‹ La terreur blanche: épisodes et souvenirs de la réaction dans le Midi en 1815, d'après desChapitre 22 sur 86 · Documens judiciaires · texte numérisé non relu

Documens judiciaires

à cette condition et cTanfermar Gmffimd; mais ma bout de quelques instans, il fut remis en liberté et put reprendre la série de ses méfaits, qui ne faisait que commencer quand on l'ayait interrompue.

II était environ buit beures du soir. Les passions, surexcitées par les inddens de la journée, par des provocations involontaires ou voulues, semblaient chercher un prétexte et un but, quand le bruit se répandit qu'un ouvrier royaliste* venait d'être tué d'un coup de fusil. La populace attribua ce meurtre à un boulanger nommé Meynier, qui depuis la fin des Cent jours avait été l'objet des plus mauvais traîtemens de la part des forcenés par lesquels le parti royaliste était déshonoré. Â la fin de juin, il avait été obligé de s'enfuir; puis, quand il était revenu dans la ville, on l'avait emprisonné. Sa femme réclamant sa mise en liberté, un fonctionnaire avait eu la cruauté de lui répondre : « Va, n'y compte plus; il est perdu. » Et à la prière même du prisonnier, elle s'était réfugiée dans les environs. Meynier cependant était parvenu à sortir de prison. Libre depuis quelques jours, le meurtre de Pascalet, dans la soirée du 3 août, le désigna aux fureurs de la foule. Elle

i. Pascalet Le meurtre de ce malheureux, dont l'auteur ne fut connu qu*ultérieurement, par»'* avoiV ^*n le r^uït»» *i'«ino f*^t^*ir.

envahit sa maison, dans laquelle il se trouvait avec son père et son frère. Une femme qui partageait leur repas essaya de démontrer leur innocence. Elle fut pourchassée, obligée de fuir, se vit refuser asile chez des voisins, et ne se sauva qu'en allant se cacher au fond d'un puits desséché, après avoir reçu un grain de plomb dans le coi'ps. Pendant ce temps, on massacrait Meynier père et ses deux fils. L'un de ceux-ci n'expira qu'au cinquième coup de fusil. L'autre ayant demandé un prêtre : « Les brigands ne se confessent pas, » lui répondit- on*. Le lendemain, la veuve de Meynier, rentrant dans la ville après avoir erré plusieurs jours dans les environs, apprit son malheur de la bouche de femmes qui la cherchaient pour la rassurer et qui la prirent sous leur protection, mais en lui déclarant que le supplice des siens était mérité et qu'elle porterait le deuil « de trois brigands. » Elle arriva çnfin chez elle, et put constater le pillage de sa demeure.

Dans la même soirée, un vieillard nommé Court fut assassiné dans son lit. Son fils, ancien soldat, avait le matin même quitté Uzès pour se rendre aux eaux de Vais, dans l'Ardèche. Quand il revint deux

j. Documens judiciaires. Archives de la cour de Riom.

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mois plus tard, il rencontra Grafland, son ancien camarade de régiment, qui lui derait la ¥ie et qui, après lui avoir dit qu'il n'était pour rien daas *la mort de son père, lui offrit aide et protection, et ajouta : « Tous les bona^[Mulistes,protestans ou catholiques, mourront de ma main, y compris les enfans. — Je suis protestant, répliqua le fils Court; ta protection ne peut être franche. — Voici deux pi.stolets. Il y en a un pour toi, un pour les autres. — Donne donc, tu verras si je sais mourir. — Tu ne m'as pas compris, reprit Graffand, ce pistolet est pour te défendre et non pour te tuer. Je n'oublie pas qu'autrefois je t'ai dû mcm salut. » C'est le seul trait que lies documens officiels nous fournissent à l'éloge de Graffand. En revanche, que de crimes ils noas ré- Arèlent! Dans la même nuit, un homme et trois femmes sont encore assassinés ' ; les pillages s'ét^ident à dix maisons; de toutes parts fuient des malheureux poursuivis et menacés. La part de Jean Graffand est considérable dans ces forfaits, constatés par des actes judiciaires qui sans doute ne les ont pas tous relatés*.

1. Pierre Roche, veure Roche, femme Artaud, demoiselle Gautier.

2. n est à reaurquer que les écrÎTaios locaoi oot essayé de laTe^ Graffand de ces crimes odieux comme de ceux on'i* n^f*^ retir •

Les détails qui précèdent permettent de se rendre compte de la terreur qui régna dans Uzès durant cette nuit. Le matin venu, ce fut pis encore, et un crime plus épouvantable vint en accroître Thorreur, En quittant la prison dans laquelle il était resté détenu pendant quelques heures, Graffand avait proféré des menaces contre les prisonniers qui s'y trouvaient et qu'il avait terrifiés. Le portier de la prison, un honnête homme nonuné Pichon, partageait leurs appréhensions. Elles furent confirmées par la visite du commissaire de police qui se présenta au milieu de cette nuit terrible, afin d'obtenir la mise en liberté d'un prisonnier auquel on n'avait rien à reprocher et qu'on n'avait emprisonné que pour le soustraire aux fureurs populaires déchaînées contre lui parce qu'il n'était pas royaliste. Ce magistrat ne dissimula pas les périls qui , selon lui , menaçaient les détenus. Aussi, après avoir remis entre ses mains, au risque de se compromettre, l'individu qu'il s'agissait de sauver, le portier Pichon se décida à

raconter, et d'en attribuer la responsabilité à un protestant, David Daumont. Cet individu ne figure dans la volumineuse procédure qui a passé sous nos yeux que comme témoin à déchargé^ co qui permettrait tout au plus de supposer qu*il a été Tun des complices de Graffand, mais n*enlèverait rien à l*in(amie des actes qui ont valu à Quatretaillons sa réputation.

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^ller invoquer pour les autres la protection do ohiionandant de place ^. Admis en présence du [représentant de Tautoôté militaire, Pichon lui fit part ék ses craintes, et le dialogue suivant eut lieu entre eux : « Pichon, voulez-vous périr? — Non, mcmsieur. — Eh bien ! ni moi non plus. Ces gens doivent être fusillés'à dix heures. — Par quel ordre? — Sans ordre; mais n'essayez pas de l'empêcher; il y va de votre vie. — Si je les livre, je me compromettrai. — Le peuple le veut ; vous n'avez rien à craindre. » A dix heures précises, des gens armés, conduits par Graffand, vinrent pour s'emparer de six personnes, — trois catholiques et trois protestans, — qu'on désigna par leurs noms à Pichon '• Le portier se défendit, exigea un ordre écrit, et se fit traîner chez le commandant de place qui le lui refusa en disant : « Obéissez , le peuple le veut. » Dépourvu de tout moyen de défense, Pichon dut laisser

1. Cinquante-six ans plus tard, sons le régime de la commane, le brave Pichon, dont nous sommes beoreax de restituer le nom à l'histoire^ devait avoir de eoaragenx imitateors dans les prisons de Paris, ainsi qae M. Maxime Da Camp nous Fa appris dans un récit pathétique. Quant au commandant de place, la mort le préserva du châtiment qn*avait mérité son insigne Iftcheté.

2. C'étaient les nommés Jean Armentier, Th. Ribaud, P. Hartin, Jean Dupiac, cultivateurs, François Bechard, ancien maire d'une commune voisine, et Brémond, ]^ messager du général ^illv

emmener ces malheureux qui furent conduits au supplice, deux par deux, et fusillés sur l'esplanade, sans que personne tentât de les arracher aux mains des assassins, à l'exception d'un prêtre, l'abbé Payen, qui se traîna aux pieds de ceux-ci, mais ne put les attendrir, et que quelques âmes charitables éloignèrent dans la crainte que Graffand ne fit feu sur lui pour se débarrasser de ses supplications.

Pendant qu'on mettait à mort les deux premieL*s prisonniers, un des autres était parvenu, avec l'aide de Pichon, à se cacher dans une cellule. Il fut dénoncé par un détenu 'condamné à un an d'emprisonnement pour escroquerie et qu'on menaça de mort pour le faire parler. Quand les exécutions furent terminées, les assassins revinrent vers la prison pour y trouver d'autres victimes, en disant: (( Il ne faut pas qu'un seul de ces brigands puisse s'échapper. » Mais, cette fois, Pichon fut assez heureux pour sauver les individus confiés à sa garde, en alléguant que le juge d'instruction ne les avait pas encore interrogés. « On n'aura rien à nous reprocher, objecta Graffand en se retirant; il y avait trois catholiques et trois protestans. » A la suite de cet événement, la ville resta sous l'empire d'une stupeur qui se prolongea pendant plusieurs jours.

Ainsi, à Uzës comme à Nîmes, la faiblesse des autorités favorisait la criminelle audace des scélérats. Elle justifiait en même temps l'irritation des communes voisines qui pouvaient, au spectacle de ces ioiTeurs, invoquer le droit. Une conflagration devenait imminente, car les masses étaient prêtes à en venir aux mains.

Les Autrichiens occupaient alors la Provence et le I-«anguedoc; mais ils n'avaient pas encore pénétré ^ans le Gard. L'état du département les décida à intervenir. Le département des Bouches-du-Rhône ^tant écrasé par l'occupation, le préfet de Marseille fît aucun effort pour les détourner d'un dessein li donnait à la cause de l'ordre dans le Gard un ï>areil secours et allégeait les contrées provençales ^e l'entretien de 5,000 ou 6,000 hommes. M. d'Arl>aud de Jouques protesta en déclarant que ses admixiistrés, obérés, ne pourraient pourvoir aux dépenses <3e l'occupation. Mais les Autrichiens ne tinrent aucun compte de ses protestations, et, le 23 août, ils entraient dans Nîmes, sous les ordres du général prince de Stahremberg, précédés d'une proclamation de ce dernier, disant qu'il venait « pour assurer la tranquillité et la sécurité, dans toutes les parties du département, à chaque bon habitant du Languedoc,

de quelque classe et de quelque religion qu'il fût. » Le préfet se vit obligé de lever aussitôt une contribution additionnelle de 20 centimes au principal de Timpôt foncier. Mais 9 quelques jours après, il parvint , par son énergie, à épargner au département la lourde charge de rhabillement de 5,000 hommes que le comte Ghoteck, intendant-général, entendait lui imposer. « Vous me ferez un bien sensible plaisir, disait le comte Ghoteck, à la fin d'une lettre d'ailleurs très courtoise, en m' épargnant des mesures de force désagréables auxquelles j'ai été autorisé et que je devrais employer, bien malgré moi, sous ma responsabilité personnelle. » A cette mise en demeure, le préfet répondit par une fin de non-recevoir que justifiait la misère publique constatée par la chambre de commerce. Puis il ajoutait : a II me serait impossible de jamais présumer que de si braves troupes et d'une nation renommée pour sa loyauté, qui se sont présentées au milieu d'une population accablée de tous les maux comme des protecteurs et des alliés, et ont été reçus et traités comme tels, puissent abandonner un rôle si honorable et même si utile pour elles. Quant à moi, premier magistrat, institué par le roi mon maître, chef de ce département, lorsque j'ai accepté une mission

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si pénible, dans des circonstances si orageuses, j'ai dévoué totalement dès lors au service de mon roi et au salut de la portion de ses peuples qu'il confiait à mon administration mes intérêts personnels, mon indépendance, ma liberté, ma vie même, et à côté de si grands devoirs, tous ces objets m'ont paru bien peu de chose et me sont devenus fort indifférens^ )) Aussi habile que l'autorité civile était ferme, l'autorité militaire put faire partir pour Cette tout le matériel militahre qui se trouvait sur le passage des Autrichiens et dont ils étaient pressés de s'emparer.

Malgré les exigences des Autrichiens, qui ne cessèrent que lorsqu'ils partirent, le préfet du Gard dut se féliciter dès le lendemain de leur arrivée d'avoir à sa disposition cette force imposante, étrangère aux passions des deux partis. Ce jour-là, un escadron des chasseurs d'Angouléme, dirigé de Nîmes sur Ala'is, afin de faire de la place aux troupes étrangères et commandé par M. de Saint-Victor, fut menacé en route par une bande de paysans de la commune de Ners, située à cinq lieues du cheflieu, rendez-vous des divers détachemens des

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