voyage de nos officiers vers l'Allemagne. Ces pages sont datées du 7 novembre; elles furent écrites en terre d'exil.

(C J'ai à vous résumer une période de sept jours employés au voyage en Allemagne et à l'installation.

(( Le 31, vers cinq heures du soir, on nous annonça qu'un train d'officiers subalternes de la Garde partait le lendemain, à 11 heures 30, et nous prîmes les premières dispositions de départ.

(C Comptant aller à Mayence et pouvoir choisir sur la liste des localités affectées aux officiers qui se rendraient d'abord dans cette ville, nous choisîmes Neuwied et Bonn. Neuw^ied surtout semblait très convenabre, d'après les renseignements que m'avait donnés un individu rencontré par moi au Ban -Saint -Martin.

<( Le soir, un sergent du régiment de Hanovre, qui comman-

dait le poste logé dans notre maison, confirme ces bons renseignements. Son appréciation sur la guerre est digne aussi d'être notée.

<( Bazaine, dit-il, veut dire argent et corruption; le Mexique, « eau trouble; Metz, eau trouble. »

« La nuit du 31 au l'^' fut, comme bien vous le pensez, exempte de sommeil.

<( Nous nous levâmes le 1*% vers quatre heures, et commençâmes à prendre nos dernières dispositions. C'étaient les voitures d'un côté, les cantines et les ballots d'un autre.

a Enfin, vers sept heures, nous étions prêts.

« Comptant peu sur un déjeuner en ville au milieu des tracas du départ, nous mangeâmes les restes du souper de la veille, en y joignant une botte d'asperges, — luxe presque insolent au milieu de tant de vestiges d'un passé peu éloigné où la famine était notre lot.

« A huit heures et demie, nous quittâmes la Ronde (maison Huot).

« En compagnie de M. D..., de D... et d'une autre ordonnance, j'accompagnai les bagages.

(( Une [dernière fois, je traversai le camp, naguère encore si animé malgré les privations, malgré le mauvais temps, malgré un triste avenir à l'état de pressentiment.

<( Quelle désolation, grand Dieu!

« Chacune des trois journées précédentes semblait avoir donné, crescendo, sa teinte de tristesse : pillage des camps, c'est-à-dire du matériel abandonné; démolition des gourbis construits par nos soldats avec tant de soin et d'ingéniosité...

« Les tonneaux défoncés, les tentes des subsistances encore debout mais simplement garnies de récipients vides, les cadavres de chevaux semés dans le camp, sur les routes, dans les fossés, d'autres chevaux expirant çà et là ; . . . tout cela égayé par la vue de quelques maraudeurs allant repaître leur appétit de gain à ce festin du désastre...

a Oh! quel serrement de cœur!...

(( Puis, comme pour nous rappeler davantage l'amertume de notre situation, le défilé d'un régiment prussien, les sentinelles prussiennes, qui ont remplacé nos braves petits factionnaires.

(( Nous traversons la ville au milieu d'une foule considérable fournie de tous les uniformes des deux armées.

(c Les uns ont pris l'air vainqueur : ce sont les officiers prussiens, qui s'en vont traînant fièrement le sabre sur les pavés de la rue en fumant négligemment leur cigare.

(( Les autres, les vaincus, n'ont plus déjà que de l'indifférence et ressemblent plutôt à de simples curieux qu'à des prisonniers de guerre.

a Le caractère français semble déjà vouloir prendre le dessus.

a Quelle animation!

(c Nous nous arrêtons devant la maison de d'A.... pour y déposer ma cantine; je vois son père et sa femme; sa mère est indisposée, et je ne puis lui présenter mes respects.

a Comme ces adieux sont tristes, et que de fois il a fallu dévorer les larmes prêtes à s'échapper!

« Il est neuf heures à peu près lorsque nous arrivons à la gare , où règne le plus grand désordre, oîi l'encombrement est extrême.

« La méthode prussienne est débordée par la fougue française, qui exige que tout soit fait en même temps.

(C Les voitures encombrent littéralement la cour et les abords de la gare. Ce sont des cris, des hurlements qui n'en finissent plus.

« Chacun veut approcher des caisses et des voitures de biscuit, et ce n'est qu'au prix des plus grandes difficultés qu'on peut intercaler sa voiture au miUeu de toutes celles qui se dirigent sur le quai de la gare.

<( Tout d'abord, renonçant à avancer, nous laissons nos bagages stationnaires et je me mets à la recherche de D..., que je rencontre bientôt.

(c N'ayant pu trouver du pain, nous nous rendons chez M'"*' M..., la veuve d'un de nos camarades, qui veut bien nous céder un pain de un franc.

(( Heureux temps, où l'on a un pain tout entier pour un franc!

<( Nous nous décidons à faire entrer notre voiture dans la gare et nous y parvenons, non sans de grandes difficultés; mais nous sommes obligés de soutenir une véritable lutte pour parvenir à loger nos cantines.

Metz. — Scène d'inondation. (Photo : Nels, Metz.)

« Chacun se bouscule, chacun se pousse, tout le monde crie; on jette les effets par les fenêtres.

(( Enfin nous sommes dans la salle d'attente; mais bientôt le mouvement se dessine vers les quais et nous suivons. Par trois fois nous devons changer de place avec nos bagages, et cela au milieu du plus sublime désordre et d'un brouhaha impossible.

(c On bat la semelle, on cause, on va, on vient, et cela jusqu'à quatre heures. A cette heure, notre train commence enfin à se former.

« On prend les wagons d'assaut, plus de quarante voitures sont garnies en un instant. Il en arrive de nouvelles, nous courons, nous

essayons de monter, mais sans succès. On amène d'autres voitures encore, et cette fois nous sommes plus heureux; nous obtenons un wagon à bestiaux qui sent abominablement le chlore.

(c Nous sommes là une quarantaine au moins, officiers et soldats ordonnances.

(c Quel voyage nous avons fait!

<( La nuit a été froide, et l'odeur du chlore jointe à d'autres odeurs nous a beaucoup incommodés.

(C En passant, nous avons pu voir quelques-uns des travaux faits par les Prussiens et aussi Peltre, complètement détruit par l'incendie.

a La nuit vient; on ferme la porte roulante du wagon, on mange un peu de pain et de fromage et l'on cherche le sommeil ; . . . on ne l'a trouvé que d'une façon intermittente, au moment où le jour commençait à poindre.

<c A Fuchsbach, nous ouvrons la porte et nous pouvons contempler à notre aise le triste et restreint paysage que forment les montagnes à demi dénudées bordant le chemin de fer.

« De temps à autre, pourtant, par une échancrure de ces montagnes, on aperçoit des ravins au milieu desquels des petits torrents tombent en cascades, des prairies où se jouent de petits ruisseaux. . . »

La correspondance de notre officier se termine sur cette petite description. Quelques notes rapides, qu'il nous paraît intéressant de citer, la complètent. Ces notes, sans doute, devaient servir d'aidemémoire en vue d'une lettre aux parents, qui ne fut pas écrite ou n'a pas été conservée.

Voici ces notes, griffonnées à la hâte pendant le voyage :

«... Bazaine aurait été tué... condamné à mort à Paris... une

dizaine d'officiers fusillés... »

<c ... 150000 hommes à Lille... La France entière se lèverait...

échec sous Paris. »

MKTZ 279

Il s'agit évidemment de nouvelles glanées au cours du trajet.

(( A dix heures et demie, entrés sur la voie qui longe le Rhin. ))

(c Boppart, bon accueil; — bateaux, moulins. »

(( Une heure et demie, Goblentz; — soldats français prisonniers conduits sur le pont. »

(c Deux heures et demie, Neuwied. — Six heures, Bonn. Beaucoup de monde, bon accueil. »

a Huit heures, Cologne. — Le dîner par cœur, — la conduite par détachement à la caserne. Le dîner à la cantine après la chasse aux chambres, lits superposés.

(( 3 novembre. — De neuf heures à dix heures nous signons la promesse de ne pas nous échapper.

(C Déjeuner à Fhôtel de l'Europe; la cathédrale, le pont.

« 4 novembre. — Appel à neuf heures, — départ à une heure un quart; — les bagages, les voitures. — Le Prussien qui voyage avec nous. — Discussion. L'employé du chemin de fer parle français; c'est un ancien zouave... »

Il sortirait de notre cadre de dire ce que fut l'exil pour nos officiers et nos soldats.

Nombre d'entre eux ne devaient pas revoir la France.

Ils dorment du dernier sommeil dans de petits cimetières lointains où nul parent, nul ami, ne vient visiter leurs tombes.

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