PROCLAMATION
(c La forteresse de Metz a été occupée hier par les troupes prussiennes, et le soussigné est provisoirement commandant de la forteresse.
(c Je saurai maintenir entre les troupes la discipline prussienne éprouvée; la liberté des personnes et la propriété sont garanties. Les charges qui incomberont ces jours-ci aux habitants, avant que les affaires ne soient tout à fait réglées, doivent être portées, et je reconnaîtrai si les habitants savent apprécier les circonstances.
c( Où je rencontrerai de la désobéissance ou de la résistance, j'agirai avec toute sévérité et d'après les lois de la guerre.
« Celui qui mettra en danger les troupes allemandes ou leur portera préjudice par des actions perfides, sera traduit devant le conseil de guerre; celui qui servira d'espion aux troupes françaises ou logera des espions français, ou leur prêtera assistance; qui montrera volontairement des chemins aux troupes françaises ; qui tuera, blessera ou volera les troupes allemandes ou les personnes appartenant à leur suite; qui détruira les canaux, chemins de fer ou lignes télégraphiques; qui rendra les chemins impraticables; qui mettra le feu aux munitions ou provisions de guerre; enfin, qui prendra les armes envers les troupes allemandes, sera puni de mort.
(( Arrêté :
<( 1" Les maisons dans lesquelles ou hors desquelles on commettra des actes d'hostiUté envers les troupes allemandes serviront de casernes.
(C 2^^ Plus de dix personnes ne pourront se rassembler dans les rues ou sur les places publiques.
a 3" Toutes les armes qui se trouvent entre les mains des habitants doivent être livrées jusqu'au lundi 31 octobre, 4 heures de l'après-midi, au palais de la division, rue de la Princerie.
<c 4" Toutes les fenêtres doivent être éclairées en cas d'alarme pendant la nuit.
« Metz, 30 octobre 1870.
« Le lieutenant général de division et commandant ^
(( Signé : Von Kummer. »
La noble cité lorraine appartenait aux soldats du roi Guillaume, qui y prirent possession, en vertu de la funeste convention, d'un matériel énorme se composant de :
1665 bouches à feu de toute nature,
8920 affûts,
3240000 projectiles,
420000 kilogrammes de poudre,
22000000 de cartouches,
280000 fusils,
53 drapeaux.
Le 29 octobre, la ville de Metz, qui présentait les jours précédents une extraordinaire animation, semblait déserte.
Une pluie fine et froide tombait, mettant entre le ciel et la terre comme un voile de deuil que le vent secouait par instants sur les toits noirs de la morne cité; la flèche de la cathédrale disparaissait dans la buée; les coteaux environnants prenaient l'aspect d'énormes mausolées.
Une tristesse infinie planait sur la campagne et sur la grande ville.
Soudain, au moment où les horloges des églises commençaient à sonner midi, un coup de canon éclata.
Les habitants de Metz étaient habitués au bruit du canon; ils avaient fini par s'en préoccuper si peu qu'après quinze jours de
blocus le rugissement des pièces du Saint- Quentin ne troublait même plus leur sommeil.
Ce jour-là, pourtant, le coup de canon isolé eut un douloureux écho dans les cœurs et fit couler bien des larmes.
Ce coup de canon annonçait la prise de possession par les Allemands de la magnifique capitale lorraine jusque-là inviolée.
Et à tous il sembla qu'il sonnait le glas de la cité.
Partout où des hommes étaient réunis, les mains se cherchèrent; et des poitrines soulevées par les sanglots, un cri s'échappa :
ce Vive la France! »
Bientôt, sur toutes les hauteurs, à travers la fine buée qui tombait du ciel grisâtre, on vit apparaître des masses sombres hérissées de baïonnettes; les drapeaux tricolores qui flottaient encore sur les forts disparurent et furent aussitôt remplacés par d'immenses oriflammes blanches et noires.
Alors on entendit une rumeur pareille au bruit d'une houle. formidable.
Les Prussiens saluaient par des hourras la disparition de nos <lrapeaux.
La douleur des Messins fut atroce.
Des sentinelles prussiennes, l'arme au bras, font déjà les cent pas devant les portes de la ville, on organise les postes de garde qui, dans la soirée, fonctionneront normalement.
Sur le fort Moselle, devant le pont qu'encombrent des troupes prussiennes, un drapeau tricolore flotte encore.
De l'intérieur de la ville, on le contemple avec émotion.
C'est notre dernier drapeau, le seul qui reste debout.
Sur le pont, les ennemis s'arrêtent, étonnés, inquiets.
Que signifie cela?
Les gardes mobiles qui occupent le fort ne veulent pas se rendre.
(c Que prétendez -VOUS donc faire? leur crient leurs officiers. Abattez le drapeau. »
Les soldats résistent même à leurs chefs. Quelques-uns se tiennent devant les canons, la mèche allumée.
(c Vous êtes fous, disent les officiers, le drapeau...
— Non, répondent des voix sombres, ils n'auront pas notre drapeau... nous périrons..., tant pis. »
Soudain, le drapeau tombe, un officier l'a renversé.
<c Jamais! jamais! » hurlent les mobiles.
Les Prussiens poussent des hourras et se préparent à reprendre leur marche en avant, à passer le pont.
Mais un garde mobile s'est élancé, il a ramassé le drapeau malgré les efforts des officiers, et fièrement il le plante de nouveau devant les ennemis, dont les hourras se changent en cris de rage.
Alors l'inquiétude des Prussiens redouble; craignant d'être mitraillés, ils évacuent le pont en toute hâte.
Mais les officiers de mobiles réussissent enfin à faire entendre raison à leurs hommes, et bientôt le dernier drapeau français disparaît comme les autres.
. C'en est fait; Metz ne verra plus flotter les trois couleurs sur les magnifiques ouvrages qui rendaient la ville imprenable.
Dans les rues de la cité on rencontre surtout des blessés; tous ceux qui peuvent marcher sont sortis pour voir ce qui va se passer. Bientôt les habitants en font autant , les femmes assiègent les églises. Nul ne peut tenir en place, on éprouve le besoin de se grouper, car il semble qu'ainsi l'on sera plus fort devant le malheur.
La ville s'anime peu à peu, mais la foule est silencieuse; sous la pluie, les gens glissent comme des ombres, les conversations ont lieu à voix basse, comme devant une tombe.
On attend les Prussiens et les Prussiens n'arrivent pas; déjà l'on prétend qu'ils n'entreront pas à Metz, et l'on s'en réjouit.
Du haut des remparts, on les aperçoit, en masses compactes, l'arme au pied.
« Que font-ils? Qu'attendent-ils? ))
Des nouvelles étranges commencent à circuler; on parle de grandes batailles perdues par l'ennemi sous Paris, échecs qui mettraient en fâcheuse posture l'armée à laquelle vient d'être livrée la cité lorraine.
Ces bruits trouvent facilement créance, et l'on se reprend malgré soi à espérer' contre tout espoir, et l'on se dit :
a Pourquoi pas? »
L'après-midi se passe dans l'attente, c'est à peine si l'on voit çà et là, dans les rues, quelques officiers prussiens.
Ces officiers se dissimulent le plus possible, comme s'ils espéraient passer inaperçus; quand ils rencontrent des blessés, ils saluent avec le geste raide qui leur est habituel.
De nombreux habitants, sans trop savoir pourquoi, ont gagné les remparts. Du haut des vieilles murailles grises, le spectacle est navrant.
La campagne, humide, boueuse, offre aux regards ses ruines désolées, farouches, au milieu desquelles se tiennent des troupes prussiennes. De temps à autre, on voit passer des soldats français sans armes.
Alors les yeux s'emplissent de larmes, on serre les poings, des voix murmurent :
(( Canaille de Bazaine! »
Dans cette tristesse, les horloges des éghses égrènent leurs heures lentes.
Le soir arrive, une demi-obcurité envahit les rues de la grande ville, et la tristesse augmente avec l'ombre.
Les Prussiens n'ont pas franchi encore les portes de la cité.
« Allons, disent les habitants, ce sera pour demain. »
Car l'on ne croit déjà plus aux grandes victoires sous Paris, on
sent que tout est fini, bien fini; si les Prussiens n'entrent pas, c'est que, sans doute, ils ont des motifs pour agir ainsi.
Ne sont-ils pas les maîtres?
Mais, dans le silence, naît une rumeur étrange, pareille au bruit d'un piétinement colossal.
Les bourgeois qui regagnaient leur domicile s'arrêtent et prêtent l'oreille.
Que se passe-t-il donc?
Déjà la foule se dirige vers les remparts, car la curiosité se mêle à la tristesse et à l'inquiétude; l'on veut voir et l'on veut savoir.
La pluie, qui depuis un moment avait cessé de tomber, reprend avec violence; par instants le vent hurle lugubrement.
Mais nul ne paraît s'en apercevoir; on regarde, on écoute, on s'interroge des yeux.
Soudain, des fanfares éclatent, bruyantes, joyeuses; on entend le roulement des tambours et le son aigu des fifres. Presque aussitôt des cuivres résonnent.
« La musique des Prussiens ! » disent les habitants.
Ce sont en effet les musiques des corps ennemis qui saluent l'entrée des troupes dans la cité lorraine.
Les habitants, les blessés, pour ne pas assister au défilé des vainqueurs , se hâtent de regagner leur domicile. Et quand les premières troupes font leur apparition, les rues sont redevenues désertes; Metz a pris l'aspect d'une ville morte.
Sous la pluie qui fait rage, le défilé des Prussiens a quelque chose de lugubre.
Aux accents de leurs musiques, qui jouent leurs airs les plus gais, les troupes se dirigent vers la place de l'hôtel de ville; bientôt la place est encombrée, les Prussiens entourent, l'arme au pied, la statue de Fabert que recouvre toujours son voile de deuil.
La nuit est presque complète.
Dans la ville, tous les volets sont clos, tous les magasins sont fermés.
Pendant près d'une heure, les Prussiens restent sur la place; enfin ils se débandent, se répandent dans les rues désertes.
Sous la pluie, on voit errer des groupes de soldats; dans chaque groupe, l'un des hommes porte une lanterne.
Devant les portes, les soldats s'arrêtent, frappent à coups redoublés; des colloques s'engagent entre les hommes et les habitants. Ces derniers comprennent qu'ils doivent loger les envahisseurs.
Ils essayent de protester, mais il n'y a pas de protestation possible : la ville appartient à l'ennemi.
Les maisons s'emplissent rapidement; il y a des soldats partout, dans les greniers, dans les corridors, dans les caves : Metz n'est plus, à cette heure, qu'une sorte de camp.
Il est juste de constater que, malgré l'effroyable encombrement, aucune scène de désordre ne se produisit, qu'on eût à reprocher aux Allemands aucun acte de violence. Malgré l'éparpillement des troupes, la discipline ne reçut pas la moindre atteinte.
Les envahisseurs, pourtant, agirent parfois en maîtres. C'est ainsi, par exemple, que pour loger leurs chevaux ils chassèrent ceux qui occupaient les écuries.
Les chevaux, du reste, avaient perdu toute valeur, on les cédait à des prix dérisoires.
Un extraordinaire remue-ménage règne dans les hôtels; les Allemands expulsent les occupants pour prendre leur place. A l'hôtel de l'Europe s'installe, avec son état-major, le général Von Kummer, nommé gouverneur de la ville.
Le préfet, M. Odent, est relevé de ses fonctions par l'autorité allemande, et l'on apprend que le comte Henckel von Donnermark est nommé gouverneur d'Alsace- Lorraine.
Les Prussiens arrivaient avec une organisation toute prête.
Nos officiers, convoqués à l'hôtel de la division, apprennent là qu'il leur suffit, pour recouvrer immédiatement la liberté, de s'engager sur parole à ne plus servir pendant la durée de la guerre.
Ils furent peu nombreux, ceux qui prirent cet engagement, ceux qui, pour employer l'expression énergique adoptée alors, « signèrent le revers. »
La plupart de nos officiers ne songent qu'à brûler la politesse aux Prussiens, à s'évader pour aller servir de nouveau la France. Quelques-uns réussirent dans cette entreprise diflicile et dangereuse. Citons, parmi ceux-là, le lieutenant-colonel Billot, le capitaine de Négrier, le commandant Leperche, le commandant Pittié,
Metz. — Esplanade. ( Photo : Nels , Metz.)
le colonel Derroja, du 15® de ligne, le colonel Lecointe, du 2® régiment de grenadiers de la Garde.
Quelques officiers refusèrent d'abandonner leurs hommes et partirent avec eux en captivité, partageant leur misère et leurs souffrances, endurant sans se plaindre les plus pénibles traitements.
Les Prussiens s'étaient fait précéder à Metz par des vivres de toutes sortes.
Dans l'après-midi du 29, des fourgons avaient amené en ville du pain, de la viande, des œufs, du beurre, du lait.
Les mercantis qui suivaient l'armée, voyant là un coup de
commerce magnifique et sûr, proposèrent au chef de l'armée allemande de lui acheter en bloc toutes ces denrées, pour les revendre en détail aux habitants.
Cette offre fut repoussée avec indignation, et le chef allemand décida que le tout serait réparti avec équité et vendu au plus bas prix, ce qui eut lieu immédiatement sous la surveillance des soldats prussiens. Le lait et les œufs furent attribués de préférence aux enfants et aux malades.
Des remèdes furent aussi distribués aux ambulances, qui en avaient le plus grand besoin.
Dans le ravitaillement de la malheureuse cité, les envahisseurs agirent avec humanité, et cela doit leur être compté.
Chose étrange et qui démontre bien l'incroyable incurie de Bazaine, pour ne pas dire plus, quand les Prussiens firent la visite des forts, ils y découvrirent des quantités considérables de denrées.
Des malheureux moururent de faim pendant le blocus. Or dans les souterrains du fort de Bellecroix, il y avait plus de deux mille sacs de blé et des centaines de kilogrammes de biscuits; dans le fort Moselle, il y avait d'énormes quantités de porc salé.
Le manque de sel avait occasionné de terribles maladies. Or les caves du mont -de -piété renfermaient près de quatre cents sacs de sel.
Du premier coup, lors de leurs perquisitions, les Allemands tombèrent sur ces approvisionnements que n'avait pas su trouver notre administration.
Ainsi que nous l'avons vu dans les lettres de l'officier français reproduites précédemment, le service postal fut immédiatement réorganisé et fonctionna d'une façon très satisfaisante sous l'impulsion de l'autorité militaire allemande. Les fonctionnaires installés par elle non seulement dans les bureaux de poste, mais encore dans ceux des autres administrations, se montrèrent très courtois à l'égard du public.
Dans les services publics aussi bien que dans les forts, on a
trouvé des preuves d'une incroyable incurie. Dans les bureaux de poste, des milliers de lettres à destination de la ville, qui n'avaient pas été distribuées, étaient empilées sans ordre; elles furent remises par les Allemands à leurs destinataires.
Le 30 octobre, l'aspect de la ville est des plus curieux.
Partout des soldats au milieu desquels circulent des officiers allemands et français, partout des blessés qui se traînent. Les officiers allemands saluent nos officiers et se montrent heureux lorsque ceux-ci consentent à leur adresser la parole.
A chaque instant des troupes en armes traversent la ville, musique en tête. Ces troupes quittent Metz pour se diriger sur Paris ou vers la Loire, car la France résiste toujours.
Une division seulement doit rester à Metz.
Le soir, la ronde passe, l'on entend les tambours et les fifres, qui éveillent l'écho des vieilles murailles et font tressaillir douloureusement les Messins; pendant la nuit, des patrouilles circulent pour assurer l'ordre dans la cité.
Nos officiers ont abandonné les campements boueux; l'autorité allemande les a autorisés à venir habiter Metz et leur a délivré des billets de logement.
Des soldats, par bandes, visitent la ville en curieux et se comportent très correctement à l'égard des habitants, de nos officiers et de nos blessés.
L'ordre règne partout.
On apprend que l'armée du prince Frédéric - Charles va se diriger vers la Loire à l'exception du 11^ corps, qui doit être porté sur Paris, et que l'armée de ManteufTel opérera dans le nord et en Normandie; toutefois, un corps détaché de cette dernière armée, le 7% doit assiéger Thionville.
Les troupes défilent toujours, entrant par une porte, sortant par l'autre; des musiques militaires jouent partout. Sans la présence
des blessés, Metz aurait l'air d'une ville en fête, tant l'animation est grande.
La population commence à se rassurer; elle reste calme et digne. Mais dans les cœurs la tristesse est toujours la même, et de plus en plus l'on maudit Bazaine, car les preuves de sa trahison éclatent à présent à tous les yeux.
Des renseignements qui arrivent de toutes parts, des déclarations faites par quelques officiers prussiens , il ressort clairement que le siège de Metz par les Allemands n'a jamais été bien rigoureux.
Bazaine avait fait courir le bruit que Metz était entouré d'ouvrages formidables, on avait même distribué des cartes où ces ouvrages étaient complaisamment indiqués.
Or, quand les habitants purent sortir de la ville, ils ne trouvèrent, à la place des fameux ouvrages, que des tranchées sans importance.
Il fut répété qu'un colonel prussien avait dit un jour :
(c Bazaine est une canaille, il n'était pas convenu qu'il ferait tuer tant d'hommes. »
Le colonel de Villenoisy a fait à ce sujet, devant le conseil de guerre de Trianon, une déposition accablante pour le maréchal.
c( Les travaux des Prussiens devant Metz, dit-il, n'ont jamais été sérieux. Ainsi ils ne s'étaient même pas préoccupés de couper le pont de l'Orne. Ces positions, si nécessaires dans le cas d'une sortie vers Thionville, non seulement n'étaient pas coupées, mais elles n'étaient même pas gardées.
<c Les Prussiens n'ont jamais eu devant Metz des forces aussi considérables qu'on l'a dit, ou du moins elles ont bien varié.
c< Les camps de Marange et de Moyeuvre avaient été abandonnés à la suite de nombreuses pertes et de maladies. Les batteries de Fèves et de Semécourt avaient été également abandonnées; j'ai vu des canons en place sans factionnaires pour les garder. »
Sous les portes de Metz on voit de temps à autre passer des files de voitures qui vont lentement, traînées par des chevaux couverts de boue ; chaque voiture est encadrée par des soldats prussiens qui portent l'insigne de l'Internationale.
Devant ces voitures, les femmes se signent, beaucoup versent des larmes.
^Les hommes murmurent :
(( Encore des morts! »
Ce sont, en effet, des convois de morts et de mourants.
Dans la boue des camps, nos soldats succombent par centaines. Les ennemis ramènent alors leurs cadavres à Metz; ils y ramènent aussi des hommes qui agonisent, que rien ne peut sauver.
Les morts sont déposés dans le cimetière, alignés devant une fosse longue et profonde; dans cette fosse, que l'on fermera lorsqu'elle sera comblée, on voit d'autres morts étendus, serrés les uns contre les autres. La fosse ne reste pas longtemps ouverte, car elle s'emplit rapidement. A côté déjà l'on est en train d'en creuser une autre, qui s'emplira comme la première.
Des habitants viennent contempler ces morts, défilent devant les restes de nos pauvres soldats, qu'ils saluent au nom de la France.
Parfois un père, une mère, se trouvent tout à coup en présence du cadavre de leur enfant. Ils étaient relativement nombreux, en effet, les Messins appartenant à l'armée qui moururent sous les murs de Metz.
Des scènes déchirantes se produisent sous les yeux des soldats prussiens, dont l'attitude est pleine de respect et qui se détournent souvent pour essuyer une larme.
Eux aussi, ils ont beaucoup de morts à pleurer, et ils pensent sans doute à leurs camarades qui dorment dans le ravin de Gorze, sur les plateaux de Gravelotte, de Rezonville et de Saint- Privât.
<c Pauvres garçons! dit un sous-officier hessois à un de nos officiers en lui montrant la^ fosse béante , . . . malheureux la guerre , bien
malheureux... Les mères pleurent en France et en Allemagne!... » Un soldat prussien, se mettant à la disposition d'une femme du peuple qui cherche son fils parmi les morts, lui dit : « Nous pas méchants,... se battre parce qu'il faut. » Et devant la fosse, les larmes aux yeux, il murmure en contemplant les cadavres alignés de nos soldats :
a Pauvres camarades!... eux non plus pas méchants... »
A l'hôpital, où l'on déposait sans cesse des malades et des mourants, des scènes d'un autre genre se produisaient.
La place faisait complètement défaut, c'était un véritable affolement à l'arrivée de chaque convoi.
Il y avait des malades jusque dans les corridors; dans tous les coins de l'établissement on entendait râler les mourants.
Dans les salles, des médecins, des chirurgiens, travaillaient sans repos ni trêve, la fièvre aux tempes; certains d'entre eux n'avaient pas quitté leur service depuis plusieurs jours, et, tout à leurs malades, ils ne savaient même pas que la cité était au pouvoir de l'ennemi.
Des dames de la ville appartenant à toutes les conditions aidaient les médecins avec un admirable dévouement, allant d'ellesmêmes au-devant des besognes les plus pénibles, s'efforçant de consoler les malades, d'adoucir les derniers moments des moribonds.
Les dames de Metz se montrèrent vraiment sublimes.
Lorsque les habitants de Metz purent sortir librement de la ville, ils furent effrayés de l'aspect que présentaient la campagne et les environs.
On eût dit que tous les fléaux s'étaient abattus en même temps sur ce coin de terre lorraine.
Au milieu de champs dévastés, de vignobles détruits, on apercevait des murailles noircies par le feu, des carcasses de mai-
sons; les arbres magnifiques qui bordaient les routes avaient été abattus; les routes et les chemins étaient défoncés, coupés par des fondrières.
Les châteaux qui entouraient Metz, les fermes, les villages, avaient été mis au pillage; les jardins n'existaient plus.
Les châteaux de Colombey, de Grimont, de Pouilly, de Mercy, avaient été occupés, et Ton s'imagine aisément ce que cela veut dire ; ceux de Peltre et de Pouilly n'étaient plus que des ruines.
Les Messins, la rage au cœur, parcouraient en tous sens ces lieux jadis si gais, si pimpants, qui n'offraient plus que des images de désolation et de mort.
Metz était fière de ses environs. Leur dévastation causa une douloureuse stupeur.
On avait bien aperçu des ruines du haut des remparts, mais on ne s'attendait pas à trouver le mal aussi profond.
Il faudrait du temps, beaucoup de temps, pour remettre tout cela en état.
Et puis la guerre, le pillage, l'incendie avaient ruiné bien des gens.
Dans cette campagne désolée, l'on apercevait encore, çà et là, des cadavres de chevaux, des voitures brisées, des armes abandonnées, des livrets de troupiers.
Malgré la défense formelle, beaucoup de Messins purent ramasser quelques objets qui, pour eux, sont devenus des reliques précieuses.
Aujourd'hui encore, après tant d'années écoulées, on creuse rarement la terre, sur les champs de bataille de Metz, sans trouver des ossements ou des armes.