‹ La terreur blanche: épisodes et souvenirs de la réaction dans le Midi en 1815, d'après desChapitre 18 sur 86 · Louis Dalbos · texte numérisé non relu

Louis Dalbos

exécuté le même jour *, quelques heures avant Tarrivée à Nîmes de rordonnance du 24 juillet, qui, sauf diverses exceptions qu'elle énumérait, amnistiait les actes accomplis pendant les Cent jours. Durant les jours précédens, le maire avait retiré à Trestaillons le commandement de sa compagnie et incorporé celle-ci dans la garde nationale. Malheureusement, il n'osa éloigner l'ancien miquelet qui garda son uniforme et ses épaulettes et put continuer ses exploits dans la ville et surtout dans les environs, à la faveur des nombreuses expéditions qui avaient lieu dans la Gardonnenque, afin de soumettre et de pacifier cette contrée.

Cependant, le gouvernement qui avait hâte de substituer partout un état définitif à l'état provisoire créé par les commissaires extraordinaires du roi, et qui comprenait que ceux-ci n'étaient que trop disposés à partager les passions des populations parmi lesquelles ils vivaient, révoqua leurs pouvoirs, ce qui causa dans la plupart des départemens un conflit presque immédiat. Il désigna pour aller occu-

1. Déféraldi. Le jugement du conseil de guerre avait été cassé; mais Texaltation publique fut si violente que les autorités se crurent obligées de l'exécuter. (Archives nationales.) Le général de Barre n'osa annoncer au gouvernement son exécu.tion.

per la préfecture du Gard le marquis d'Arbaud de Jouques, ancien préfet de La Rochelle, dont on vantait la modération et la fermeté. Ce fonctionnaire, arrivé à son poste le 29 juillet, se heurta contre un obstacle inattendu : la résistance du comte de Bernis et du préfet provisoire, marquis de Galvières, lesquels tenant leurs pouvoirs du duc d'Angoulême, ne voulurent pas s'en dessaisir. Dès le 21 juillet, M. de Galvières, en apprenant qu'un successeur lui était donné, écrivait au ministre de Tintérieur : « Nommé par M. le commissaire à la même préfecture, le 3 juillet courant, j'ai tout exposé et tout sacrifié pour le service du roi et le bien de mon pays. Je supplie votre Excellence de me faire parvenir les ordres du roi à cet égard* Je pense de mon devoir, dans les circonstances présentes, d'attendre la décision de sa majesté *. » Le marquis d'Arbaud de Jouques arriva à Nîmes avant la réponse sollicitée par le marquis de Galvières, et ce dernier refusa de lui céder son poste. Au lieu d'exiger une soumission immédiate, M. d'Arbaud de Jouques résolut de se rendi-e à Toulouse auprès du duc d'Angoulême , afin de le faire juge des prétentions du préfet provisoire. Il partit en même

1. Archircs nationales. Dossier des événemens du Midi en 181^

temps que M. de Bernis, après avoir fait afficher une proclamation rappelant énergiquement tous les citoyens au respect des lois, et dans laquelle malheureusement, il semblait reconnaître, sinon la légitimité des crimes commis au nom de la cause royale,, mais la légitimité des colères qui les avaient fait commettre. Son départ, qui fut ultérieurement blâmé comme un acte de faiblesse par le ministre de Tintérieur, favorisa de nouveaux désordres. La population ne prenait pas aisément son parti de la révocation du marquis de Calvières qu'elle considérait comme une manœuvre révolutionnaire et une injure aux chefs royalistes qui possédaient sa confiance. Plusieurs crimes ensanglantèrent la ville, le 1*' août, — journée funeste qui vit tomber plusieurs victimes, et de laquelle un témoin, dont les lettres figurent dans les documens officiels, écrivait : (c Tai vu, le 1" août, trois hommes arrachés de leur demeure par la garde nationale et fusillés sur le seuil de leur porte... On ne leur donnait pas le temps de faire leur prière. Le sous-préfet estime à quinze le nombre de personnes qui ont péri. »

. C'est ce jour-là que Truphémy commit le meurtre qui le fit plus tard condamner II y avait à Nîmes un grand nombre d'officiers en retraite, et parmi

eux, un ancien capitaine des armées de la république, nommé Bouvillon, que Truphémy résolut de mettre à mort, bien qu'il ne le connût même pas. Accompagné d'un peloton de six hommes armés comme lui, il se présenta dans la maison où Texoflicier, qui se savait menacé, s'était réfugié avec sa femme et la sœur de celle-ci. A midi, heure du dîner, Truphémy entra brusquement dans la salle où Bouvillon prenait son repas avec sa famille. « Est-ce bien celui-là? » demanda-t-il à Tun des compagnons. Sur la réponse affirmative de ce dernier, il somma Bouvillon de le suivre, sans lui permettre même de mettre ses guêtres. Les personnes présentes s'interposèrent; mais Truphémy les menaça, maltraita la femme de Tancien capitaine, qui s'était jetée devant son mari et arrêta ce dernier en lui disant : « Marche, coquin, et ose crier maintenant : Vive l'empereur! — Je n'ai jamais servi l'empereur, répondit Bouvillon ; je suis en retraite depuis douze ans. » On l'entraîna à travers les rues. Truphémy, que deux de ses compagnons venaient d'abandonner quand ils avaient su qu'il s'agissait de fusiller un innocent , précédait son

prisonnier qu'entouraient quatre hommes et obligeait, avec force injures, les gens qu'il rencontrait, à s'éloigner au plus vite. Quand la petite troupe fut

h^ RÉACTION DANS LE GARD. 111

arrivée sur la promenade de TEsplanade, Truphémy se retourna vers sa victime : « — Va en avant , » lui cria-t-il. Bouvillon obéit. Dès qu'il eut fait trois pas, le boucher lui tira un coup de fusil dans le dos ; plusieurs détonations retentirent, mêlées aux cris de « Vive le roi ! » Bouvillon tomba mort. Truphémy s'avança vers le corps, prit le chapeau dont il se coiffa, laissant le sien à la place; puis il s'éloigna avec ses complices , et le cadavre resta là, pendant plusieurs heures, tandis que pour le voir se succédaient nombre de gens dont les uns exprimaient leur horreur pour cet assassinat, dont les autres l'approuvaient, tous désignant Truphémy comme le coupable , sans que l'autorité songeât à l'arrêter, quand il eût été si facile de constater le flagrant délit. Nous avons raconté ce fait avec quelques détails*, parce qu'il donne une idée de tous les autres. Le même jour, un compagnon de Bouvillon , retraité depuis l'an ix *, fut tué au moment où il sortait de la ville. L'auteur du meurtre demeura inconnu; toutefois, il est permis de croire que ni Truphémy ni Trestaillons n'y furent étrangers, car ils chassèrent de chez elle la veuve Saussine, et le second installa

i. Diaprés l'acte d'accusation et les dépositions des témoins. 2. François Saussine, ancien capitaine au 11" de ligne.

eux, un ancien capitaine des armées de la république, nommé Bouvillon, que Truphémy résolut de mettre à mort, bien qu'il ne le connût même pas. Accompagné d'un peloton de six hommes armés comme lui, il se présenta dans la maison où Texofficier, qui se savait menacé, s'était réfugié avec sa femme et la sœur de celle-ci. A midi, heure du dîner, Truphémy entra brusquement dans la salle où Bouvillon prenait son repas avec sa famille. (( Est-ce bien celui-là? » demanda-t-il à l'un des compagnons. Sur la réponse affirmative de ce dernier, il somma Bouvillon de le suivre, sans lui permettre même de mettre ses guêtres. Les personnes présentes s'interposèrent; mais Truphémy les menaça, maltraita la femme de l'ancien capitaine, qui s'était jetée devant son mari et arrêta ce dernier en lui disant : « Marche, coquin, et ose crier maintenant : Vive l'empereur! — Je n'ai jamais servi l'empereur, répondit Bouvillon ; je suis en retraite depuis douze ans. » On l'entraîna à travers les rues. Truphémy, que deux de ses compagnons venaient d'abandonner quand ils avaient su qu'il s'agissait de fusiller un innocent , précédait son prisonnier qu'entouraient quatre hommes et obligeait, avec force injures, les gens qu'il rencontrait, à s'éloigner au plus vite. Quand la petite troupe fut

hX RÉACTION DANS LE GARD. 111

ani-\rée sur la promenade de TEsplanade, Truphémy se ir ^tourna vers sa victime : « — Va en avant, » lui cria — t-il. Bouvillon obéit. Dès qu'il eut fait trois pas, tefc^oucher lui tira un coup de fusil dans le dos; plusi^\XTs détonations retentirent, mêlées aux cris de «Vive le roi! » Bouvillon tomba mort. Truphémy s'îWança vers le corps, prit le chapeau dont il se coiffa, laissant le sien à la place; puis il s'éloigna avec ses complices , et le cadavre resta là, pendant plusieurs heures, tandis que pour le voir se succédaient nombre de gens dont les uns exprimaient leur horreur pour cet assassinat, dont les autres l'approuvaient, tous désignant Truphémy comme le coupable, sans que l'autorité songeât à l'arrêter, quand il eût été si facile de constater le flagrant délit. Nous avons raconté ce fait avec quelques détails*, parce qu'il donne une idée de tous les autres. Le même jour, un compagnon de Bouvillon, retraité depuis l'an ix ', fut tué au moment où il sortait de la ville. L'auteur du meurtre demeura inconnu; toutefois, il est permis de croire que ni Truphémy ni Trestaillons n'y furent étrangers, car ils chassèrent de chez elle la veuve Saussine, et le second mstalla

i. Diaprés Pacte d'accusation et les dépositions des témoins. 2. François Sausiiine, ancien capitaine au il" de ligne.

sa sœur dans le logement devenu vacant. Cinq autres individus, cultivateurs et ouvriers, périrent le même jour * victimes de vengeances analogues, sans qu'aucune poursuite vînt mettre un terme à reffusion du sang et arrêter Tœuvre des criminels.

Cette inertie ne peut s'expliquer que par la terreur qui pesait sur la ville et dont, en l'absence du préfet, les autorités ressentaient les effets. Ce qui le démontre, c'est que le 19 août, au moment même où le marquis d'Arbaud de Jouques revenait de Toulouse et prenait définitivement possession de la préfecture, et cette fois avec le concours dévoué de MM. de Bernis et de Galvières, dix personnes furent encore assassiyées dans les faubourgs, les unes à coups de fusil, les autres à coups de sabre. Dans le nombre se trouvaient deux femmesS que la rumeur publique accusait d'avoir dénoncé des royalistes pendant les Cent jours. Des paysans envahirent leur domicile dans la nuit. L'une d'elles s'empara d'un pistolet et les menaça.

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